Politique

G20 : l’Arabie Saoudite fait passer des messages à Joe Biden

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Mis à jour le 24 novembre 2020 à 13h43
Mohamed Ben Salman lors de l’ouverture du G20 virtuel à Riyadh, le 22 novembre 2020

Mohamed Ben Salman lors de l'ouverture du G20 virtuel à Riyadh, le 22 novembre 2020 © REUTERS

Iran, Yémen, Qatar, droits de l’homme, vente d’armes… L’élection de Joe Biden peut initier un changement de cap dans les relations entre Washington et Riyadh. Décryptage au lendemain du G20.

Si le sommet du G20, qui s’est tenu virtuellement dans la capitale saoudienne les 21 et 22 novembre, a privé Mohamed Ben Salman (MBS) d’une vitrine pour redorer l’image de l’Arabie saoudite, ternie par les accusations de violation des droits de l’homme, il lui aura au moins permis d’esquisser la future politique du royaume après l’élection de Joe Biden.

Et pour cause, les déclarations de campagne du président élu des États-Unis marquent une rupture claire avec la « carte blanche » que Donald Trump semblait avoir octroyé au pouvoir saoudien. Au mois d’octobre, Joe Biden a détaillé dans un communiqué comment les relations américano-saoudiennes pourraient évoluer : « Sous une administration Biden-Harris, nous réévaluerons nos relations avec le royaume, mettrons fin au soutien américain à la guerre de l’Arabie saoudite au Yémen et veillerons à ce que l’Amérique ne laisse pas ses valeurs à la porte pour vendre des armes ou acheter du pétrole. Notre attachement aux valeurs démocratiques et aux droits de l’homme sera une priorité, même avec nos partenaires dans le domaine de la sécurité ».

Deux ans après l’assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi au consulat d’Arabie saoudite à Istanbul, « la mort de Jamal ne sera pas vaine, nous devons à sa mémoire de nous battre pour un monde plus juste et plus libre », a-t-il affirmé, évoquant même la possibilité de faire de l’Arabie saoudite un état « paria ».

Une ligne en totale opposition avec celle de Donald Trump, qui a plutôt eu tendance à fermer les yeux sur les dossiers évoqués par Joe Biden. Le président sortant aura notamment mis la pression sur le Congrès pour vendre des armes à Riyadh en dépit de la catastrophe humanitaire au Yémen et balayé les allégations de la CIA qui identifiait MBS comme le commanditaire de l’assassinat de Jamal Khashoggi. Sans compter la sortie de l’accord sur le nucléaire iranien et l’adoption de nouvelles sanctions à l’encontre de Téhéran, à la grande satisfaction de l’Arabie saoudite.

Joe Biden pourra-t-il être aussi intransigeant avec Riyadh qu’il l’a prétendu ? « Il a besoin de l’Arabie saoudite pour obtenir l’adhésion de la région à un nouvel accord avec l’Iran et à la lutte antiterroriste, mais aussi en ce qui concerne la stabilité du marché pétrolier et les relations israélo-palestiniennes », tempère l’analyste saoudien Ali Shihabi.

L’Arabie saoudite a quant à elle profité du G20, pour envoyer deux mois avant l’entrée en fonction de Joe Biden, le 20 janvier 2021, des premiers signaux à la nouvelle administration. Sur les dossiers qui fâchent, Riyadh s’est montré tantôt inflexible, tantôt prêt à l’ouverture.

  • Pas d’intervention en faveur de Loujain al-Hathloul

Plusieurs ONG ont saisi l’occasion du G20 pour remettre sur la table le cas de Loujain al-Hathloul. Avec quatre autres militantes des droits des femmes, elle croupit dans les geôles saoudiennes depuis mai 2018, après avoir manifesté en faveur du droit de conduire et demandé la fin du système de tutelle masculine pour les femmes – des réformes qui ont finalement été adoptées depuis.

Sa famille affirme qu’elle a été victime de torture et d’abus sexuels en prison. La jeune femme de 31 ans a entamé une grève de la faim le 26 octobre. Le comité de l’ONU chargé des droits de la femme a jugé la détérioration de son état de santé « profondément alarmante » et demandé sa « libération immédiate ».

Interrogé sur la possibilité de sa libération, le ministre d’État saoudien aux Affaires étrangères, Adel al-Jubeir, a déclaré sur Sky News que la détention de Loujain al-Hathloul était liée à des questions de « sécurité nationale », sans davantage de précisions. Il a nié les accusations de torture et d’abus, puis ajouté que la décision de sa libération revenait à la justice saoudienne, excluant toute intervention du pouvoir saoudien.

  • Intraitable sur le dossier Jamal Khashoggi

Lors d’un point presse, un journaliste a demandé au ministre de l’Investissement, Khalid al-Falih, comment l’Arabie saoudite comptait attirer des investisseurs étrangers, refroidis par l’assassinat de Jamal Khashoggi. Le modérateur a dans un premier temps écarté la question. Le ministre a toutefois tenu à y répondre, sans équivoque : « Les investisseurs ne sont pas des journalistes. Ils recherchent un pays où ils peuvent avoir confiance dans un gouvernement qui soit efficace et qui prenne des décisions économiques appropriées. » Question suivante.

