Politique

[Tribune] Dix ans des « Printemps arabes » : le choix mortifère entre le chaos ou la liberté

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Par  Sébastien Boussois

Docteur en sciences politiques, spécialiste des relations euro-arabes et collaborateur scientifique du CECID (Université Libre de Bruxelles), auteur de "Daech, la suite" (éditions de l'Aube).

Manifestation, à Tunis, devant l’Assemblée constitutionnelle, le 22 novembre 2011.

Manifestation, à Tunis, devant l'Assemblée constitutionnelle, le 22 novembre 2011. © Zoubeir Souissi/REUTERS

Un bilan mitigé, voire négatif. Dix ans après la vague populaire qui a traversé le monde arabe, les désillusions sont nombreuses. Mais la dynamique de changement est toujours là.

Voilà bientôt dix ans que Mohamed Bouazizi s’immolait en Tunisie et que la révolution du Jasmin allait enflammer le monde arabe en ouvrant la voie à de nombreux processus révolutionnaires, avec l’espoir d’une démocratisation de ces sociétés.

Malheureusement, il n’en a rien été, globalement. Certains pays ont certes fini par y parvenir, dans la douleur et avec fracas. D’autres ont basculé dans la guerre, ou sont revenus à une stabilité autoritaire, soutenue le plus souvent par des puissances régionales.

Si la Tunisie est de ce point de vue une réussite, elle est pour certains un modèle à abattre en raison de la trop grande place prise selon eux par les courants islamistes et fréristes dans le jeu démocratique. Mais la plupart des leaders politiques ont préféré cadenasser au plus vite les aspirations des citoyens de la région. Manifestations réprimées, rejet d’un quelconque processus politique populaire, basculement dans la guerre.

Le prix de la révolution

La Syrie et la Libye, comme le Yémen, ont payé le prix fort de la révolution avec un dirigeant qui tient toujours après huit années de guerre, un autre tué en 2011 et dont le pays se déchire depuis. Quant au Yémen, le pays connaît une dramatique catastrophe humanitaire depuis que l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis se sont mis en tête d’en déloger les rebelles houthis, soutenus par l’Iran.

D’autres pays ont fait mine de promettre à leurs peuples un changement démocratique qui n’est resté que de façade, comme en Algérie, après des mois de Hirak. Certains laissent encore un peu d’espoir, comme au Soudan ou en Irak pendant que d’autres sont plongés dans le désespoir comme le Liban, au bord de la ruine politique et économique.

Un dirigeant toujours en place après huit années de guerre, un autre tué, des pays plongés dans le désespoir…

Cela ne doit pas empêcher d’espérer des avancées, timides ou non, afin que de plus en plus de citoyens puissent faire entendre leurs voix dans le monde arabe. Évidemment, chaque pays doit composer avec son histoire, ses traditions, son modèle et son niveau de développement.

Aujourd’hui, la dictature d’Abdel Fattah al-Sissi, soutenue par Mohamed Ben Zayed, le prince héritier des Émirats arabes unis, est sans doute pire que celle de Hosni Moubarak, étouffant toute aspiration démocratique, quel que soit le courant politique qui la porte.

Des exemples d’apaisement

Un processus contre-révolutionnaire largement soutenu par des États qui, eux, n’ont pas évolué d’un iota depuis des années : l’Arabie saoudite, dont la Vision 2030 incarnée par Mohamed Ben Salman n’est pas prête, à ce rythme, de porter ses fruits avant la fin du siècle, et les Émirats arabes unis, qui, depuis dix ans, ont partout dans le monde arabe cherché à imposer de nouveaux régimes autoritaires et/ou militaires au nom de la stabilité et de la lutte contre le terrorisme. De sorte que les populations arabes se trouvaient face à un choix mortifère, présenté comme indépassable : l’autorité et la stabilité ou le changement et le chaos.

Oman et le Kowët jouent souvent le rôle de médiateurs des crises au Moyen-Orient

Pour autant, les pays du Golfe ne sont pas forcément dans leur ensemble des bastions du conservatisme politique arabe. Oman et le Koweït offrent ainsi des exemples de développement progressif et d’apaisement, jouant souvent, autant que possible, le rôle de médiateurs des crises au Moyen-Orient.

Récemment, le petit émirat du Qatar a annoncé pour 2021 les premières élections du Conseil de la Choura – l’organe législatif national – de son histoire. Des évolutions certes difficiles à généraliser au reste du monde arabe du fait des disparités économiques et démographiques. Mais qui renseignent sur la dynamique à l’œuvre, y compris au sein de monarchies héréditaires. Le changement sans le chaos est possible, n’en déplaise aux obsédés de la stabilité autoritaire.

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