Politique économique

« 18 milliards de dollars pour l’Afrique » : les DTS, remède miracle à la crise ?

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Le président élu, Joe Biden, pourrait lever le blocage américain à une nouvelle émission de DTS.

Le président élu, Joe Biden, pourrait lever le blocage américain à une nouvelle émission de DTS. © KRISTON JAE BETHEL/NYT/REDUX-REA

La perspective de l’arrivée de Joe Biden à la Maison-blanche a relancé le débat sur une nouvelle émission généralisée de Droits de tirage spéciaux par le FMI.

Bloquée par l’administration Trump, qui détient 17 % des droits de vote du FMI, l’émission de Droits de tirages spéciaux (DTS) du FMI pourra-t-elle être enclenchée au mois de janvier, avec l’arrivée aux affaires de Joe Biden ?

C’est en tout cas le scénario qui semble se dessiner depuis la dernière réunion du G20, début novembre, même si aucune annonce en ce sens n’a été faite – ni ne sera probablement faite avant le changement effectif de pouvoir à Washington.

Mais, interrogé par le Financial Times, Mohammed al-Jadaan, ministre des Finances de l’Arabie saoudite – qui exerce cette année la présidence du G20 – a été clair : « Je suis partisan des DTS […] et le consensus [nécessaire] est en train de se construire. Nous trouverons des moyens, bientôt, espérons-le, de résoudre cette question, car cela aiderait beaucoup de gens », a-t-il affirmé.

De son côté, la directrice générale du FMI, Kristalina Georgieva, a aussi évoqué sur RFI mi-novembre la possibilité « d’un recours aux droits de tirages spéciaux ». Mais l’institution, sollicitée par Jeune Afrique, s’est gardé d’entrer plus avant dans les détails.

Actif de réserve international, créé en 1969 par le FMI, « le DTS n’est pas une monnaie, et il ne constitue pas non plus une créance sur le FMI. Il représente en revanche une créance virtuelle sur les monnaies librement utilisables des pays membres du FMI », précise l’institution.

Une distribution au prorata

Si ni le ministre saoudien ni la patronne du FMI n’ont chiffré cette aide encore potentielle, la France plaide pour une allocation de 500 milliards de dollars, « le montant maximum qu’il est possible d’émettre sans avoir à passer devant le Congrès américain », précise Guillaume Chabert, chef du service des Affaires multilatérales et du développement à Bercy.

La somme représente près du double des DTS émis en 2009, pour faire face à la crise financière. « Cette émission avait été validée en avril, au tout début du mandat de Barack Obama, dont Joe Biden était le vice-président », rappelle l’énarque français qui compte sur cette « fenêtre d’opportunité ».

De même qu’au FMI, les décisions se prennent au prorata des contributions des pays qui en sont membres, selon une hiérarchie qui a peu évolué depuis la création de l’institution, en 1944 (les États-Unis ont 17 % de quote-part – alors que l’émission doit être décidée par 85 % des votes – ; la Chine 6,41 % ; le Nigeria 0,52 %…), les allocations sont aussi directement dépendantes de ce ratio.

Mesure plébiscitée

Sur les 500 milliards de dollars évoqués par Guillaume Chabert, seuls 18 milliards iraient donc compléter les réserves de change des 49 pays d’Afrique subsaharienne. Loin des 290 milliards de besoins de financements estimés pour ces mêmes pays sur la période 2020-2023 mis en avant par Guillaume Chabert lors d’un webinar sur la dette, le 3 décembre.

« Certes, l’outil est imparfait, l’arrosoir est beaucoup trop large et fait qu’une bonne partie de l’émission se fera à destination des pays riches. Mais, sans changer les statuts du FMI, c’est la meilleure solution que nous puissions mettre en œuvre pour générer rapidement un tel volume d’aides. Aucun pays ou groupement de pays ne peut s’engager sur 18 milliards de dollars pour les pays africains ! », assure le haut fonctionnaire.

La mesure, sollicitée dès le 15 avril par 18 chefs d’État, de gouvernement et d’institutions internationales, parmi lesquels Abiy Ahmed, Paul Kagame, Cyril Ramaphosa ou encore Macky Sall, et soutenue par des personnalités telles que Vera Songwe ou Dominique Strauss-Kahn, laisse sceptique Michel Lelart, directeur de recherche en économie au CNRS.

« Fuite en avant »

« On est passé d’une poignée à des centaines de milliards de dollars en quelques années. La prochaine fois, ou la suivante, on aura besoin d’émettre combien, 3 000 milliards ? », s’interroge l’économiste qui dénonce une « fuite en avant ».

« Certes, c’est une manœuvre qui paraît très facile, puisqu’elle ne coûte rien à personne, c’est un simple jeu d’écriture qui permet de renflouer les réserves des banques centrales. Mais on ne peut pas transférer ces DTS à des banques commerciales ou à des entreprises, c’est une “monnaie” qui ne circule qu’entre banques centrales. Pour les transformer en véritable monnaie, il faut pouvoir les échanger auprès d’autres banques centrales », poursuit-il.

Y aurait-il un risque d’étrangler le marché ? Pas à en croire Guillaume Chabert, qui met en avant « des mécanismes déjà existants et bien rodés,  qui sont gérés par le FMI lui-même avec les banques centrales des principaux grands pays, lesquelles sont obligées d’acheter les DTS des pays qui souhaitent les échanger contre l’une des 5 monnaies incluses dans le “panier” du DTS (dollar, euro, yen, livre sterling, renminbi) ».

L’Inde réticente

Michel Lelart est également sceptique sur les chances qu’une émission puisse réellement avoir lieu en 2021. « Rien n’est acquis. Les États-Unis restent traditionnellement opposés à ce système, et je les vois mal le relancer. Certes, Washington a dit oui en 2009, et Biden était vice-président. Mais cela s’inscrivait dans un contexte particulier. Une nouvelle crise financière venait de se déclarer, il fallait prendre en compte le souhait de plusieurs pays, en particulier de la Chine, de rééquilibrer le système monétaire international en renforçant le FMI et en donnant plus de poids à d’autres monnaies. »

Hormis les États-Unis, dont la position n’a pas encore été clarifiée, l’autre frein à une nouvelle émission viendrait de l’Inde, selon les informations de Jeune Afrique. Mais, à la différence de Washington, New Delhi n’a pas le pouvoir de bloquer la décision – l’Inde ne pèse que 2,76 % des suffrages.

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