Sur le dossier Khashoggi, Riyadh ne semble pas disposé à faire amende honorable. À l’issue d’un procès opaque, cinq Saoudiens ont été condamnés à mort en décembre 2019 et trois autres à des peines de prison pour assassinat. Les peines capitales ont été commuées en peines d’emprisonnement en septembre. Aucune accusation n’a été retenue contre Saoud al-Qahtani, un ex-conseiller de MBS identifié par la CIA comme l’un des principaux artisans de ce crime.

  • Une guerre durable au Yémen

Interrogé sur l’avenir de la guerre au Yémen, lancée en mars 2015 par MBS, Adel al-Jubeir a répondu : « Nous faisons de notre mieux pour y mettre fin très rapidement. Lorsque les opérations militaires ont commencé, nous avons annoncé qu’il n’y avait pas de solution militaire au Yémen, que la solution était politique. Nous avançons afin d’éliminer une menace réelle pour le royaume saoudien, sous forme de missiles balistiques qui visent nos villes. »

Rappelant que le conflit en Afghanistan dure depuis « 19 ans » pour « les États-Unis et ses partenaires de la coalition », il a suggéré que la guerre au Yémen, qui a déjà fait 100 000 morts et causé la pire crise humanitaire au monde selon l’ONU, pourrait s’inscrire dans la durée. Pas de concession annoncée sur ce dossier non plus donc, malgré la menace de Joe Biden de faire cesser les ventes d’armes à Riyadh – les Américains sont les premiers exportateurs d’armes en Arabie saoudite. 

Le sommet du G20 s'est tenu virtuellement dans la capitale saoudienne, les 21 et 22 novembre 2020

Le sommet du G20 s'est tenu virtuellement dans la capitale saoudienne; les 21 et 22 novembre 2020 © REUTERS/Nael Shyoukhi

  • Un nouvel accord avec l’Iran ?

Avant la présidentielle américaine du 3 novembre, Joe Biden a dit sa volonté de réintégrer l’accord de Vienne à condition que l’Iran revienne à « un respect rigoureux de ses engagements ». L’Arabie saoudite n’aurait alors d’autre choix que de rejoindre l’accord, si elle souhaite faire valoir ses conditions.

Le ministre des Affaires étrangères, Faisal ben Farhan Al Saud, a ainsi déclaré sur CNBC News que Riyadh serait prêt à rejoindre un « JCPOA++ », en référence au Joint Comprehensive Plan of Action (JCPOA) signé en 2015. Selon lui, ce nouvel accord pourrait mettre un terme à « l’armement de milices, que ce soit les Houthis au Yémen, ou certains groupes en Irak, en Syrie ou au Liban, et même au-delà » par l’Iran. « Et, bien sûr, à ses programmes de missiles balistiques et autres programmes d’armement, qu’il continue d’utiliser pour semer le chaos dans la région », a ajouté le ministre. En somme, intégrer à l’accord sur le nucléaire un point sur la politique régionale de l’Iran. Soit le plan de Donald Trump.

  • Une accalmie avec le Qatar et la Turquie ?

Faisal ben Farhan Al Saud a déclaré que le royaume continuait de chercher un moyen de mettre fin au blocus imposé au Qatar par l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, Bahreïn et l’Égypte depuis 2017. Il a cependant ajouté qu’un tel accord restait conditionné à la « résolution des préoccupations sécuritaires ». Il a indiqué qu’il existait « un chemin » vers cette résolution « dans un futur relativement proche ».

Le ministre saoudien a ajouté que l’Arabie saoudite entretenait des relations « bonnes et amicales » avec la Turquie, une sortie inattendue étant donné le nombre de dossiers sur lesquels s’opposent les deux pays. Peut-être, là aussi, un effet de l’élection de Joe Biden, qui cherchera à redonner cohérence et unité à l’OTAN, dont la Turquie est un membre important. La Turquie, alliée du Qatar, a récemment fait l’objet d’un boycott informel de ses produits en Arabie saoudite.

Aucun État n’a boycotté ce G20 virtuel. Une étape importante vers la réhabilitation de MBS

Faisant fi des déclarations de campagne du président américain élu, le pouvoir saoudien s’est dit « convaincu » que Joe Biden poursuivra des politiques dans « l’intérêt de la stabilité régionale ».

En parallèle du G20, se déroulait la tournée d’adieu du secrétaire d’État américain Mike Pompeo, avec un arrêt en Arabie saoudite pour s’entretenir avec MBS. Les deux hommes ont discuté d’un partenariat bilatéral en matière de sécurité et d’économie, et notamment du maintien de la pression sur l’Iran.

Malgré une campagne d’envergure menée par les ONG de défense des droits de l’homme, aucun État n’a choisi de boycotter le G20 virtuel qui s’est tenu les 21 et 22 novembre. Une étape importante dans le processus de réhabilitation du prince héritier sur la scène internationale.

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