Politique

Entre influences marocaines et algériennes, l’islam de France reste introuvable

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Mis à jour le 27 novembre 2020 à 17:33

Grande mosquée de Paris. © Francois Mori/AP/SIPA

Cette fois c’est la bonne veut-on croire à l’Élysée : l’islam de France est enfin sur les rails, débarrassé des influences étrangères. La réalité est beaucoup plus contrastée.

C’est un projet évoqué depuis des décennies, ressorti des tiroirs à chaque attentat islamiste sur le territoire français : faire émerger un islam de France, libéré des influences étrangères, lesquelles sont en creux accusées d’empêcher l’intégration des musulmans français.

C’est qu’entre les mosquées algériennes, marocaines et dans une moindre mesure turques, peu de musulmans français échappent à cette géopolitique de l’islam en France. Tout comme les représentants, d’ailleurs, pris dans les rets de cet islam consulaire.

 

Depuis longtemps, l’État français se cherche ainsi un interlocuteur institutionnel à même de représenter les musulmans français, toutes tendances confondues. Une question devenue particulièrement centrale sous le mandat d’Emmanuel Macron, parti en guerre contre le séparatisme islamiste.

Représenter tous les musulmans

« Il semble qu’il y ait eu une oscillation entre le Conseil français du culte musulman (CFCM) et l’Association musulmane pour l’islam de France (Amif) de Hakim El Karoui », analyse Anne de Galembert, chercheure au CNRS. Mercredi 18 novembre, à l’Élysée, en recevant le Conseil français du culte musulman (CFCM), présidé par le franco-marocain Mohammed Moussaoui, Emmanuel Macron a conforté sa confiance dans cette institution. Et confirmé « la pression immense » qu’il compte mettre sur les représentants du culte musulman, notamment en promouvant une génération d’imams agréés.

Le CFCM veut rester cet interlocuteur privilégié de l’État

Entre un conseil national des imams labellisés, projet validé par l’exécutif, et la rédaction à venir d’une « charte des valeurs républicaines » qui sera soumise au président français début décembre, le CFCM veut rester cet interlocuteur privilégié de l’État. Et Emmanuel Macron espère, de son côté, enfin doter l’islam d’une assise fonctionnelle, adoubée par ses fidèles.

Pourtant, à voir Mohammed Moussaoui fouler le perron de l’Élysée, le spectre de l’islam consulaire ressurgit et avec lui, l’ombre des chancelleries, Rabat, Alger ou Ankara. D’ailleurs, au sein de la communauté musulmane, les réactions ne se sont pas fait attendre.

Fidèles en train de prier au tout début du Ramadan 2016 à la Mosquée de Drancy.

Fidèles en train de prier au tout début du Ramadan 2016 à la Mosquée de Drancy. © EREZ LICHTFELD/SIPA

L’imam de la mosquée de Bordeaux, Tareq Oubrou, s’est ainsi dit effaré par les propositions du CFCM dans Le Monde du 22 novembre. Proche de l’Amif présidée par Hakim El Karoui, Tareq Oubrou a par exemple vertement critiqué l’absence d’imam au sein du CFCM.

Guerres intestines

De son côté, l’imam franco-comorien Mohamed Bajrafil, lassé par les guerres intestines et la mainmise du Maroc et de l’Algérie sur cet islam de France, a annoncé son retrait de l’imamat, mercredi 25 novembre.

Dans Le Monde aussi, il étrille « des guignols [le CFCM] qui ne nous ont même pas consultés pour ce conseil national des imams » tout comme « Macron » qui « laisse l’islam au bled ». Ainsi, « parler d’islam de France est une foutaise », dénonce-t-il.

