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Quand la CIA « trouve » des preuves à Niamey

| Écrit par Cherif Ouazani

Pour étayer ses accusations et légitimer sa guerre, l’administration Bush est allée jusqu’à fabriquer un document à charge.

Tunis, le 7 avril. Aïchatou Mindaoudou, ministre nigérienne des Affaires étrangères, rend visite à son homologue tunisien, Mohamed Ben Yahia. À l’ordre du jour : la coopération bilatérale. Des journalistes présents lui posent une question relative aux accusations formulées par Washington et Londres quant à la fourniture à Bagdad par les autorités de Niamey de 5 tonnes d’oxyde d’uranium. Ces accusations avaient été démenties, aussi bien par l’Irak que par le Niger, dès leur publication par des médias américains, en décembre 2002.
Ce démenti est confirmé, le 7 mars, devant le Conseil de sécurité de l’ONU par Mohamed el-Baradeï, directeur de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). L’Égyptien remet en question l’authenticité des documents présentés par les États-Unis et la Grande-Bretagne. Un mois plus tard, à Tunis, Mindaoudou saisit la perche que lui tendent les journalistes et réitère le démenti déjà exprimé par son gouvernement.
Affaire close ? Pas sûr. Pour mieux comprendre la gravité de ce dossier, voici la chronique d’une contrefaçon, dont les auteurs ne sont pas encore identifiés, mais dont les utilisateurs ont pour nom Colin Powell, George Tenet, George W. Bush et, bien sûr, Tony Blair. À l’origine de ces révélations : une remarquable enquête réalisée par le journaliste américain Seymour M. Hersh, parue dans l’hebdomadaire The New Yorker en date du 31 mars, sous le titre « Qui ment à qui ? ».
Washington, septembre 2002. Un an après les attentats suicide contre le World Trade Center et le Pentagone, la CIA et le FBI sont toujours sur la sellette. Ils sont accusés de graves négligences pour ne pas avoir senti venir les attaques d’el-Qaïda. Pourtant, ce n’est pas ce dossier qui encombre le bureau de George Tenet. Le patron de la CIA a une autre obsession : le vote d’une résolution du Congrès autorisant George W. Bush à recourir à la guerre pour désarmer le régime irakien. Les membres de l’administration n’ayant pas réussi à convaincre les démocrates de la nécessité du déclenchement d’une guerre, la Maison Blanche charge la CIA de rechercher, à tout prix, les preuves que Bagdad est en possession d’armes de destruction massive.
Comme de tradition, la commission des Affaires étrangères du Congrès auditionne les représentants de l’administration avant tout vote d’une résolution. George Tenet est le premier à être entendu par les sénateurs. Il leur dira en substance : « Nous avons reçu des informations dignes de foi prouvant que le Niger a fourni à l’Irak, entre 1999 et 2002, 5 tonnes d’oxyde d’uranium. » Le jour même, Tony Blair rend public un dossier-réquisitoire contre Saddam Hussein : « Un État africain a fourni une quantité significative d’uranium à Bagdad, et il ne dispose d’aucun programme nucléaire civil connu. » Le lendemain, le quotidien britannique The Guardian assène, définitif : « Des gangs africains ouvrent la route de l’uranium. » Deux jours plus tard, c’est au tour du secrétaire d’État américain Colin Powell d’être auditionné par les sénateurs. Il confirme les propos de George Tenet. Les dernières réticences des démocrates sont balayées, et la résolution est adoptée. Bush peut déclarer sa guerre.
Le Niger est cité publiquement par un document du département d’État, le 19 décembre 2002. Ce jour-là, le dossier (trois ou quatre pages préparées par la CIA, selon Seymour M. Hersh) atterrit dans le saint des saints du système décisionnel américain : le President’s Daily Brief (PDB), cette réunion quotidienne qui regroupe autour du président le gratin de son staff. Bush y consulte les dossiers les plus sensibles présentés sous forme de fiches synthétiques. L’affaire de l’approvisionnement en uranium lui semble suffisamment crédible pour être citée dans son discours sur l’état de l’Union, le 28 janvier.
Comme Hans Blix, chef des inspecteurs en désarmement, et son compère égyptien de l’AIEA ne cessent de demander à Washington et à Londres les preuves de leurs affirmations à propos de l’existence d’armes de destruction massive en Irak, le dossier leur est transmis. Une fois sortis du Bureau ovale, les documents dévoilent le pot aux roses. Un montage grossier : une lettre datée d’octobre 2000 et signée par El-Hadji Habibou, ministre nigérien des Affaires étrangères. Or le signataire a quitté ses fonctions en… 1989. Mieux : un document sur lequel figure une bien maladroite imitation de la signature du président Mamadou Tandja fait référence à la Constitution de 1964. Or le Niger en a connu quatre autres, et celle qui est aujourd’hui en vigueur date de 1999.
Bien entendu, quand le problème de l’authenticité s’est clairement posé, Colin Powell a démenti que la contrefaçon ait été le fait de l’administration américaine, se défaussant sur un service de renseignements européen. Tous les regards se sont alors tournés vers le MI6, les services britanniques de contre-espionnage.
Le 8 mars, au lendemain du cinglant démenti contenu dans le rapport présenté par Mohamed el-Baradeï devant le Conseil de sécurité, le Washington Post cite un responsable de l’administration américaine qui, sous le sceau de l’anonymat, ne fait pas mystère de la gravité de l’affaire : « Nous tomberons pour cela. »
Retour à Tunis, le 7 avril. La réponse d’Aïchatou Mindaoudou ne laisse aucun doute : le Niger ne compte pas donner suite à cette affaire. « Affaire close », comme dit Colin Powell ? Loin s’en faut. Jay Rockefeller, porte-parole des démocrates au sein de la commission Renseignement du Sénat, a officiellement saisi Robert Mueller, patron du FBI, lui demandant de diligenter une enquête sur la falsification du document. Rockefeller ne décolère pas. Il avait voté la résolution autorisant le recours à la guerre sur la base du dossier uranium. L’assistante du sénateur a assuré à Hersh que le FBI a promis de traiter avec sérieux cette affaire. Aux yeux de l’opinion américaine, l’effondrement du régime de Saddam Hussein est, sans conteste, à l’actif de George W. Bush. Mais un mensonge est un mensonge, même s’il aboutit à une victoire militaire.

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