Politique

« Le Gabon n’est pas une monarchie »

Par - Propos recueillis à Libreville par Zyad Limam
Mis à jour le 16 mars 2005 à 00:00

Côte d’Ivoire, Centrafrique, Togo, France, sans oublier la présidentielle de décembre prochain dans son pays… Le chef de l’État gabonais, qui aime le jeu des questions-réponses, a des choses à dire. Et les dit, y compris sur sa propre succession.

Début mars à Libreville. Un soleil de plomb écrase la ville d’une chaleur très inhabituelle pour la saison. Les journaux titrent sur les grandes affaires du moment. Les problèmes de la SEEG (coupure d’eau et d’électricité), le bras de fer entre la société privatisée et le gouvernement, la révision des listes électorales, la flambée relative de criminalité… Le gouvernement veut sévir et les gendarmes quadrillent la capitale, en particulier la nuit. Une ville toute proprette d’ailleurs. Les panneaux vantant l’amitié Maroc-Gabon, qui rappellent la toute récente visite de Mohammed VI, sont encore là, à tous les carrefours. Et dans les « dos tournés », ces petits maquis des quartiers populaires, on se raconte avec délectation et moult détails cette scène incroyable et véridique : le roi se promenant à Libreville, au volant d’une décapotable, accompagné par Ali Ben Bongo, son ami de toujours.
Au-delà de ces histoires quotidiennes, on n’oublie pas, évidemment, la politique. La politique, c’est le sport national, l’obsession quasi générale : qui est nommé, qui est promu, qui vise quoi, qui est proche de Dieu et qui s’en éloigne… L’année 2005 est particulière, cruciale à cet égard. En décembre prochain aura lieu l’élection présidentielle. Personne, bien sûr, ne doute de la candidature du « Vieux », le président El Hadj Omar Bongo Ondimba. Il sera là, même s’il fait durer le suspense. Mais serait-ce son dernier mandat ? A-t-il déjà préparé sa succession ? Quel est son programme ? Qui sont les hommes qui vont briller ? Toute la classe politique s’agite : qui sera directeur de campagne, qui sera Premier ministre… ?
Sans vraiment le dire, chacun se positionne dès maintenant pour un après dont les contours restent encore flous.
Omar Bongo Ondimba regarde tout cela avec un air matois et entendu. Le président a de l’expérience et de la bouteille. Il connaît ses ouailles, ses ministres, ses amis et ses ennemis. Il ne dit rien. Mais il a toutes les clés en main. Son pouvoir est solide, l’opposition laminée. Et depuis le début de l’année, il n’arrête pas : voyages, sommets, discours, interventions… Comme pour rappeler que le patron, c’est lui.
Début mars à Libreville. L’équipe de J.A.I. est attendue au palais. Omar Bongo Ondimba entre dans le petit salon où il aime recevoir, à côté de son bureau. Costume élégant et impeccable. Plus tard dans la matinée, ce sera le Conseil des ministres. Il paraît à la fois détendu et pressé. La salle d’attente est déjà bondée de ministres qui attendent le « patron ». Mais le président aime le jeu de l’interview. Il a des choses à dire, sur lui, sur son futur, sur le Togo, sur la Côte d’Ivoire, sur ses amis, sur Chirac et Sarkozy, et sur sa capacité… à pardonner.

Jeune Afrique/l’intelligent : Malgré votre emploi du temps, les visites, les voyages ou les contraintes de cette année électorale, vous avez l’air en pleine forme…
Omar Bongo Ondimba : Il le faut. Être en forme fait partie des exigences de la fonction. Mais franchement, je ne vois pas le rapport entre votre question et l’année électorale. L’élection présidentielle est encore loin, et ce n’est pas ce qui me préoccupe pour le moment…

J.A.I. : Pourquoi faites-vous durer le suspens ? Tout le monde sait que vous serez candidat à votre propre succession.
O.B.O. : Qu’est-ce qui vous le prouve ? Qui le sait ? C’est vous qui supposez. C’est vrai, il y a déjà eu beaucoup d’appels, des partis politiques, des associations, pour que je me déclare et que je me présente. Je n’y ai pas encore répondu. Cela viendra. Pour le moment, j’ai d’autres choses à faire. Quand on se lance dans la campagne, le pays oublie l’essentiel.

