Diplomatie

[Tribune] Modibo Seydou Sidibé : « On ne discute pas avec les terroristes » ? En êtes-vous si sûr ?

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Mis à jour le 15 février 2021 à 10h36

Par  Modibo Seydou Sidibé

Professeur d'économie à la Duke University (États-Unis)

Camps de déplacés dans le quartier de Faladié, à Bamako, en avril 2020.

Camps de déplacés dans le quartier de Faladié, à Bamako, en avril 2020. © MICHELE CATTANI/AFP

Malgré la présence de soldats français, la situation sécuritaire est loin d’être stabilisée. Au point que certains suggèrent désormais un dialogue avec les jihadistes, alors que s’ouvre ce lundi le sommet du G5 Sahel à N’Djamena.

« Avec les terroristes, on ne discute pas, on combat ».  C’était l’une des déclarations majeures d’Emmanuel Macron dans un entretien à JA. Or l’expérience américaine en Afghanistan devrait nous interpeller.

Presque vingt ans après le lancement de cette guerre, Washington s’est résigné à négocier avec les talibans. Alors que le rapport de l’inspecteur général chargé de l’Afghanistan dresse un constat d’échec lié au manque de clarté sur les objectifs de cette opération militaire, qui aura coûté plus de 2 000 milliards de dollars et entraîné la mort de 3 500 soldats de la coalition internationale, le retrait de l’armée américaine a été entériné contre l’engagement du mouvement islamiste à ne plus coopérer avec des organisations terroristes.

Le bourbier malien

Le Sahel n’est pas l’Afghanistan, mais les parallèles ne manquent pas. La France est arrivée au Mali en 2013 pour stopper l’avancée des jihadistes vers le sud du pays. Une fois cet objectif accompli, l’armée française, accompagnée par ce qui reste de l’armée malienne, libérera Gao et Tombouctou. À l’objectif initial se sont greffés d’autres considérations qui échappent aux Maliens, et l’armée française a poursuivi vers Kidal, seule. Elle a redonné une légitimité au MNLA [Mouvement national de libération de l’Azawad], un mouvement touareg dissident alors en perte de vitesse, et précédemment associé aux jihadistes, qui s’était rendu coupable de « crimes de guerre » à Aguelhok en 2012. Et l’autonomie de facto accordée à la région de Kidal restera à jamais une pomme de discorde entre les Maliens et la France.

Chaque jour produit son lot de futurs jihadistes et de réfugiés internes

Aujourd’hui, le grand nord malien demeure un repère pour des trafics en tous genres, la base arrière d’une industrie de prises d’otages, et maintient une passerelle entre les mouvements armés touareg et les jihadistes. Depuis 2013, la menace terroriste a migré vers le centre du Mali, où des mouvements jihadistes ont exploité le ressentiment des Peuls contre l’administration malienne, corrompue et incapable de rendre justice dans les conflits de plus en plus courants pour l’accès aux rares ressources naturelles.

Sous équipée et mal formée, l’armée malienne en est réduite à une opposition systématique contre les Peuls, et chaque jour produit son lot de futurs jihadistes et de réfugiés internes. Au Mali, le bilan humain s’élève à 6 000 victimes. Les efforts sans précédent pour le secteur de la défense (près de 30 % du budget en 2019) ont été consentis au détriment de la fourniture des services sociaux de base. Les différents renforts dépêchés dans le Centre ont créé un vide sécuritaire au sud du pays, où les attaques de bus de campagne sont devenues le lot quotidien.

C’est dans ce contexte que le Premier ministre malien de la transition, Moctar Ouane, s’est exprimé sur la « nécessité d’une offre de dialogue avec les groupes armés jihadistes », seule solution pour ramener les Peuls dans le giron malien et séparer « le jihad économique » du fanatisme religieux.

Vœux pieux

Pour bon nombre d’observateurs, les propos d’Emmanuel Macron sur la stratégie française au Sahel interpellent. Si l’extrémisme sous toutes ses formes doit être combattu, il est impossible de dissocier la percée des jihadistes des problèmes structurels de gouvernance dans cette partie de l’Afrique. Des générations entières d’écoliers sont livrés à eux-mêmes et viendront grossir les rangs de la population illettrée, proie facile d’un islam jihadiste qui se présente drapé des habits de la sécurité et de la justice pour tous.

Les déclarations d’Emmanuel Macron alimentent toutes les théories du complot, d’une France pyromane, agent du chaos au Sahel.

Et la solution militaire ne saurait réparer les atrocités commises contre les bergers peuls, ni offrir une perspective à tous les citoyens mis au ban de la société par des années de corruption au sein de l’appareil d’État. Aussi, les déclarations d’Emmanuel Macron alimentent toutes les théories du complot, d’une France pyromane, agent du chaos au Sahel, avec des desseins néocolonialistes.

La France se doit de tirer les leçons de l’expérience américaine en Afghanistan, car les vœux pieux ne sauraient être des objectifs stratégiques. A minima, la France, invitée à venir aider au Sahel, n’a pas à imposer un menu à ses hôtes. Sauf à vouloir courir le risque d’alimenter encore un peu plus « le sentiment anti-français » déjà exacerbé par ce que les Africains considèrent comme « les ambiguïtés » de la France.

Emmanuel Macron, le 16 novembre 2020, dans le salon doré du palais de l'Élysée

Emmanuel Macron, le 16 novembre 2020, dans le salon doré du palais de l’Élysée © François Grivelet pour JA

Pas de leçons à donner

Une France qui n’a pas de leçon démocratique à donner lorsqu’il s’agit de maintenir au pouvoir les présidents Condé et Ouattara, et se montre volubile pour critiquer la transition au Mali. Cette incohérence cache mal un point de désaccord profond.

Ce qui engendre le sentiment anti-français, ce sont les excuses offertes à certains présidents africains.

Pour la jeunesse africaine, les modèles de démocratie occidentale, importés contre des aides au développement, engendrent des transformations sociales radicales, érigent la corruption en mode de gouvernance et conduisent inlassablement à des démocraties néo-patrimoniales qui excluent les jeunes, les femmes et les minorités ethniques. Dans sa forme extrême, ce rejet s’applique à tout ce qui est étranger, et donne lieu à des mouvements tels que Boko Haram.

Contrairement à ce qui est parfois dit, ce ne sont pas les campagnes de désinformation de la Russie ou de la Turquie qui engendrent le sentiment anti-français, c’est la tentation française d’offrir les services des forces spéciales à des régimes indéfendables, et des excuses à des présidents qui piétinent leur peuple à la moindre occasion.

Si le Sénégal est considéré comme un exemple de démocratie pour les Occidentaux, c’est plutôt le Rwanda qui inspire en Afrique de l’Ouest. Considérant la manière dont le régime de Kagame a répudié l’héritage colonial français, il y a lieu de s’inquiéter pour l’avenir des relations entre la France et l’ancienne Afrique occidentale française si Paris ne change pas son approche des affaires africaines.

Face à l’attitude d’une Amérique globalement indifférente, ou d’une Russie impassible, l’Afrique a besoin d’une France impartiale. À défaut, il y a fort à parier que les populations du Sahel préfèreront l’indifférence.

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