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[Série] Rafik Khalifa ou la déchéance d’un golden boy algérien

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[Série] Comment les « dons » de Khalifa à l’Algérie… ont fini dans sa poche (1/3)

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Mis à jour le 3 décembre 2020 à 15:50

L’ex-golden boy algérien a été condamné à dix-huit ans de prison ferme. © Frederic REGLAIN /GAMMA

Le businessman avait promis d’offrir 5 usines de dessalement à son pays. Un engagement qui s’est finalement conclu… par l’achat d’une somptueuse villa sur la Côte d’Azur. Explication.

Une escroquerie à 65 millions de dollars. L’histoire commence en mars 2002, lorsque Rafik Khalifa fait part aux autorités algériennes de son désir d’offrir à l’État cinq stations de dessalement d’eau de mer flambant neuves afin de faire face à la pénurie d’eau chronique qui frappe l’Algérie.

Le président Bouteflika, qui a pris sous son aile ce jeune milliardaire à qui tout réussi, accepte, et donne instruction au gouvernement de débloquer toutes les procédures liées à l’importation des stations. L’affaire est menée tambour battant, comme de coutume avec ce golden boy dont on loue le sens de l’entrepreneuriat, le bagout et l’audace de celui à qui tout réussi.

Le dossier connaît un début de concrétisation le 30 mars 2002, au siège du ministère de l’Énergie et des Mines. Autour de la table : deux responsables de ce département, un autre du ministère de l’Hydraulique, deux cadres de Khalifa Bank ainsi qu’un certain Stephen Woods.

Citoyen britannique, ce dernier se présente comme conseiller personnel du prince Saoud Ben Saad Ben Mohamed Ben Abdelaziz Al Saoud, propriétaire de l’entreprise HUTA-SETE, spécialisée dans la vente d’installations portuaires.

Une aubaine

C’est auprès de cette firme saoudienne que Rafik Khalifa compte acquérir ces fameuses stations qu’il se propose d’offrir à ses compatriotes. Les négociations entre l’acquéreur et le vendeur ont tellement avancé que les équipements devront arriver au port d’Alger à la fin du mois de juin. Montant de la transaction : 65 millions de dollars.

Cinq stations de dessalement d’eau mer qui vont soulager les Algériens de cette sempiternelle pénurie d’eau pour un tel montant, c’est plus qu’une bonne affaire. Une aubaine d’autant plus immanquable que le gouvernement n’aura pas à débourser 1 centime. Tout est pris en charge par le groupe Khalifa.

Mettre fin à la pénurie d’eau potable sans que le gouvernement ait à débourser 1 centime !

Petit hic ! C’est qu’avant même que les discussions sur l’emplacement des stations, les financements et les procédures administratives avec les représentants du gouvernement aient été bouclées, le groupe Khalifa avait déjà conclu l’affaire avec les Saoudiens. Entre le 15 mars et le 28 mai, Rafik Khalifa va ordonner de verser par virement étalé et via une banque arabe basée à Paris un total de 26,5 millions de dollars pour HUTA-SETE pour l’acquisition de cinq usines de dessalement. Le reste de la transaction – 40 millions de dollars – sera réglé ultérieurement, explique le milliardaire aux autorités algériennes.

Second hic ! Ces stations ont été achetées par le groupe Khalifa avant même que son patron ait pris la peine de voir la marchandise sur place. La visite des lieux interviendra en mai 2002. À bord d’un jet privé, Rafik se rend en Arabie saoudite.

Dans la cour des grands

Visite sur le site de la compagnie HUTA-SETE, à Djeddah, repas fastueux au palais de l’émir, soirée arrosée dans un hôtel de luxe de Dubaï puis virée le lendemain à Beyrouth, où Rafik Khalifa est reçu au palais présidentiel par le président Emile Lahoud.

Le jeune « Moumen » n’a-t-il pas conclu un contrat de sponsoring avec l’OM, un des clubs les plus huppés du foot français ?

Cette escapade à Djeddah et à Beyrouth est un franc succès. Le jeune « Moumen » est déjà dans la cour des grands. N’a-t-il pas conclu un an plus tôt un contrat de sponsoring avec l’Olympique de Marseille, un des clubs les plus huppés du foot français ?