J.A.I. : Mais vous serez candidat. Votre départ serait un véritable tremblement de terre.
O.B.O. : Pourquoi êtes-vous si impatient ? Le moment venu, vous saurez…

J.A.I. : Vous avez côtoyé Gnassingbé Eyadéma pendant près de quarante ans. Que vous inspire la disparition du président togolais ?
O.B.O. : À titre personnel, je serais tenté de dire « chacun son tour ». Cela fait partie de notre vie, c’est comme cela. Les Africains respectent les disparus et les aînés. Dans la mort, il faut saluer la mémoire du président Eyadéma. Il est parti brusquement. Compte tenu des conditions politiques du Togo, il laisse un vide énorme. Le Togo est un pays complexe, difficile, qui a besoin de dirigeants à poigne.

J.A.I. : Vous n’aviez pas de très bonnes relations avec lui ?
O.B.O. :
C’est ce qui se dit. Lui n’en a jamais parlé. Moi non plus. Eyadéma était président chez lui, et moi, ici, chez moi, au Gabon. À ce que je sache, il n’y a pas de contentieux particulier entre nos deux pays. Ni lui ni moi ne nous sommes ingérés dans les affaires de l’autre.

J.A.I. : Il y avait tout de même une compétition sur le plan continental. On s’est toujours demandé lequel de vous deux était réellement le doyen. Le président Eyadéma s’était trouvé aussi une vocation de médiateur, venant empiéter sur vos plates-bandes.
O.B.O. : Vous savez bien que tout cela, les histoires de doyen, de compétition, ne sont que des inventions de journalistes. Tous les prêcheurs ne prêchent pas de la même manière. Chacun a sa politique, un tempérament, un pays avec ses spécificités. Les différences sont normales. Ce sont ceux qui ont besoin d’une médiation qui sollicitent le médiateur. Ce n’est pas moi qui recherche les médiations. Certains préféraient Eyadéma, d’autres Bongo Ondimba. C’est dans la nature des choses.

J.A.I. : Quoi qu’il en soit, vous voici doyen incontesté de l’Afrique.
O.B.O. : Et alors ? Très franchement, cela change quoi ? Qu’est-ce que cela m’apporte ? Rien. J’ai toujours été comme je suis aujourd’hui, avec mes qualités et mes défauts. Ce n’est pas parce que je prends de « l’ancienneté » que je vais changer. Résoudre les problèmes, gouverner, n’est pas qu’une question d’âge. Les jeunes chefs d’État ont aussi des qualités, de la volonté et de l’ambition.

J.A.I. : L’opinion publique tire un autre parallèle entre votre histoire et celle d’Eyadéma. Vous avez un fils, Ali Ben, dont on dit que vous le préparez à vous succéder…
O.B.O. :
Non, non ! Ici, nous ne sommes pas en monarchie ou en république héréditaire. Et puis il y a des différences entre nos « histoires », comme vous dites. Moi, je n’ai pas fait de coup d’État, j’ai été élu. Et quand je m’en irai, si mon fils veut faire de la politique, ce sera à lui de se débrouiller, de se faire élire au suffrage universel pour telle ou telle fonction. Les gens ne voteront pas pour lui juste parce que c’est le fils de Bongo Ondimba. Mon fils peut hériter de ma maison, de ma voiture. Mais il ne peut pas hériter de la fonction présidentielle, qui appartient au peuple gabonais.

J.A.I. : Qu’avez-vous dit à Faure Gnassingbé lorsqu’il vous a rendu visite, à la mi-février. Après son passage à Libreville, il a renoncé à se maintenir à la présidence.
O.B.O. : Je lui ai donné des conseils. Je lui ai dit qu’il était jeune, qu’il avait du temps devant lui. Et que s’il voulait être président, il devait passer par la voie royale en quelque sorte, c’est-à-dire celle de l’élection par le peuple souverain. Je lui ai dit qu’il devait d’abord prendre une place dans son parti. C’était la voie la plus raisonnable, et c’est ce qu’il a fait.

