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Quand la Guinée brillait de mille feux

Par - Tierno Monénembo
Mis à jour le 15 mars 2005 à 00:00

Kankan au temps de Cheikh Mouhammad Chérif, ou l’âge d’or d’une cité soudano-sahélienne dans la première moitié du XX e siècle.

C’est dans l’ordre des choses que l’islam, religion du nomadisme par excellence, doive ses lettres de noblesse aux Bédouins arabes et aux cavaliers turco-mongols. Il était écrit que sa propagation en Afrique de l’Ouest serait l’oeuvre des bergers peuls et des colporteurs mandingues. Au fond, le Coran est un carnet de route, et le musulman un adepte de la pérégrination.
On connaît le rôle des royaumes de la vallée du Sénégal (vers le Xe siècle) puis celui des cités florissantes de Tombouctou et de Djenné (à partir du XIVe siècle) dans l’essor de l’islam noir. On connaît moins celui de Kankan ou de Labé, de Timbo ou de Fougoumba, de Touba ou de Farmoreya. Pourtant, ce sont ces nouvelles citadelles de la foi qui le sortiront de ses enclaves urbaines et de son pré carré sahélien pour le répandre dans les forêts et sur les côtes, et lui donner son incontestable dimension ouest-africaine et populaire d’aujourd’hui.
Par son antériorité, sa position géographique et son génial sens du commerce et de l’entregent, Kankan, parmi toutes, jouera un rôle de premier plan. Cette vieille cité mandingue fondée au XVIIe siècle sur le socle sûr de la noblesse et de l’érudition sera mêlée de près ou de loin à tous les bouleversements opérés dans la région par la vague des théocraties musulmanes. Elle a, ne l’oublions pas, très tôt essaimé ses marabouts sur les routes de la cola (vers la Guinée forestière, le Liberia, la Côte d’Ivoire et le Ghana) et soutenu de toutes ses forces aussi bien Karamoko Alpha, le fondateur du royaume du Fouta- Djallon, qu’El-Hadj Omar, le fameux conquérant toucouleur.
C’est la saga tumultueuse de cette ville guinéenne que nous raconte Lansiné Kaba dans le livre passionnant que vient de publier Présence africaine.
Professeur d’histoire à l’université de Chicago et kankanais lui-même, Kaba a circonscrit son sujet dans une période bien précise, celle qui va de 1874 à 1955. Et pour cause, c’est la période où Kankan va plonger dans les tourbillons du monde moderne ; c’est surtout celle où sa vie va se confondre avec celle d’un homme, Cheikh Mouhammad Chérif, qui par sa piété, son intelligence et sa générosité la caractérisera aussi bien que le fleuve Milo qui l’arrose.
Cordoue a eu Averroès ; Fès, Cheikh Ahmed Tidjane ; Bandiagara, Tierno Bôcar ; et Kankan, Cheikh Mouhammad Chérif !
C’est en 1874 que naît le saint homme : dix ans après la mort d’El- Hadj Omar, dix ans avant le couronnement de l’Almami Samory Touré, un quart de siècle avant la Guinée française ! Il meurt en 1955 : un an avant le premier gouvernement Sékou Touré, trois ans avant l’indépendance guinéenne ! C’est dire qu’il ne fut pas seulement un mystique et un juste, il fut aussi une page d’histoire, à lui seul. Son destin croise toutes les mutations de sa cité, tous les remous de son époque. Et c’est bien ce qu’a compris Lansiné Kaba et qu’il a fort bien réussi à nous faire comprendre.
Kankan, comme toute ville qui se respecte, est issue d’un long brassage : au fil des siècles, Malinkés, Soninkés et Peuls se sont fondus dans le creuset de l’islam et dans le bouillon culturel mandingue pour donner un nouveau peuple, les Maninka-Mori (les marabouts des Malinkés), et une nouvelle identité, le nabaté, cette citoyenneté à la kankanaise qui veut que celui qui arrive là n’est plus étranger dès lors qu’il goûte à l’islam et savoure l’art du bien- parler et les délices du commerce et de la convivialité.
