Politique

Ousmane Sonko : « Si nous devions rester les seuls opposants à Macky Sall, nous y sommes prêts »

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Ousmane Sonko, le 25 novembre 2020 à Dakar.

Ousmane Sonko, le 25 novembre 2020 à Dakar. © Clement Tardif pour JA

Au sein d’une opposition décimée par les ralliements successifs de ses leaders à la mouvance présidentielle, Ousmane Sonko a acquis de facto le statut d’opposant numéro 1. Mais la raréfaction d’alliés potentiels ne risque-t-elle pas de le desservir lors des prochaines échéances électorales ? Il s’en explique à JA.

Et s’il n’en restait qu’un, serait-il celui-là ? Depuis la présidentielle de février 2019, Ousmane Sonko paraissait déjà bien seul dans les rangs d’une opposition sénégalaise atteinte durablement d’une extinction de voix. Mais la nouvelle vague de ralliements qui a accompagné le remaniement ministériel du 1er novembre a encore accentué son isolement. Idrissa Seck (Rewmi), qui l’avait devancé au premier tour, a rejoint la mouvance présidentielle, tout comme d’anciens barons du Parti démocratique sénégalais (PDS) entrés en dissidence. Quant à Malick Gakou (Le Grand Parti), une rumeur insistante laisse entendre qu’il pourrait bien être le prochain sur la liste.

S’il se refuse à évoquer le cas personnel des derniers transfuges en date, le fondateur de Pastef-Les Patriotes ne mâche pas ses mots à l’égard des « transhumants » adeptes de la volte-face. Il n’épargne pas non plus Macky Sall, dont il qualifie d’« antidémocratique » l’ambition affichée de réduire l’opposition à néant.

Les yeux rivés sur les élections locales, maintes fois reportées, où il espère conforter l’ascension éclair qui lui avait permis d’obtenir 16% des voix lors de la présidentielle, Ousmane Sonko se dit plus déterminé que jamais à tracer son propre sillon, loin des combinazione dont la vie politique sénégalaise est coutumière.

Jeune Afrique : À l’occasion du dernier remaniement, un certain nombre d’opposants de longue date, comme Idrissa Seck ou Oumar Sarr, ont rallié Macky Sall. Que vous inspire cette reconfiguration de l’échiquier politique sénégalais ?

Ousmane Sonko : Les choses vont dans le bon sens car, pour la première fois depuis les législatives de 2017, le champ politique s’éclaircit. Beaucoup de personnalités catégorisées dans l’opposition ne s’opposaient pas réellement, ne tirant leur statut que de leur participation à l’élection présidentielle ou aux élections antérieures. Cela a entraîné un flou dans nos rangs.

Durant cette période, nous avons été les seuls à exprimer nos positions de manière audible, à travers un combat quotidien contre les pratiques du régime. Aujourd’hui, une frange de l’opposition a tombé le masque, ce qui permet de définir un peu mieux la ligne de démarcation entre l’opposition et le pouvoir. Si nous devions nous retrouver seuls, nous y sommes prêts : quoi qu’il arrive, nous camperons dans une opposition ferme et radicale.

Ces ralliements vous ont-ils surpris, sachant que plusieurs leaders de l’opposition étaient muets depuis la présidentielle de 2019 ?

En pénétrant dans l’arène politique sénégalaise, il y a seulement six ans, nous portions l’ambition de faire de la politique autrement. Pour nous, le Sénégal n’est pas confronté à un problème d’hommes mais plutôt de système. Certains compagnons de Senghor ont ensuite accompagné Abdou Diouf puis Abdoulaye Wade ; d’anciens ministres d’Abdoulaye Wade sont aujourd’hui aux côtés de Macky Sall… pour se partager le gâteau.

Le pouvoir ne se négocie pas : il se conquiert par le combat politique

Tous sont issus d’un même système dont Pastef-Les Patriotes entend se démarquer. Nous ne souhaitons pas perdre notre temps en commentant ces allées et venues, notre message s’adresse aux citoyens sénégalais. En 2017, 37 000 électeurs avaient voté pour nous aux législatives ; ils étaient près de 700 000 à la présidentielle de 2019, où j’ai réuni près de 16 % des suffrages.