J.A.I. : Pensez-vous que les militaires togolais lui ont forcé la main, l’ont poussé à la présidence ?
O.B.O. : Je ne sais pas. Mais il y a une phrase qui a tout faussé. Quand on a entendu le chef d’état-major lui dire en public, devant les caméras : « Nous vous confions le pouvoir. » Comment peut-on confier quelque chose qui n’est pas censé vous appartenir… Vous savez, Faure Gnassingbé a des avantages, des qualités. Il a fait de bonnes études, il a déjà une longue carrière d’administrateur et de ministre. Grâce à ses origines familiales, il fait la synthèse en quelque sorte entre le nord et le sud du pays. Il peut apporter quelque chose au Togo, mais il doit passer par la voie des urnes.

J.A.I. : Houphouët, Mobutu, Eyadéma… Beaucoup de grands chefs de l’Afrique contemporaine, aujourd’hui disparus, ont mal fini, avec des successions très difficiles, parfois destructrices. Vous êtes de la même génération. Est-ce que cela vous inquiète ?
O.B.O. :
Ce n’est pas parce que certains nous ont quittés que c’est déjà mon tour. Personne n’échappe à son destin, et le jour où Bongo Ondimba devra aller au paradis ou en enfer, il y ira. Mais j’espère que ce n’est pas pour tout de suite… Comme disait Houphouët, j’ai une gerbe de fleurs prête pour tous ceux qui ont voulu m’enterrer. Laissez-moi vous raconter une histoire importante. Je me rappelle une discussion, il y a longtemps, avec Senghor, Houphouët ainsi que le Nigérien Diori et le Malgache Tsiranana, et bien d’autres.
Léon Mba [le premier président du Gabon, auquel a succédé Bongo Ondimba, NDLR] venait de mourir, et je venais de lui succéder au terme d’un processus parfaitement maîtrisé. Je ne sais plus si c’est Houphouët ou Senghor qui l’a dit, c’est l’un d’entre eux en tous les cas : « Il faut féliciter Bongo. Car combien de jeunes nous accompagneront jusqu’à notre dernière demeure ? » Houphouët a indiqué qu’il avait voulu former des gens, et qu’il avait été victime de tentatives de coups d’État. Senghor aussi a raconté son affaire avec Mamadou Dia. Voilà, peut-être que certains ne veulent pas penser à l’après, mais l’Afrique est difficile, et il faut être au moins deux pour organiser une succession.

J.A.I. : Les Gabonais sont tout de même très inquiets. Ils se demandent réellement à quoi pourra ressembler l’après-Bongo Ondimba.
O.B.O. : Ils n’ont pas de quoi être inquiets. Je connais des personnalités, souvent jeunes, tout à fait remarquables, autour de moi, dans les partis, au gouvernement, dans l’administration. Mais nous sommes dans une République. Et je n’irai pas dire : « Peuple gabonais, voilà mon successeur. » Bien sûr, j’ai mon opinion, mon mot à dire, je préfère peut-être l’annulaire à l’index, mais je reste discret. C’est pourquoi ces jeunes gens ambitieux doivent aussi être à l’écoute du peuple.

J.A.I. : Ce qui inquiète l’opinion, c’est que si vous n’arbitrez pas, si vous ne décidez pas, ces jeunes cadres et barons vont s’entre-déchirer pour accéder au fauteuil.
O.B.O. : Et si je désigne un successeur et que le peuple n’est pas d’accord ? Si mon choix ne plaît pas à la majorité ? Et si, au contraire, celui que l’on voudrait m’imposer n’a pas ma confiance ? Il y a des gens que le peuple voudrait voir au sommet et que je n’apprécie pas. Et puis, il y en a aussi d’autres qui se croient très populaires. Mais moi, je sais grâce à mes sondages qu’ils ne représentent qu’eux-mêmes. Tout cela est très difficile, très complexe. Cela requiert beaucoup de sagesse.

J.A.I. : Disons, donc, pour résumer, que la Constitution gabonaise s’appliquera sans problème.
O.B.O. : Mais pourquoi voulez-vous qu’il y ait un problème ?