Il y a un aspect légaliste dans le choix d’Emmanuel Macron

Membre fondateur de l’Amif et consultant, Farid Temsamani connaît bien le sujet. Pour lui, l’Amif s’est fait griller la politesse. « Il y avait bien un projet de conseil des imams depuis deux ans. Reste que rien n’a été fait. Macron a voulu s’inscrire dans la légitimité du CFCM. Il y a un aspect légaliste dans ce choix… »

De son côté, Hakim El Karoui, à la tête de l’Amif, nuance. « L’Amif n’a pas vocation à être un conseil d’imams ni même à être un interlocuteur sur ce sujet. » Et d’ajouter : « Après les attentats, l’État avait besoin d’un interlocuteur et il s’adresse aux gens qu’il a l’habitude de voir, en l’occurrence le CFCM… »

Pourtant, le « retour » du CFCM sur le devant de la scène pose question quant à la fin de l’islam consulaire, si décrié par Emmanuel Macron et par une partie des musulmans français eux-mêmes.

« De toutes façons, nous savons tous que cela ne marchera jamais. Mais, après les attentats, Macron a besoin de montrer qu’il agit… », souffle un officiel, fin connaisseur du dossier.

Vers la fin de l’islam consulaire ?

Si les contours institutionnels de cet « islam consulaire » restent flous, le terrain lui donne une existence tangible. Mosquées marocaines, algériennes ou turques, ce champ lexical, l’ensemble des musulmans de France le connaît.

Comme l’explique Bernard Godard, ancien membre du Bureau des cultes du ministère de l’Intérieur, « jusqu’à une époque récente, chacun avait son influence bien délimitée. À l’Algérie, la Grande Mosquée de Paris, et au Maroc des organisations telles que l’UMF (Union des mosquées de France). Aujourd’hui, la donne a un peu changé. Le nouveau recteur de la Grande Mosquée de Paris, l’avocat franco-algérien Chems-Eddine Hafiz sait y faire. Il est plus libre vis-à-vis d’Alger que Mohamed Moussaoui ne l’est vis-à-vis de Rabat. »

 Le nouveau recteur de la Grande Mosquée de Paris a présidé le comité de soutien de Bouteflika lors de la campagne pour un quatrième mandat

Propulsé à la tête de l’institution le 11 janvier 2020 sur proposition de Dalil Boubakeur, recteur depuis 1992, le choix de Chems-Eddine Hafiz a suscité bon nombre de remous au sein des cercles institutionnels de l’islam de France, à commencer par le CFCM.

Précision utile : l’avocat franco-algérien a par le passé compté le Front Polisario parmi ses clients. Comme le souligne Azzedine Gaci, recteur de la mosquée Othmane de Villeurbanne, « le conflit avec le Polisario sur le Sahara occidental, on le retrouve dans les mosquées françaises ».

Chems-Eddine Hafiz, recteur de la Grande Mosquée de Paris, à l’Elysée le 20 octobre 2020..

Chems-Eddine Hafiz, recteur de la Grande Mosquée de Paris, à l’Elysée le 20 octobre 2020.. © PIERRE VILLARD/SIPA

Mais son élection a également déplu dans certains cercles franco-algériens. En cause, les collusions de Chems-Eddine Hafiz avec le clan Bouteflika. Lors de la campagne pour le quatrième mandat, l’homme a présidé le comité de soutien de l’ex-président algérien. Une loyauté qui passe mal auprès d’une partie de la diaspora, qui a suivi avec passion le Hirak algérien. D’autant que l’institution reste, avec le CFCM, l’autre interlocuteur privilégié de l’Exécutif en matière d’islam de France.

En septembre dernier, Gérald Darmanin, en visite à la Grande Mosquée de Paris, assurait devant son auditoire, composé de responsables religieux, que leurs voix seraient entendues et prises en compte pour formuler le texte censé « conforter les valeurs républicaines » au sein de la communauté musulmane.

Accointances

Des voix qui, au vu des accointances avec les pays d’origine, posent une sérieuse question de légitimité. Que ce soit celle de Mohammed Moussaoui ou celle de Chems-Eddine Hafiz, difficile d’imaginer qu’elles représentent celles de Français d’obédience musulmane de plus en plus critiques de cet islam consulaire.

Sur ce point Bernard Godard nuance. « Les lignes bougent. Hafiz a marqué des points. Il n’appelle pas tous les jours Alger pour recevoir ses ordres. Et l’équipe qui l’entoure n’a pas été composée en Algérie, à la différence de Moussaoui avec le Maroc… »

La question des mosquées reste objet de querelles entre Marocains et Algériens

Stratégie réelle ou imaginaire déployée par les pays d’origine, la question des mosquées reste objet de querelles entre Marocains et Algériens.

