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Cet article est issu du dossier «[Série] Rafik Khalifa ou la déchéance d'un golden boy algérien»

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Politique

[Série] Catherine Deneuve, Pamela Anderson, Depardieu… Quand Khalifa recevait le Tout-Cannes (2/3)

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Mis à jour le 02 décembre 2020 à 11h10
Avec l’acteur français Gérard Depardieu, lors d’un dîner de gala organisé à Alger le 28 février 2002.

Avec l'acteur français Gérard Depardieu, lors d'un dîner de gala organisé à Alger le 28 février 2002. © NEW PRESS/SIPA

Lorsque l’Algérien Rafik Khalifa rachète la villa Bagatelle, à Cannes, en 2002, il est au sommet de sa gloire. Il ne se doute pas que sa chute est proche.

À l’époque où Rafik Abdelmoumen Khalifa roulait sur l’or, rien ne pouvait résister au pouvoir de son chéquier. Jet privé, appartements de luxe en France et au Royaume-Uni, bijoux et pierres précieuses, agapes dans des restaurants étoilés…

Le jeune milliardaire dépensait sans compter. L’acquisition qu’il s’apprête à faire en ce printemps 2002 sur les hauteurs de Cannes donne une indication sur la folie des grandeurs qui a saisi cet homme de 36 ans à la tête d’un groupe dont le chiffre d’affaires est de 1 milliard de dollars.

35 millions d’euros ? Une bagatelle !

Mai 2002. Rafik Khalifa se rend à Cannes pour le fameux festival de cinéma. Alors qu’il se promène sur la Croisette, son regard est attiré par une annonce affichée sur la vitrine d’une agence immobilière : la villa Bagatelle, une résidence de luxe qui comprend trois demeures, est en vente pour 35 millions d’euros, alors qu’elle avait été achetée un an auparavant pour 16 millions d’euros.

Une broutille pour ce tycoon qui possède déjà un réseau de banques, la compagnie aérienne Khalifa Airways, des participations dans la Société générale, sans oublier le prestigieux contrat de sponsoring avec l’Olympique de Marseille (OM), seul club français à avoir gagné la Ligue des champions, en 1993. Une rapide visite à Bagatelle achève de le convaincre d’en faire l’acquisition. « C’est bon, on l’achète », lâche-t-il à l’un des collaborateurs qui l’accompagne.

« C’est bon, on l’achète », lâche-t-il à son collaborateur après une rapide visite de la somptueuse villa de Cannes

Le deal passé, il reste à déterminer les modalités de paiement. Comment verser 35 millions d’euros et 2 autres millions pour les frais alors que le groupe Khalifa ne possède pas de fonds propres en France et sans solliciter un prêt bancaire, comme il est d’usage ? Et surtout comme justifier auprès de la Banque d’Algérie le transfert d’une telle somme pour acquérir un bien immobilier de luxe à Cannes ?

Un montage totalement frauduleux

Pour contourner ces obstacles, Rafik Khalifa va mettre en place, grâce aux conseils de l’un de ses proches collaborateurs, un ingénieux montage financier. Mais totalement frauduleux.

Il annonce aux autorités algériennes qu’il est disposé à acheter cinq stations de dessalement d’eau de mer auprès de l’entreprise saoudienne HUTA, spécialisée dans les installations portuaires et propriété d’un prince saoudien. Financées par le groupe Khalifa à hauteur de 65 millions de dollars, ces stations sont un don aux autorités algériennes pour faire face aux pénuries d’eau récurrentes qui touchent le pays.

L’argent est transféré via la Banque d’Algérie vers une banque parisienne, en plusieurs tranches. L’entreprise saoudienne encaisse 26,5 millions de dollars et livre deux stations dans le courant du mois de juin 2002. Les trois autres n’arriveront jamais en Algérie.

Seules deux des cinq stations de dessalement achetées à l’Arabie saoudite arriveront en Algérie. Les trois autres ne seront jamais livrées

Le reste de la somme prévue pour la transaction – 40 millions de dollars – servira à financer l’achat de la villa Bagatelle ainsi que les multiples ameublements (argenterie, mobilier, matériel hi-fi…). Rafik Khalifa en devient officiellement propriétaire le 12 juillet 2002 avec la signature du contrat d’achat.