J.A.I. : Au Togo, il y a eu un problème…
O.B.O. : Ici, c’est le Gabon.

J.A.I. : Revenons à l’élection présidentielle de décembre prochain. Et imaginons que vous soyez candidat. Compte tenu de l’état dans lequel se trouve l’opposition, on risque de se retrouver avec un scrutin sans véritable enjeu.
O.B.O. :
Par nature, je préfère avoir des opposants sérieux face à moi. Pour que le peuple puisse choisir le meilleur. J’ai même eu des ministres qui, à la veille des élections, ont démissionné et m’ont dit : « Monsieur le Président, je serai candidat contre vous. » Cela ne me fait pas peur.

J.A.I. : Vos conseillers s’inquiètent aussi d’un taux d’abstention qui pourrait être très élevé…
O.B.O. : L’abstention n’est pas un phénomène purement gabonais. C’est une tendance générale, y compris et, surtout, dans les démocraties occidentales, plus matures que la nôtre. Et le vote, au Gabon, n’est pas obligatoire. C’est le boulot de la classe politique d’inciter les gens à aller voter. C’est aussi l’intérêt bien compris des dirigeants de partis et des leaders régionaux d’avoir des troupes, c’est-à-dire des électeurs.

J.A.I. : Certains pensent que les futures législatives, prévues pour décembre 2006, seront plus importantes que cette élection présidentielle jouée d’avance. Cela permettra à ceux qui ont de grandes ambitions de se positionner pour être là le moment venu…
O.B.O. : Je vais vous dire une seule chose : il est plus facile d’être élu député ou sénateur que d’être élu président de la République.

J.A.I. : L’élection présidentielle aura lieu dans un contexte économique morose. Les gens ne voient pas de perspectives de croissance. Le pouvoir d’achat est limité…
O.B.O. : Quel tableau pessimiste ! Je ne suis pas aussi négatif que vous, mais je reconnais que nous vivons une période de crise. D’ailleurs, en 1998, lors de la dernière élection, j’ai été le seul à dire que les années qui s’annonçaient allaient être très difficiles. Les autres, les opposants, ont raillé : Bongo n’a plus rien à dire, il n’a rien dans la tête. On a vu si je n’avais plus rien dans la tête ! On s’est battu pour maintenir le pays à flot. Nous avons dû mettre de côté le Pacte national de solidarité et développement, qui était mon projet de société pour le septennat, mais l’organisation tournante des fêtes de l’Indépendance a permis d’injecter dans les provinces d’importantes sommes d’argent, qui ont permis la réalisation de plusieurs infrastructures à caractère social.

J.A.I. : Les citoyens ont besoin d’un message d’espoir. Vous n’allez tout de même pas faire à nouveau campagne sur le thème de l’austérité continue.
O.B.O. : Je crois que nous sortons de la période la plus dure. Nous sommes tout près d’un accord final avec le FMI qui devrait nous permettre d’alléger nos contraintes financières. Les espoirs de croissance sont permis. La production pétrolière s’est stabilisée. Un certain nombre de grands travaux vont être lancés. Avec deux grandes priorités, les routes et les hôpitaux. Je peux vous citer aussi le nouvel aéroport de Libreville, le chemin de fer de Belinga, le port en eau profonde de Santa Clara, la zone franche de Port-Gentil, le développement de notre potentiel minier, de l’écotourisme à travers les parcs nationaux. Il faut être un peu patient, les études se font, elles avancent. Nous travaillons, et cela devrait permettre aussi de s’attaquer au problème du chômage et du sous-emploi.

J.A.I. : Le dernier mandat du président Bongo Ondimba sera donc un mandat marqué par le retour à la croissance ?
O.B.O. : Décidément, vous êtes obsédé par ma retraite ! Bien sûr, je pense à ce moment. Il faut savoir quitter les choses avant qu’elles ne vous quittent, disait le général de Gaulle. Il ne faut pas attendre d’être cloué sur un fauteuil roulant pour prendre sa retraite, mais il faut aussi penser à sa retraite pour s’occuper de sa famille, de ses enfants, de ses petits-enfants, pour voyager, participer autrement à la marche du monde. Mais je ne serai pas celui qui laissera son pays dans la pauvreté et le désordre. Si j’annonçais à l’avance le moment de ma retraite, je crois que plus personne dans ce pays ne se soucierait du travail qu’il y a à faire. Tout le monde ne se soucierait plus que du pouvoir. Tout cela est très complexe, je vous l’ai dit. Mais je vais vous faire une confidence : j’en parlerai l’année prochaine. Je ferai un grand discours sur cette question.

