Politique

Présidentielle au Burkina : impatience et crispations en attendant les résultats

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Mis à jour le 26 novembre 2020 à 12h16
Lors du dépouillement, à l’issue du scrutin présidentielle, dans un bureaux de vote de Ouagadougou, le 22 novembre.

Lors du dépouillement, à l'issue du scrutin présidentielle, dans un bureaux de vote de Ouagadougou, le 22 novembre. © AP Photo/Sophie Garcia

Trois jours après les élections législatives et présidentielle au Burkina, les résultats provisoires continuent de tomber au compte goutte. Plusieurs opposants crient déjà à la fraude, laissant planer le doute sur leur volonté d’accepter les chiffres proclamés.

La Commission électorale nationale indépendante (Ceni) s’était lancé un défi : publier les résultats de la présidentielle dès le lendemain du vote. Las, ce mercredi 25 novembre, trois jours après le scrutin de dimanche, la proclamation des résultats suit son cours, lentement, avec des chiffres délivrés au compte goutte, commune par commune. Quant aux résultats des législatives, qui se sont tenus le même jour, il faudra patienter encore un peu plus.

L’une des raisons de ce retard tient dans la suspension de la proclamation des résultats, lundi, après le retrait de plusieurs des membres de l’opposition siégeant au sein de la Ceni. Ceux-ci protestaient contre une entorse aux règles fixées par la loi électorale.

En théorie, dans l’ensemble des centres déconcentrés de compilation des résultats, un double comptage doit être réalisé : à la fois électronique, et manuel. Une manière de pouvoir, le cas échéant, confronter les deux compilations. Sauf que cette méthode n’a pas été appliquée partout. Après discussions, ce manquement a été rectifié, et les centres qui ne l’avaient pas fait ont repris la double compilation. Les commissaires de l’opposition ayant décidé de prendre à nouveau part aux travaux de validation et de publication des résultats, la proclamation a ensuite pu reprendre.

L’opposition maintien la pression

Dès le jour du vote, dimanche, la tension était montée, sur fond de défiance entre l’opposition et la majorité sortante. Plusieurs opposants, signataires d’un accord politique par lequel ils s’engagent à soutenir le mieux placé d’entre eux dans l’éventualité d’un second tour, ont émis des doutes sur la crédibilité et la sincérité des résultats. Lundi, ils ont réitéré leurs inquiétudes, dénonçant des irrégularités et incidents qui ont, selon eux, émaillé les scrutins.

Eddie Komboïgo, lors du scrutin présidentielle du 22 novembre à Ouagadougou.

Eddie Komboïgo, lors du scrutin présidentielle du 22 novembre à Ouagadougou. © Sophie Garcia/AP/SIPA

« Cette mauvaise organisation pénalise les candidats de l’opposition et jette un discrédit sur les résultats des scrutins », ont-ils martelé dans une déclaration commune lue par Tahirou Barry, candidat du du Mouvement pour le changement et la renaissance et signée notamment par le chef de fille de l’opposition, Zéphirin Diabré (de l’Union pour le progrès et le changement – UPC) et Eddie Komboïgo, candidat du Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP).

L’un des griefs de l’opposition porte sur l’ouverture de bureaux de vote dans des zones où cela n’était pas prévu. « Des bureaux de vote prévus pour être ouverts sont restés fermés, alors que d’autres bureaux, qui ne devraient pas s’ouvrir pour raison d’insécurité, ont été ouverts à la dernière minute sans une concertation préalable des acteurs politiques et sans le quitus du Conseil constitutionnel », regrettent-ils, évoquant par ailleurs l’absence ou le retard dans l’acheminement du matériel électoral dans certains bureaux de vote.

Les acteurs connaissent la voie à suivre et nous les invitons à suivre les voies de recours légales

La Convention des organisations de la société civile pour l’observation des élections (Codel), qui a déployé 3 800 observateurs à travers le Burkina, « se félicite de la tenue effective de ce double scrutin dans un contexte de crise sécuritaire, humanitaire et sanitaire ». Elle n’en regrette pas moins que plusieurs incidents ont été recensés. Dans les zones dites sécurisées, la plus grande mission d’observation indépendante a noté que 30% des bureaux n’avaient pas le matériel complet le jour du vote, contre 29% dans les zones dites rouges. En outre, lors du dépouillement, 41% des bureaux de vote dans les zones sécurisées ont connu des incidents.