À Angers, par exemple, l’Association des musulmans d’Angers (AMA), présidée par Mohamed Briwa, d’origine marocaine, avait voté, le 25 septembre, la cession gracieuse de la propriété de la mosquée en cours de construction contre le financement par le Maroc de l’édifice. Vécue comme une trahison par une partie des fidèles — d’origine algérienne en particulier –, la décision a finalement soulevé l’opposition du conseil municipal d’Angers.

Phénomène protéiforme

Si Emmanuel Macron a bien décidé d’en finir avec « l’islam consulaire », il semble occulter l’aspect protéiforme du phénomène. Car la France, malgré sa circonspection sur le sujet, a souvent trouvé dans les « pays d’origine » de commodes sous-traitants des questions de radicalisation de musulmans français.

L’exemple de l’imam de Brest d’origine marocaine, Rachid El-Jay, ex-Abou Houdeyfa est de ce point de vue parlant. Le trentenaire se fait connaitre d’abord sur les réseaux sociaux (sa page Facebook compte 1,2 millions d’abonnés) et sort de l’anonymat médiatique mainstream en 2015.

Dans ses vidéos, le prédicateur conditionne « l’honneur d’une femme » à son « hijab » ou clame, devant un auditoire composé d’enfants, que les adeptes de musique « seront transformés en singes et en porcs ». Devant les protestations, CFCM inclus, l’imam admet une erreur.

La France a souvent trouvé dans les « pays d’origine » de commodes sous-traitants des questions de radicalisation de musulmans français

Depuis, l’homme, repris en main par le franco-marocain Mohamed Iqbal Zaïdouni, président du CRCM Bretagne (l’antenne régionale du CFCM), a opéré une mue, passant d’un discours ultra-conservateur de type saoudien à une ligne en phase avec le CFCM et « l’islam du juste milieu » promu par le Maroc.

 

C’est l’un des intérêts de l’islam consulaire auquel l’État français semble peu enclin à renoncer. Faire intervenir les pays des parents quand la progéniture montre trop d’agitation. « Si l’Algérie ou le Maroc exercent une influence par ce biais, l’État français trouve dans cet islam du bled un intérêt en terme de sécurité ou de terrorisme », analyse Temsamani.

« L’Heure de vérité »

La pratique n’est pas nouvelle. Le 12 décembre 1989, le roi Hassan II est l’invité de « L’Heure de vérité», émission phare d’Antenne 2, délocalisée pour l’occasion à Rabat.

En France, l’affaire des foulards de Creil bat son plein. Leila et Fatima Achahboun ainsi que Samira Saïdani, trois collégiennes, refusent d’ôter leur voile dans l’enceinte de leur établissement. La polémique enfle.

Dans le sillage des dernières attaques, Emmanuel Macron doit montrer qu’il agit. Quitte à miser sur le mauvais cheval

Ce 12 décembre 1989, Hassan II assume son intervention auprès des deux sœurs Achahboun, d’origine marocaine. « Quand je leur ai fait demander personnellement, en tant que père de famille par l’intermédiaire de mon ambassadeur de vouloir bien cesser cette affaire dont elles étaient à l’origine sans le vouloir, elles ont parfaitement compris et leurs parents aussi », commente-t-il devant les caméras d’Antenne 2. Pierre Joxe, alors ministre de l’Intérieur était intervenu en amont auprès des services consulaires du Maroc…

Notre source officielle, proche du dossier, résume : « L’islam de France fonctionne par tempo. Quand ça va, on pourfend l’islam consulaire et les blédards. Mais en temps de crise, on a les numéros… On sait qui appeler à Rabat. Avec Alger, c’est un peu plus compliqué et avec la Turquie, même si c’est sportif, on y arrive. »

Dans le sillage des dernières attaques, Emmanuel Macron doit montrer qu’il agit. Vite. Pour Azzedine Gaci, il s’y prend « comme Sarkozy en 2003, alors guidé par ses ambitions politiques ».