J.A.I. : Quittons le Gabon pour parler de certains dossiers africains. Vous vous êtes beaucoup investi dans la crise ivoirienne…
O.B.O. :
Franchement, je ne sais pas s’il y a encore quelque chose à dire sur la situation de ce pays. Pour tout Africain, il y a quelque chose d’extrêmement triste dans l’évolution de cette crise. Il y a eu Marcoussis. Après Marcoussis, il y a eu Kléber. Les tensions et les violences ont augmenté. Après, nous avons eu Accra I, Accra II, Accra III. Au cours d’Accra III, nous avons dit à tous les acteurs de la scène politique ivoirienne qu’il fallait laisser de côté les aspects juridiques pour se concentrer sur les conditions politiques du règlement du conflit. En particulier sur la question de l’article 35 de la Constitution [sur les conditions d’éligibilité à la présidence de la République, NDLR] et sur le désarmement. Tout le monde signe. Et dans les semaines qui suivent, c’est l’escalade, le conflit avec la France…
Nous nous sommes réunis, ici, à Libreville, à l’occasion d’un sommet du Conseil de paix et de sécurité (CPS) de l’Union africaine. Nous avons demandé : « Pourquoi les accords d’Accra III n’ont-ils pas été appliqués ? » Parce qu’il faut un référendum sur l’article 35, ont répondu certains. Nous, nous savions que ce référendum était impossible dans un pays divisé, coupé en deux. Mais ils ont insisté. Alors, on leur a dit, allez-y, faites-le. Et depuis, on attend… Et l’on constate : pas de référendum, pas de désarmement, pas de cantonnement. Nous sommes toujours à la case départ.

J.A.I. : Justement, certains estiment que la stratégie du président Gbagbo consiste à revenir constamment à la case départ.
O.B.O. : Je ne suis pas là pour juger l’action d’un autre chef d’État. Tout ce que je peux dire, c’est que la Côte d’Ivoire concerne tout le monde. Cette affaire interpelle les Ivoiriens eux-mêmes, mais aussi tous les Africains.

J.A.I. : Quel jugement portez-vous sur la médiation du président sud-africain Thabo Mbeki et sur l’influence grandissante de ce pays dans les affaires du continent ?
O.B.O. :
L’Afrique du Sud est un grand pays, mais ce n’est pas parce que l’on est un grand pays que l’on peut appréhender toutes les situations locales. Dans chaque conflit, les hommes sont ce qu’ils sont, avec leurs forces et leurs faiblesses. Le mandat de médiation a été confié à Thabo Mbeki par le président de la Commission de l’Union africaine. C’est notre « chef », en quelque sorte, et lorsqu’il prend une décision, nous sommes solidaires. Je pense aussi que l’on a voulu choisir quelqu’un d’extérieur à la région, avec un regard neuf, sans contraintes, alors que Bongo Ondimba, ou X ou Y, aurait été constamment accusé de favoriser tel ou tel. Nous avons mis sous le coude, si je puis dire, les résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies, et nous attendons maintenant les conclusions du président Mbeki. Nous attendons…

J.A.I. : Quelle est votre intuition profonde ? Sommes-nous proches d’une solution, d’une sortie de crise ?
O.B.O. : Très franchement, je ne crois pas. Je ne vois pas d’issue. La situation est durablement bloquée.

J.A.I. : Il n’y aura donc pas d’élection en octobre prochain ?
O.B.O. : Je ne sais pas. Je ne sais pas ce qui se passera quand le mandat du président Gbagbo arrivera à expiration. Lui-même l’a dit : il ne quittera que lorsqu’il transmettra ses fonctions à un successeur élu. Voilà… Il faut des élections et un successeur.