Nous sommes à la fin de juin 2002. Deux des cinq stations débarquent à Alger. Quid des trois autres ? Pressé de fournir des explications, Rafik Khalifa soutient qu’elles sont en instance de montage en Grèce et qu’elles arriveront incessamment en Algérie. Le tycoon répète à l’envi que tout est sous contrôle, et que la fin de la pénurie d’eau potable est une affaire de quelques mois. Mais la réalité est tout autre.

Soupçons d’arnaque

Laissées en rade dans le port d’Alger dans l’attente des procédures de dédouanement, les deux usines seront installées deux mois après leur arrivée dans autre port, situé une quarantaine de kilomètres à l’est de la capitale. Six mois après leur importation, elles sont définitivement à l’arrêt. L’une d’elle va même couler en mer en 2005 lors d’une tempête qui a balayé les côtes algéroises.

Au fil des semaines et compte tenu des réticences des dirigeants du groupe Khalifa à fournir des explications et des documents liés à l’origine des équipements, à leur financement ainsi qu’aux modalités de leur importation, les autorités flairent une escroquerie. Les soupçons d’une arnaque deviennent encore plus forts quand elles découvrent que les deux stations sont hors service.

Des usines vieilles, rongées par l’amiante… Les conclusions des experts dépassent l’imaginaire

Le gouvernement sollicite l’expertise de deux cabinets, l’un suisse et l’autre algérien. Leurs conclusions dépassent l’imaginaire. Les deux usines de dessalement sont vieilles, rongées par l’amiante, et ont servi de pompes d’alimentation de plateformes pétrolières avant d’être refourguées au groupe Khalifa.

L’enquête de la gendarmerie révélera le pot aux roses. Rafik Khalifa a fait croire aux autorités qu’il allait leur offrir des usines de dessalement, mais il n’en est rien. Les dirigeants de HUTA-SETE ont touché 26,5 millions de dollars en virement Swift à partir d’Alger. Le reste du montant qui devait servir à acheter les trois autres usines, c’est-à-dire 40 millions de dollars, a été viré sur un compte Khalifa Bank, à Paris.

Une escroquerie qui ruine des milliers de citoyens algériens

Une somme qui a notamment servi à acheter la fameuse villa Bagatelle, sur les hauteurs de Cannes. Or le groupe Khalifa est principalement financé par des dépôts de particuliers et des organismes sociaux algériens. L’État algérien n’a certes rien déboursé pour ces usines défectueuses, mais l’escroquerie ruine des milliers de citoyens.

Car le groupe Khalifa, avec ses diverses filiales, était principalement financé par des caisses de retraite, des organismes de promotion du logement social, des entreprises publiques et privées du secteur industriel, une mutuelle agricole, une compagnie d’assurances liée à Sonatrach.

Des fonds qui provenait de caisses de retraite, d’organismes de promotion du logement social…

Les fonds provenaient aussi de dépôts particuliers séduits par des taux d’intérêts de Khalifa Bank nettement plus avantageux que ceux pratiqués par les banques publiques. Ce sont ainsi 96 % des fonds déposés à la Khalifa Bank qui n’ont jamais été récupérés.

Interrogé sur cette affaire lors de son procès qui s’est tenu à Alger en mai 2015, Rafik Khalifa fournit des explications aussi vaseuses que fausses. « En 2001, j’ai acheté 5 stations de la Grèce pour les offrir à l’Algérie, qui connaissait à l’époque une sécheresse terrible, détaille-t-il au juge. Les deux premières ont été payées 3,5 millions de dollars. » Au magistrat qui lui réplique que ces stations étaient défectueuses, Moumen n’en démord pas. « L’entreprise saoudienne qui nous a fourni les stations est très sérieuse », rétorque-t-il.

Lorsque le même juge l’interroge pour savoir s’il a détourné l’argent de l’achat des cinq stations pour acheter cette villa à Cannes, Rafik Khalifa nie encore. « Je n’ai jamais détourné ces sommes faramineuses pour l’acquisition de la villa de Cannes. C’était un investissement d’Al Khalifa Airways dans l’immobilier. »