Musique

Musique : Wizkid, l’âge de raison

| Par
Wizkid, dans le clip de « No stress »

Wizkid, dans le clip de « No stress » © DR

Le petit prince de l’afrobeats a grandi, transfiguré par le mouvement #EndSARS au Nigeria. Si son dernier album « Made In Lagos » reste un pur produit de divertissement, l’artiste et l’homme ont gagné en maturité.

A priori rien n’a changé. Dans son dernier clip pour le single No Stress, posté le 30 octobre sur sa chaîne Youtube, StarBoy TV, Wizkid apparaît avec tous les oripeaux du « player » nigérian bling-bling : lourd collier serti de diamants, bagues énormes, grillz étincelants, montures dorées, abdos ciselés. Tandis qu’il susurre « I’ve been waiting for tonight night night » en sirotant un cocktail rose bonbon, on se dit que le prince de la pop est resté un adulescent insouciant.

Malgré ses 30 ans, la star a d’ailleurs gardé ses traits juvéniles et des postures de teenager gourmand de mode… Dans le même clip, on le voit arborer fièrement deux sacs à main, un sous chaque bras. Et assez naturellement, il joue l’égérie, sur les réseaux sociaux, de marques de prêt-à-porter, de chaussures (Puma) ou de high-tech (les smartphones Tecno).

 

Poing levé contre le SARS

Les accessoires et le décorum lisse des clips cachent une réalité plus complexe. Car l’actualité, brutale, est venue fissurer ces derniers mois l’univers acidulé d’Ayodeji Ibrahim Balogun, le vrai nom de l’artiste, et retarder un peu plus la sortie de l’album Made in Lagos, attendu depuis des mois. Comme il l’a confié sur les réseaux sociaux, Wizkid se voyait mal lancer un disque de pop tandis que ses jeunes fans se battaient, dans la rue, pour mettre fin aux violences policières.

Quand tu es jeune et que tu grandis au Nigeria, il n’y a pas moyen d’échapper aux violences ! »

Le numéro un de l’afrobeats (ou numéro deux, en fonction des chiffres de vente de son rival Davido) a participé lui-même activement aux manifestations pour la dissolution du SARS, cette unité spéciale de la police accusée de violences et d’assassinats. Des photos le montrent dans des attroupements, à Londres, poing levé, une pancarte « End police brutality » dans l’autre main. On le voit annoncer, sur des vidéos, la dissolution effective du SARS par le gouvernement. Et il promet dans des tweets que le combat ne fait que commencer : « Ce n’est que le début d’un nouveau Nigeria ! Jeunes Nigérians !! Connaissez vos droits et battez-vous pour eux ! Vous le méritez. Nous le méritons tous !! »

 

Wizkid en militant politique ? Il y a moins d’un an, on n’y aurait pas cru. Dans un récent entretien pour la radio anglophone The Beat 99.9 FM, basée à Lagos, il avoue que ces dernières années l’ont fait « grandir » : « il y a tant de choses qui me sont arrivées, j’ai eu la bénédiction d’avoir un nouveau garçon, j’ai appris beaucoup de leçons, j’ai dû composer avec la pandémie, la chose la plus folle au monde… »

Les manifestations anti-SARS l’ont aussi particulièrement ébranlé. Lui-même confie avoir subi les brutalités policières : « Quand tu es jeune et que tu grandis au Nigeria, il n’y a pas moyen d’échapper aux violences ! (…) ce serait une grande honte de ne pas donner de la voix contre ce fléau. »

Bras de fer avec Buhari

L’artiste a tellement donné de la voix qu’il a été épinglé par les plus hautes autorités de son pays. Dans un tweet, Lauretta Onochie, assistante personnelle du président nigérian, Muhammadu Buhari, a qualifié l’artiste de « gosse stupide » et l’accusé « d’ignorance grossière, d’insensibilité et de puérilité. » En cause, une réflexion du chanteur contre le chef de l’État, décrit comme un « vieil homme » et lui reprochant de souhaiter un prompt rétablissement à Trump (alors atteint du Covid) alors qu’il passe sous silence les violences contre la jeunesse nigériane.

Ce duel au sommet entre un musicien de premier plan et le président Buhari évoque évidemment une autre figure tutélaire de la musique nigériane : Fela Kuti. C’est déjà le même Buhari qui avait jeté le « Black President » en prison… en 1984. Et Wizkid n’est évidemment pas le seul à mener un bras de fer avec les dirigeants nigérians. Longtemps critiquées pour leur absence d’engagement, toutes les stars de l’afrobeats (Davido, Tiwa Savage, Mr Eazi, Yemi Alade…) se sont massivement mobilisées derrière la jeunesse.

Un album pour s’évader

« Made in Lagos », Starboy / RCA Records / Sony Music International

« Made in Lagos », Starboy / RCA Records / Sony Music International © DR

Le choc politique est tel que l’on en oublierait presque l’album de StarBoy… Doux, apaisé, Made In Lagos apparaît à la fois en décalage par rapport aux violences des rues nigérianes de ces dernières semaines, et comme une possibilité d’évasion bienvenue. La production, soignée, jongle entre afro-pop et afro-swing dans une veine volontairement vintage, où le saxophone (l’instrument de Fela aujourd’hui adopté par toute la nouvelle génération,) est souvent mis au premier plan.

Quant aux collaborations, Wizkid a convoqué le meilleur de la scène internationale : son compatriote Burna Boy, le Britannique Skepta, le Jamaïcain Damian Marley… Avec ce dernier, également père, il rend hommage à ses enfants sur le titre Blessed et avoue : « Je ferai tout pour ma famille. »

 

Des titres politiques ? Il n’y en a pas. Beaucoup de chansons, enregistrées en 2019 ou au début de l’année, ne pouvaient d’ailleurs pas témoigner de son engagement récent. Aujourd’hui encore, dans ses entretiens, le prince de l’Afrobeats avoue ne pas se voir partir en studio pour faire une chanson contre le gouvernement. « Ce serait du gâchis, a-t-il estimé dans une interview pour le Financial Times. Fela l’a fait tant de fois. Fela a insulté le président qui dirige aujourd’hui le pays. »

Pourtant, la métamorphose du chanteur laisse espérer un son renouvelé et des titres plus cinglants. Après avoir espéré Made in Lagos pendant près d’un an, on attend aujourd’hui avec autant d’impatience le prochain disque du Nigérian.

Newsletter :
déjà 250 000 inscrits !

Recevez chaque jour par email,
les actus Jeune Afrique à ne pas manquer !

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA309_600 devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€
Fermer

Je me connecte