Si le camp au pouvoir vous proposait de le rejoindre, le refuseriez-vous ?

Nous laissons ces acteurs politiques pratiquer les combinaisons, les combines, les calculs… Jamais vous n’entendrez dire que Ousmane Sonko et Pastef ont rejoint Macky Sall. Le pouvoir ne se négocie pas, pas plus qu’il ne s’offre sur un plateau d’argent : il se conquiert par le combat politique. C’est faire preuve de légèreté, voire de naïveté, de penser que vous arriverez un jour au pouvoir parce que vous avez négocié.

Macky Sall, le président sénégalais, reçoit Idrissa Seck, le 4 novembre 2020.

Macky Sall, le président sénégalais, reçoit Idrissa Seck, le 4 novembre 2020. © Lionel Mandeix/Présidence du Sénégal

Idrissa Seck étant revenu dans le giron de la majorité présidentielle, vous considérez-vous de facto comme le chef de l’opposition ?

Notre position de principe n’a pas changé : nous ne voyons aucune pertinence à désigner formellement un chef de l’opposition, comme cela a fait l’objet de négociations entre certains opposants et le pouvoir. Nous ne sommes pas intéressés par ce statut, qui est inutile et budgétivore. Nous avons déjà suffisamment d’institutions inutiles au Sénégal, comme le Conseil économique, social et environnemental ou le Haut commissariat aux collectivités territoriales, qui ne servent à rien sinon à y caser des alliés politiques. Nous ne voulons être le chef de personne dans l’opposition ; ni que quiconque soit notre chef.

En avril 2015, à Kaffrine, Macky Sall revendiquait comme objectif de « réduire l’opposition à sa plus simple expression ». Cinq ans plus tard, peut-on dire qu’il y est parvenu ?

Macky Sall peut toujours cultiver cette illusion : en réalité, il ne sera parvenu qu’à mettre à nu le vrai visage de nombre d’acteurs politiques. Il y a une opposition plus résolue que jamais au Sénégal, c’est d’ailleurs la raison pour laquelle il continue à user de tous les subterfuges possibles pour liquider des opposants tels que nous.

Mais il n’y parviendra pas. Le Sénégal n’est pas une démocratie parfaite mais c’est un pays qui s’est ancré très tôt dans la démocratie, avant même l’indépendance. En prononçant cette phrase, Macky Sall ignore l’histoire politique du pays tout en révélant son penchant antidémocratique. Car un véritable démocrate ne saurait rêver d’un pays sans opposition.

Les Sénégalais en ont assez des acteurs politiques versatiles, qui changent de camp au gré de leurs intérêts

À cette occasion, le chef de l’État récusait par ailleurs l’appellation de « transhumants » concernant les opposants qui l’avaient rejoint…

On parle de transhumants car ces actes ne renvoient à rien d’autre qu’à la dimension animale des êtres humains. Les animaux transhument pour aller chercher leur nourriture ailleurs : là où l’herbe est plus verte. C’est ce qui se passe aujourd’hui en termes politiques : certains évoquent l’intérêt supérieur du pays mais la vérité c’est qu’ils sont à la recherche de pâturages où brouter, car le statut d’opposant est difficile.

Le peuple, qui rejette ces pratiques, finira par les sanctionner. Les Sénégalais en ont assez des acteurs politiques versatiles, qui changent de camp au gré de leurs intérêts. Ils ont besoin de voir des élus qui assument leurs positions, quelles que soient les difficultés.

Aurez-vous les moyens de rivaliser avec une coalition aussi imposante que l’est aujourd’hui Benno Bokk Yakaar ?

Il est évident que nous ne disposons pas de moyens comparables. Si c’était le cas, cela serait d’ailleurs terrible pour nos adversaires ! Nous avons battu campagne à la présidentielle avec un budget dérisoire comparé à celui de Macky Sall. Notre campagne a coûté 178 millions de francs CFA, là où d’autres y ont englouti plusieurs milliards. Il nous est parfois arrivé d’être bloqués car nous n’avions pas de quoi acheter le carburant pour nos véhicules.