Entrée dans le ghota

Composée de trois villas de standing, de plusieurs piscines, de jacuzzis, de saunas, d’un parc de 3 000 m2, y vivre implique d’entretenir une petite armée de cuisiniers, régisseurs, femmes de chambre, gouvernantes et autres jardiniers. Si Rafik Khalifa n’y séjourne que très rarement, son acquisition offre au milliardaire ses entrées dans le gotha.

La jet-set, ce pharmacien de formation réservé et timide va y entrer d’une manière aussi fracassante que somptueuse. À l’occasion du lancement de la chaîne KTV en France, Rafik Khalifa organise le 3 septembre 2002 une soirée de prestige dans sa villa Bagatelle à laquelle sont invités 300 convives. Et pas des moindres.

Sting, Bono, Pamela Anderson, la nièce de George Bush… Tout le show-biz est présent à la soirée de lancement de la chaîne KTV

Sting, Bono le chanteur de U2, l’actrice américaine Melanie Griffith, la nièce du président George W. Bush, Catherine Deneuve, Gérard Depardieu, Pamela Anderson ou encore le ténor italien Andrea Bocelli, les stars du show-biz, de la chanson et du cinéma honorent de leur présence la soirée de Khalifa. Mais pas gratuitement. Tous les invités sont payés rubis sur l’ongle en espèces ou en chèque. Cette soirée-là est celle de la gloire, du sacre et de la reconnaissance internationale pour l’enfant d’Alger. Rien ne pouvait plus arrêter Moumen.

Après l’apogée, le déclin

Mais le déclin suit généralement l’apogée. La machine Khalifa commence à se détraquer justement après ce gala de Bagatelle qui va mettre les projecteurs sur ce golden-boy dont l’entregent et la fortune intriguent. Tracfin (Traitement du renseignement et action contre les circuits financiers clandestins), l’organisme du ministère français de l’Économie et des Finances chargé de la lutte contre le blanchiment d’argent, commence à s’intéresser à l’origine des fonds qui ont permis à Khalifa d’acheter la villa pour plus de 37 millions d’euros.

Les services de renseignements français enquêtent de leur côté et élaborent un rapport, qui sera ébruité dans la presse en octobre 2002, sur les pertes du groupe Khalifa, sur les soupçons de blanchiment d’argent, et évoque une faillite imminente. Khalifa groupe commence à vaciller lorsque, dans le sillage de ces révélations, la Banque d’Algérie décide à la fin de novembre de bloquer les transferts de devises du groupe vers l’étranger.

Enquête de Tracfin, procédure de liquidation judiciaire, transferts de devises du groupe Khalifa bloqués par Alger… C’est la chute

La chute du tycoon est proche. Rafik Khalifa, installé à Londres, assiste à la chute vertigineuse de son groupe. Privé d’argent, Rafik décide de vendre la villa Bagatelle pour financer son train de vie fastueux alors même qu’une procédure de liquidation judiciaire est en cours en France et qu’une enquête est lancée par un magistrat de Paris. À l’issue là encore d’un micmac financier, le milliardaire algérien revend cette résidence en juin 2003 à la SCI Mac-Mahon Lanrezac, domiciliée à Paris.

Achetée 37 millions d’euros, elle sera bradée pour 6,7 millions d’euros. Rafik encaisse un total de 3,8 millions d’euros, le reste de la somme ayant été distribué à divers intermédiaires. Jugé en juin 2014 par le tribunal de Nanterre alors qu’il se trouve à la prison d’El Harrach, l’ex-golden boy est condamné à cinq ans de prison pour détournement et banqueroute (faillite frauduleuse).

À Cannes, la villa Bagatelle a la drôle de réputation de porter malheur à quiconque en fait l’acquisition. Rafik Khalifa aurait dû se renseigner en ce printemps 2002.

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