« Nous avons alerté la Ceni lorsque nous constations des dysfonctionnements. Et la plupart ont été pris en compte et corrigés au fil de la journée, explique Massé Ladji Django, chargé de communication de la Codel. Les acteurs connaissent la voie à suivre et nous les invitons à suivre les voies de recours légales. Nous rencontrons les différentes parties prenantes, et les encourageons en ce sens, pour la paix au Burkina. »

« Il y a certes eu des difficultés, mais sur les 21 000 bureaux de vote qui ont ouvert sur l’ensemble du territoire, les difficultés constatées au départ ont été progressivement résorbées au fil de la journée, a assuré pour sa part le président de la Ceni, Newton Ahmed Barry, lors d’une intervention télévisée, lundi soir. Il y a une difficulté réelle liée à la situation d’insécurité que nous traversons. Malgré cela, sur les 351 communes, il n’y a que 15 que nous n’avons pas pu ouvrir. Nous ne disons pas que tout a été parfait. Mais nous avons donné la chance à tous les Burkinabè, tant que cela était possible, de pouvoir voter. »

Mise en garde du gouvernement

Roch Marc Christian Kaboré, lors du scrutin présidentiel du 22 novembre.

Roch Marc Christian Kaboré, lors du scrutin présidentiel du 22 novembre. © Sophie Garcia/AP/SIPA

Ce discours a-t-il été entendu par l’opposition ? « Personne ne fait confiance aux organes légaux. La Ceni n’est plus crédible et le président du Conseil constitutionnel, chargé d’examiner les recours, est nommé par le président du Faso. Il peut être révoqué à tout moment », regrette Abdoulaye Soma, candidat à la présidentielle et aux législatives. Non signataire de l’accord liant une partie des candidats de l’opposition, il échange actuellement avec les autres candidats « non alignés » pour convenir d’une position commune.

En attendant, les appels au dialogue se multiplient. Pour la majorité, « ces incidents ne sont absolument pas de nature à remettre en cause la crédibilité du scrutin ». Dans un communiqué publié mercredi, le gouvernement a salué la tenue « à bonne date des échéances électorales » et a prévenu qu’il « prendra ses responsabilités pour assurer l’ordre public ».

« Depuis le retour du Burkina en 1991 à l’État de droit, il n’y a jamais eu d’élection sans insuffisances. C’est pour cela que le processus électoral s’est amélioré au fil du temps, jusqu’à la mise en place de la Ceni tripartite (majorité, opposition, société civile). L’avant projet de Constitution a prévu une réforme de la Ceni. C’est un processus évolutif qui implique tous les acteurs », insiste ainsi Bénéwendé Sankara, président de l’Union pour la renaissance/Mouvement sankariste.

« Le fil du dialogue n’est pas rompu. Depuis 2015, le chef de l’État a mis en place le dialogue politique afin que nous puissions discuter de ces sujets. Nous étions plus ou moins informés des difficultés que la Ceni allait rencontrer par rapport à la crise sécuritaire. L’opposition a demandé l’audit du fichier, cela a été fait. Si l’opposition voulait vraiment débattre de ces questions, elle avait toute la liberté de saisir le comité ad hoc », ajoute-t-il.

Médiations

Depuis leur sortie médiatique, lundi, les leaders de l’opposition sont restés silencieux. Ils ont, en parallèle, multiplié les discussions avec les observateurs qui tentent de prévenir une éventuelle crise postélectorale. Une mission tripartite de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), de l’Union africaine (UA) et des Nations unies (ONU) a notamment rencontré des membres de l’opposition et de la majorité.

À la mi-journée, ce mercredi, les résultats d’une trentaine de provinces avaient été proclamés, sur les 45 que compte le pays. Selon ces chiffres encore très partiels, Roch Marc Christian Kaboré arrivait en tête, avait environ 58% des voix, suivi par le chef de file de l’opposition, Zéphrin Diabré, qui totalisait un peu plus de 14% des suffrages et Eddie Komboïgo, avec environ 13% des voix. Des chiffres qui sont amenés à évoluer.

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