Politique

Qui est Linda Thomas-Greenfield, l’ex « Madame Afrique » d’Obama nommée par Biden à l’ONU ?

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Mis à jour le 1 décembre 2020 à 16:39

Linda Thomas-Greenfield le 24 novembre 2020, jour de sa nomination en tant qu’ambassadrice des États-Unis à l’ONU, à Wilmington, dans le Delaware. © Carolyn Kaster/AP/SIPA

Après avoir passé toute sa carrière à traiter des questions africaines, la diplomate américaine Linda Thomas-Greenfield a été nommée ambassadrice des États-Unis à l’ONU. Y pèsera-t-elle en faveur de l’Afrique ?

Elle n’a tenu que 49 jours sous l’administration Trump. Le 10 mars 2017, Linda Thomas-Greenfield, secrétaire d’État adjointe chargée des Affaires africaines, a été victime de la « purge des diplomates » lancée par le président américain. Sans raison officielle, la « madame Afrique » de Barack Obama a été démise de ses fonctions, laissant derrière elle un poste qui restera vacant pendant plus d’un an.

« L’Amérique est de retour »

Quatre ans plus tard, elle fait son retour dans les arcanes des Affaires étrangères. Le 24 novembre, c’est émue et « reconnaissante » que cette diplomate aux 35 ans de carrière se présente devant la presse américaine pour remercier le président élu Joe Biden de l’avoir nommée au poste d’ambassadrice des États-Unis à l’ONU. Face à la caméra, elle affirme que « l’Amérique est de retour » sur la scène internationale. Opposant volontiers le multilatéralisme affiché de Joe Biden à l’unilatéralisme de l’administration Trump, qui refuse toujours de reconnaître sa défaite.

« Sa nomination au poste d’ambassadrice aux Nations unies marque le retour de la compétence, analyse François Durpaire, historien spécialiste des États-Unis et maître de conférences à l’université de Cergy, en région parisienne. Elle a pour mission d’aider à reconstruire le département d’État saccagé par Trump sur le plan de la méthodologie et de revoir la place des États-Unis dans le monde. Avec Biden, le nombre de postes diplomatiques va être densifié – plus de 1 000 ont été supprimés en quatre ans – et on va redonner à leurs titulaires les moyens financiers pour mener à bien leurs actions ».

Ségrégation et Ku Klux Klan

L’enfance de Linda Greenfield, née en 1952 en Louisiane, a été tourmentée, marquée par les horreurs de la ségrégation. « J’ai grandi dans le sud profond des États-Unis dans une ville où le Ku Klux Klan (KKK) venait tous les week-ends pour brûler des croix dans nos jardins », a-t-elle confié en 2018 lors d’une conférence TED Talks.

À l’université d’État de Louisiane, elle encaisse les humiliations racistes

Après le lycée, elle refuse d’aller à l’université réservée aux Noirs et s’inscrit en 1970 à l’université d’État de Louisiane, principalement fréquentée par des Blancs. « En faisant ce choix, je savais que j’allais intégrer un environnement qui m’était hostile », reconnaît-elle. Elle y croise le suprémaciste blanc David Duke, membre du KKK, qui deviendra un des soutiens de Donald Trump en 2016.

Des années universitaires compliquées pendant lesquelles elle encaisse les humiliations racistes que lui font subir ses camarades et certains professeurs. Mais c’est dans l’adversité qu’elle puise sa force. Imperturbable, elle obtient son bachelor en 1974 puis intègre l’université du Wisconsin, où elle poursuit un master en administration publique.

Du Kenya au Liberia

Sa ténacité la propulse au sein de la sphère diplomatique dès 1983, et particulièrement dans les cercles africains. Sur le continent, qu’elle soit en jeans et baskets dans le quartier de Labadi à Accra ou aux côtés de chefs d’État, la diplomate américaine apparaît toujours décomplexée.

Après avoir été en poste au Kenya, en Gambie et au Nigeria, elle devient ambassadrice des États-Unis au Liberia en 2008. Elle prend alors les rênes d’une mission cruciale pour Washington : après l’envoi en 2003 par le président Bush de plus de 20 000 Marines pour expulser Charles Taylor, le pays a connu quatorze ans de guerre civile. Mais Condoleezza Rice, ancienne conseillère à la Sécurité nationale de Bush, n’hésite pas à la qualifier de « femme de la situation » : « Partout où il y a du travail, Linda répond présente », assure-t-elle alors.

Dans les pas d’Obama

Sa nomination permettra-t-elle d’impulser une nouvelle dynamique dans les rapports entre l’Afrique et les États-Unis ? Nul doute que la politique de Joe Biden à l’égard du continent sera différente de celle menée par Donald Trump. Quand le second ne lui a accordé que peu d’importance, qualifiant en 2018 certaines nations africaines de « pays de merde », le premier va quant à lui « poursuivre la politique que Barack Obama a commencé », estime François Durpaire.

En novembre 2016, Linda Thomas-Greenfield avait d’ailleurs défendu face à Jeune Afrique le bilan du 44ème président américain sur le continent. Mettant en avant le projet Power Africa, un vaste plan d’électrification de l’Afrique subsaharienne, ou encore le développement du programme Young African Leaders Initiative (Yali) en 2010, elle affirmait alors que « la politique de Barack Obama a eu un énorme impact en Afrique ».

Une alliée de l’Afrique ?

Sa voix pourrait en tout cas peser en faveur du continent à l’ONU puisque deux-tiers des sujets discutés au sein du Conseil de sécurité concernent les pays africains. Dès l’annonce de sa nomination, l’ancienne présidente du Liberia, Ellen Johnson Sirleaf, s’est d’ailleurs empressée de féliciter sur Twitter « une amie du Liberia et de l’Afrique ».

« Elle a une vision pragmatique grâce à son expérience sur le continent. Les chefs d’États africain peuvent se sentir rassurés de savoir que cette ambassadrice connaît leurs pays », souligne François Durpaire. « Linda Thomas-Greenfield est la première ambassadrice américaine aux Nations unies a vraiment comprendre l’Afrique », confirme l’ancien secrétaire d’État aux Affaires africaines Herman Jay Cohen.

Sur le débat des troisièmes mandats, elle se montre peu conciliante

Une potentielle alliée certes, mais pas en toutes circonstances. Sur un des principaux débats du moment en Afrique – les troisièmes mandats -, la nouvelle ambassadrice des États-Unis à l’ONU se montre peu conciliante. Farouchement opposée à la longévité au pouvoir, Linda Thomas-Greenfield soutenait dès 2014 dans une tribune publiée dans JA que « dans un système démocratique, un dirigeant fort respecte la Constitution, cède la place à l’expiration de son mandat et soutient l’organisation d’élections libres et justes ».