J.A.I. : Arrivez-vous à maintenir un contact avec le président Gbagbo ? Votre amitié avec Alassane Ouattara ne doit pas arranger les choses.
O.B.O. : Je suis fidèle en amitié. Et je ne renonce pas à mes amitiés au gré des situations politiques. D’ailleurs, c’est grâce à mon amitié avec Alassane Ouattara que j’ai pu intervenir et empêcher certains développements extrêmement négatifs en Côte d’Ivoire. C’est grâce aussi à notre amitié que j’ai pu, parfois, peser sur Ouattara lui-même. Vous savez, Laurent Gbagbo aussi est mon ami. Ce n’est pas une phrase entre guillemets. Je le connais depuis longtemps, bien avant qu’il soit président. Peut-être que lui ne se considère pas comme mon ami, mais pour moi, il en est un. Je n’ai pas d’a priori vis-à-vis de lui. C’est un petit frère. Lors du fameux coup d’État de Noël 1999, il était là, assis là où vous êtes assis. On est venu m’informer de ce qui se passait. Je lui ai dit : « Laurent, il faut que tu rentres tout de suite. Avant qu’ils ferment les frontières. Mon avion est là, à ta disposition. »

J.A.I. : Il y a un pays où vous avez réussi à réconcilier tous vos amis, c’est la Centrafrique. C’est un cas unique dans les annales. Il paraît d’ailleurs que vous avez financé la campagne de tous, pouvoir et opposition…
O.B.O. :
Qu’est-ce que c’est que cette histoire ! Allons, ce ne furent que des conseils, des bons conseils, mais rien de matériel. De toute façon, je ne suis pas si riche que cela, je ne vois pas comment je pourrais financer une dizaine de campagnes présidentielles. Les journalistes croient que je « crée » mes amitiés au fur et à mesure ou lorsque j’en ai besoin. Mais toutes ces relations, ces amitiés, datent, elles remontent à loin dans le temps. Elles sont solides. Je connais la Centrafrique comme ma poche. Je parle couramment le sango. Je pourrais faire un discours à Bangui en sango, les gens me comprendraient, tout cela aide…

J.A.I. : Pourquoi accepte-t-on la candidature de François Bozizé ? Et pourquoi a-t-on fait autant de problèmes à Faure Gnassingbé ? Est-ce la règle du deux poids, deux mesures ?
O.B.O. : La règle est la même pour tout le monde. C’est ce que nous avons dit à Bozizé. Tant qu’il n’est pas élu, il est en quarantaine, en quelque sorte. Il n’a pas participé aux travaux de l’Union africaine. Maintenant, il va y avoir des élections, et c’est tant mieux. Dans le cas de la Centrafrique, il y avait des urgences multiples. Plusieurs mois avant le coup d’État, nous savions que les choses allaient mal. Nous avions, moi et d’autres, essayé de tout faire pour corriger la situation. Bangui, c’est tout de même le siège de la Cemac [Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale, NDLR]. On ne pouvait pas ne pas intervenir. Et puis, après le coup d’État, les problèmes financiers de la Centrafrique, déjà très préoccupants, sont devenus critiques. Impossible de boycotter, de laisser ce pays sans assistance, il fallait l’aider y compris par la médiation. En revanche, nous avons été intraitables sur la question politique et constitutionnelle. Il fallait rétablir la légalité par des élections, lesquelles sont d’ailleurs très ouvertes.

J.A.I. : Vous avez présenté un candidat à la présidence de la Banque africaine de développement, la BAD…
O.B.O. : On va voir ce que les administrateurs de la BAD décideront. Je fais campagne pour mon candidat. Je le soutiens. Toutes les régions de l’Afrique ont eu à présider un jour la BAD. Et je ne vois pas pourquoi l’Afrique centrale, et le Gabon en particulier, ne pourrait pas le faire. C’est notre tour, en quelque sorte.

J.A.I. : La France est-elle encore une puissance africaine ?
O.B.O. : La France n’est pas une puissance africaine. Elle est l’amie de l’Afrique, un partenaire privilégié. Elle n’a pas été, dans le passé, une puissance africaine, mais une puissance coloniale.