Pur Maninka-Mori, Cheikh Mouahammad Chérif est issu des strates les plus anciennes de la civilisation kankanaise. Venus du Diafounou, dans l’actuel Mali, les Chérif et leurs alliés, les Kaba, sont sinon les fondateurs de Kankan, du moins les artisans de sa configuration urbaine et musulmane. C’est dans ce milieu astucieux et pieux de la savane où l’on se met très tôt au métier du colportage et à l’écoute du Bon Dieu qu’il a vu le jour et grandi. Son père, Karammô Aboubakar Sidiki, un marabout très influent dans la cour de Samory Touré, assura lui-même sa formation intellectuelle et religieuse et l’entraîna dans le sillage du grand résistant, dont il finira par épouser une des filles.
Dans les campagnes, l’islam était encore tiède, rudimentaire, voire franchement honni. Le jeune Mouhammad observera son renforcement au fil de son propre affermissement religieux et humain. Bon an, mal an, la religion du Prophète était devenue un élément indissociable de la vie guinéenne à la fin du XIXe siècle. Ce qui, au début, était loin d’être évident. Car la théocratie de Kankan et sa vieille complice du Fouta-Djallon furent plusieurs fois menacées par les chefs animistes, en particulier par le Mandingue Bourama Condé (à la fin du XVIIIe siècle) et le Peul Djéri Sidibé (vers le milieu du XIXe siècle).
Au moment où notre jeune prodige entre dans l’âge adulte, les Croyants étaient devenus suffisamment nombreux et leur foi suffisamment solide pour résister spirituellement à l’invasion coloniale dont le projet était aussi (on l’oublie souvent) de freiner l’expansion de l’islam. Il assistera avec une résignation toute religieuse à l’avènement du toubabou-télé (les soleils de l’homme blanc, pour parler comme Ahmadou Kourouma) et acceptera avec bienveillance l’implantation des premiers chrétiens et l’édification des premières églises. Monseigneur Raymond-René Lerouge, vicaire apostolique de Guinée de 1920 à 1949, fut d’ailleurs un grand ami de cet homme de foi et de proverbiale tolérance. Nourri de la tradition kankanaise du mounyoun ni sabari, la vertu de la patience et de la soumission (à Dieu), il accueillera avec philosophie l’extension de la ville et l’évolution des moeurs.
Kankan, cité de la prière et du silence, où jusque-là le djembé était strictement prohibé, intégrera dès les années 1920 les bars et la valse, la guitare européenne et les véhicules à moteur. Elle fut incontestablement le berceau de la musique mandingue moderne. Elle accoucha aussi très vite d’une riche bourgeoisie commerçante qui mènera une rude concurrence aux Libanais et aux Européens et jouera un grand rôle dans l’essor de Mamou, Kindia, Conakry mais aussi Dakar, Tambacounda, Bamako, Bobo-Dioulasso, Bouaké et Abidjan. Elle envoya de nombreux étudiants en France et dans les universités arabes. Elle constitue encore aujourd’hui avec Labé, Mamou et Forécariah les principaux foyers de l’intelligentsia guinéenne.
On sort de ce livre ébloui par le style de Lansiné Kaba et par les mots simples et touchants avec lesquels il parvient à nous faire aimer sa ville. On finit par porter la même vénérable admiration que lui pour son saint personnage. Surtout quand on sait qu’il ne fut ni roi, ni sultan, ni même calife. Que son rayonnement intellectuel et moral fut son seul titre de gloire.
Pour lui rendre hommage autant que pour espérer sa prodigieuse bénédiction, beaucoup de musulmans de Guinée donnent son nom à leur progéniture. Ainsi de Sékou Touré, Sékou n’étant qu’une déformation mandingue de Cheikh. D’ailleurs, la légende veut que les divinations du marabout aient prévu sa houleuse présidence. Le vieux sage aurait même souhaité ne pas vivre son règne qui serait fatalement de misère et de sang. Ce qui ne l’empêcha pas (toujours le mounyoun ni sabari !) de bénir, en 1953, l’union de son bouillant homonyme avec une jeune métisse timide et mignonne du nom d’Andrée Kourouma, qui allait devenir, sous le nom d’Andrée Touré, la toute première dame de l’histoire de la République de Guinée.