Politique

[Tribune] Angola : les défis de la renationalisation

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Par  Daniel Ribant

Auteur de « L’Angola de A à Z », paru chez L’Harmattan

Joao Lourenço, alors ministre de la Défense et candidat, lors de la présidentielle angolaise, en août 2017.

Joao Lourenço, alors ministre de la Défense et candidat, lors de la présidentielle angolaise, en août 2017. © Bruno Fonseca/AP/SIPA fr

Le patrimoine immobilier public s’est enrichi de plus de 1,8 milliard d’euros dans le cadre du processus de recouvrement. Ces transferts de propriété et autres saisies posent de nombreuses questions.

La célébration du 45e anniversaire de l’indépendance de l’Angola aura été marquée par des manifestations de mécontentement, non autorisées en raison de la pandémie de Covid-19. Le chômage et le coût élevé de la vie en étaient les causes majeures. Réprimés parfois durement, ces mouvements ont occulté un événement révélateur à bien des égards de la situation actuelle du pays : l’inauguration de l’Intercontinental Miramar, un hôtel-casino de 24 étages situé à un jet de pierre du magnifique quartier des ambassades.

On pourrait penser que les autorités voulaient ainsi marquer cet anniversaire par un geste fort, visant à mettre en lumière les succès de la politique du président João Lourenço en matière d’investissement privé. Que nenni ! Le complexe hôtelier, d’une valeur estimée à quelque 600 millions de dollars, était simplement « nationalisé » au nom de la lutte contre la corruption. Le palace appartenait majoritairement à des généraux qui avaient confondu finances publiques et deniers personnels.

Des généraux visés

La campagne contre la corruption s’est en effet élargie ces derniers mois, ne se concentrant plus exclusivement sur la famille dos Santos. Parmi les cibles actuelles, les généraux Manuel Hélder Vieira Dias Júnior, surnommé « Kopelipa », et Leopoldino Fragoso do Nascimento, mieux connu par son diminutif de « Dino », deux figures majeures de l’ancien régime longtemps considérées comme « intouchables ».

À peine convoqués par la justice, les deux hommes remettaient spontanément des actifs « constitués avec des fonds publics » au Service national de recouvrement des avoirs. Des entreprises aussi diverses que la société de bioénergie Biocom, la chaîne de supermarchés Kero ou encore le CIF (China International Fund), propriétaire de deux immenses tours et de nombreux bâtiments, regagnent ainsi le giron de l’État angolais.

Cela semble devenir une habitude de se dessaisir d’actifs immobiliers et de participations pour ceux que l’on désigne sous le vocable d’« Irmão Metralha­ » (Kopelipa, Dino et l’ancien président Manuel Vicente). En quelques mois, le « patrimoine » de ces trois piliers du régime dos Santos s’est ainsi vu délesté de participations majoritaires dans les médias (via Médianova, réunissant plusieurs titres de la presse, et TV Zimbo), la banque (Banco Economico) et la gestion des ports de Luanda et de Lobito (via la société Soportos).

À ces cessions plus ou moins volontaires s’ajoutent les saisies pratiquées par le procureur général de la République dans le cadre de dossiers de corruption. Le plus important vise Carlos São Vicente, le patron de AAA Seguros, société spécialisée en (ré)assurance qui, lui aussi, gérait son groupe d’une manière personnelle. C’est à la suite du gel du parquet fédéral suisse sur le compte de l’intéressé, d’un montant de 900 millions de dollars, qu’une enquête a été menée à Luanda, conduisant à la saisie des immeubles détenus par AAA et les hôtels des chaines IU et IKA, ainsi que la participation de 49 % détenue dans la Standard Bank of Angola.

Enrichissement du patrimoine immobilier public

Dans son récent discours sur l’état de la nation, le président João Lourenço indiquait que « dans le cadre du processus de recouvrement, l’État a déjà récupéré des avoirs pour 4 904 007 841,82 dollars, dont 2 709 007 842,82, en espèces ». En d’autres termes, le patrimoine immobilier public s’est enrichi de 2,195 milliards de dollars, soit 1,850 milliard d’euros. Ces chiffres sont précis, tout comme les 24 milliards de dollars estimés par João Lourenço dans une interview au Wall Street Journal, qui auraient disparu à l’époque de son prédécesseur. De ce montant, 13 milliards auraient été dérobés à la compagnie pétrolière nationale, la Sonangol.

Ces transferts de propriété et autres saisies posent plusieurs questions. En premier lieu, on peut se demander si ces dépossessions d’actifs sont valables juridiquement. Un arrangement conclu avec le seul président de la République ou le procureur est-il en effet valable constitutionnellement ?

On peut se demander si l’économie angolaise n’est pas en train de se réétatiser, ce qui serait paradoxal, mais aussi un retour aux sources

Ensuite, la remise des biens « volés » vaudra-t-elle absolution, au nom d’une logique d’efficacité ? Certes, on peut imaginer la volonté des autorités de faire rentrer rapidement des actifs dans les caisses de l’État, mais ces actes d’appropriation avec de l’argent public sont un crime punissable. Ne serait-il dès lors pas trop simple que les coupables s’en sortent aussi facilement ? Ne serait-ce pas une manière d’inciter à poursuivre ces pratiques ?

Canards boiteux

Les actifs cédés n’ont pas fait apparemment l’objet d’un audit sur leur situation financière réelle. En rendant des entreprises, on se débarrasse peut-être de canards boiteux ou d’actifs encombrants au vu de l’endettement bancaire et des charges salariales. L’État devra-t-il les assumer ? Ainsi, dans le cadre du dossier AAA, les 600 employés de la chaîne hôtelière n’ont plus été payés depuis deux mois et ils en appellent à l’État pour le recouvrement.

On peut enfin se demander si, à l’inverse de la volonté du président Lourenço, l’économie angolaise n’est pas en train de se réétatiser, ce qui serait paradoxal, mais aussi un retour aux sources. Certes, il n’est pas dans l’intention des autorités de conserver ce patrimoine. Mais il faudra le vendre, à juste prix, et susciter l’intérêt de ces investisseurs privés tant espérés. Ainsi, avant de contribuer au budget de l’État, il se pourrait bien que ces actifs pèsent encore un peu plus sur les finances publiques.

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