Nous sommes le premier parti politique à avoir mis en place un plan de financement par ses militants et sympathisants, baptisé Bokk Naa [Je m’engage]. Nous faisons appel à tous les Sénégalais qui croient en notre projet, ici comme dans la diaspora, ce qui nous permet de lever des fonds. Aujourd’hui, nous allons démarrer une tournée nationale grâce à ces contributions. Nous refusons les financements occultes et ne serons jamais prisonniers de lobbies. Nous comptons sur les Sénégalais.

Qui sont aujourd’hui vos alliés parmi les mouvements politiques et ceux de la société civile ?

L’opposition n’a pas su créer de cadre adapté pour accoucher d’une véritable force de confrontation face au régime de Macky Sall. À nos yeux, les coalitions doivent se cantonner à un objectif électoral puisqu’il n’existe pas de parti suffisamment puissant au Sénégal pour prétendre remporter seul une élection. Aussi notre priorité est-elle de continuer à bâtir une grande formation. Nous voulons que Pastef devienne un rouleau compresseur, un très grand parti politique à même de conquérir les leviers du pouvoir et de trouver les ressources nécessaires pour appliquer son programme. Avec ou sans alliés.

Cela veut-il dire que vous n’envisagez pas d’alliances en vue des prochaines échéances électorales ?

Entretenir une coalition implique beaucoup d’exigences, comme gérer les susceptibilités des uns et des autres. Et puis c’est risqué de s’engager dans une coalition dont certains membres peuvent à tout moment rejoindre le pouvoir après des négociations secrètes. Cela pourrait nous affaiblir et ternir notre image. L’option que nous retenons est donc de regrouper les forces de l’opposition autour d’un front commun qui doit avant tout se préoccuper de la tenue des élections à date.

Vous avez discuté des conditions du processus électoral au cours du dialogue politique. Qu’en est-il ressorti ?

Le rapport a été finalisé puis déposé sur la table du président de la République. Nous avons abouti à un consensus sur différentes questions comme la caution, le mode d’élection des maires, les parrainages – qui devraient être supprimés pour les élections locales… Je pense que cela a été utile. Il revient désormais au gouvernement de modéliser nos conclusions pour les présenter à l’Assemblée nationale, afin de modifier le code électoral en conséquence.

La priorité des priorités, c’est la tenue de ces élections à date

Les élections locales ont été plusieurs fois reportées. Est-ce en raison de ces réformes à venir ?

En réalité, le pouvoir utilise ces conclusions pour justifier le report de ce scrutin. Pourtant les conclusions du dialogue politique n’ont rien à voir avec le calendrier électoral. Un cabinet, financé par l’USAID, doit commencer l’audit du fichier électoral. S’il parvient à clore ce travail avant mars-avril 2021, date fixée pour l’élection, tant mieux ! [Le directeur de cabinet du chef de l’État, Mahmoud Saleh, a annoncé le 29 novembre, après cet entretien, un nouveau report à la fin de l’année 2021.]  Si cela s’avère impossible, eh bien tenons l’élection avec le fichier actuel et ce cabinet terminera tranquillement son travail avant les législatives de 2022.

N’est-il pas paradoxal d’aller aux élections locales avec un fichier contesté ?

La priorité des priorités, c’est la tenue de ces élections à date. Toutes les autres priorités se définissent par rapport à celle-là. L’audit du fichier ne saurait justifier un nouveau report des locales. L’objectif de Macky Sall est manifestement de les reporter à la fin de 2021, pour pouvoir prétendre ensuite qu’elles seront trop rapprochées des législatives et aller ainsi vers un couplage des deux scrutins, avant de les reporter à nouveau. C’est inacceptable.

Au fond, de quoi ont-ils peur ? Si leur majorité est réellement écrasante et que l’opposition est « réduite à sa plus simple expression », pourquoi différer sans cesse ces élections alors que le mandat des élus locaux est arrivé à expiration depuis plus de deux ans ? Avec des acteurs majeurs de l’opposition, nous sommes en discussion pour que d’ici la présidentielle de 2024 les échéances électorales soient respectées. Ce n’est pas négociable.

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