J.A.I. : Ce n’est pas ce que je voulais dire. Quand on voit l’attitude de la France par rapport à la Côte d’Ivoire, au Togo, à la crise des Grands Lacs, entre autres, on a l’impression qu’il n’y a pas de véritable direction, de politique cohérente.
O.B.O. : Mais ce n’est pas la France qui est responsable de toutes ces crises. Elle n’y est pour rien. C’est nous les Africains qui sommes responsables. C’est nous qui avons mal assimilé les démocratisations. C’est nous qui avons du mal à nous moderniser. C’est notre problème.

J.A.I. : Certains, en France, estiment que leur pays ne devrait pas maintenir ses troupes en Afrique. Que cela ne correspond plus à l’époque.
O.B.O. :
Tout cela relève de décisions bilatérales entre certains pays africains et la France. Ces accords datent de l’indépendance, mais chacun sait pourquoi ils ont été maintenus. Si demain la France veut retirer ses troupes, ou alléger sa présence, on renégociera les accords bilatéraux dans ce sens. Voilà. Cela dit, on se demande où en serait aujourd’hui la Côte d’Ivoire si les troupes françaises n’étaient pas intervenues.

J.A.I. : Vous êtes francophile et francophone. Pourtant, depuis quelques mois, le Gabon multiplie les ouvertures diplomatiques. Vis-à-vis de la Chine par exemple, des États-Unis, du Brésil, du Maroc…
O.B.O. :
Ce n’est pas parce que je parle français que je m’interdis de parler anglais ou chinois, ou arabe. Je ne vois pas pourquoi tous les pays du monde ont le droit de nouer des relations diversifiées, mais pas l’Afrique, mais pas le Gabon. Au nom de quoi ? Nous avons tous des intérêts commerciaux et stratégiques. Ce sont les intérêts qui comptent, et nous défendons les nôtres du mieux possible.

J.A.I. : De tous les chefs d’État importants que vous avez récemment rencontrés, et il y en a eu beaucoup, lequel vous a le plus impressionné ?
O.B.O. :
[Rires.] Vous ne croyez tout de même pas que je vais répondre à cette question. Ce sont mes secrets. Allez, imaginez que je vous parle de celui-ci et pas de celui-là…

J.A.I. : Vous êtes reconnu comme l’un des plus fins observateurs de la vie politique française. Comment analysez-vous le duel plus ou moins feutré entre deux de vos amis, le président Jacques Chirac et le président de l’UMP, Nicolas Sarkozy ?
O.B.O. :
Vous savez, il arrive qu’entre deux personnes de pouvoir, deux individus de la scène publique, les intérêts divergent, c’est normal. Voilà ce que j’en pense.

J.A.I. : C’est tout ?
O.B.O. :
Chez nous en Afrique, nous respectons l’âge et nous respectons le chef. Vous ne me verrez jamais m’en prendre à quelqu’un de plus âgé que moi. Vous ne verrez pas non plus, chez nous, quelqu’un du même parti s’en prendre à son chef, surtout s’il lui a ouvert un chemin. Quand je vais à Paris, Jacques Chirac sait que je verrai Nicolas Sarkozy. Mais Sarkozy sait que la première personne que je verrai, c’est Chirac. C’est le président de la République, c’est un ami que je connais depuis 1965. La seule opinion personnelle que je peux émettre, c’est que j’aimerais les voir s’entendre, à la fois pour la France, pour leur histoire commune, pour le passé et pour l’avenir. Vous savez, après l’élection française de 1995, j’ai été quasiment le seul à accueillir Sarkozy à ma table. Et, au sommet d’Hanoi [celui de la Francophonie, NDLR], j’ai parlé avec Chirac. De Sarkozy, de Pasqua et d’autres… J’ai parlé de passer l’éponge.

J.A.I. : Vous-même vous avez souvent tendance à pardonner à ceux qui, à un moment ou à un autre, vous ont quitté… On vous reproche souvent, d’ailleurs, d’être un peu trop gentil.
O.B.O. :
J’arrive à me mettre à la place des autres. J’arrive à me dépasser.

J.A.I. : Vous n’avez pas de rancune ?
O.B.O. :
Non. Ce sont les gens faibles qui sont rancuniers.