Politique

[Tribune] Démocratie au Niger : il reste beaucoup à faire

Mis à jour le 24 novembre 2020 à 11:07
David Kode

Par David Kode

Responsable du plaidoyer et des campagnes pour Civicus

Samira Sabou

Par Samira Sabou

Journaliste et consultante nigérienne

Mahamadou Issoufou a choisi de faire de Mohamed Bazoum son dauphin pour la présidentielle de 2020-2021. © Vincent Fournier/JA

Si le président Mahamadou Issoufou a franchi un grand pas en renonçant à se représenter au terme de son mandat, cela ne suffit pas à faire du Niger une démocratie exemplaire.

Les élections de décembre 2020 au Niger sont uniques en Afrique de l’Ouest pour une raison majeure : le président Mahamadou Issoufou, élu pour la première fois après un coup d’État militaire en 2010, promet de respecter la Constitution en se retirant le 7 avril 2021, date qui marque la fin de ses deux mandats.

Le  31 mars 2019, le Parti nigérien pour la démocratie et le socialisme (PNDS) a officiellement validé la décision de Mahamadou Issoufou de faire de Mohamed Bazoum  son dauphin pour la présidentielle de 2020-2021. Si Bazoum est élu, ce sera la première fois au Niger que le pouvoir sera transféré d’un président élu à un autre.

À première vue, cela semble être une rare opportunité pour une transition pacifique dans une région où les dirigeants de pays comme la Côte d’Ivoire et la Guinée s’accrochent au pouvoir.

Un héritage controversé

Cependant, la démocratie ne se résume pas à la rotation pacifique des présidents et le président Issoufou laisse derrière lui un héritage controversé. Son gouvernement a introduit une législation restrictive comme la loi sur la cybercriminalité qui a été utilisée de manière constante pour cibler les voix critiques.

Au cours des dix dernières années, les manifestations pacifiques ont été violemment réprimées et l’état d’urgence sécuritaire et sanitaire sert aussi à prévenir et à empêcher les manifestations.

Le régime du président Issoufou a eu recours à des détentions et des arrestations arbitraires pour réduire au silence les membres de l’opposition politique et de la société civile, rendant impossible pour la population d’exprimer ses préoccupations concernant le gouvernement et de lui demander des comptes. L’indépendance du pouvoir judiciaire et de la Commission électorale indépendante (CENI) a été remise en question.

En tant que journaliste et blogueuse, moi, Samira Sabou, j’ai été détenue pendant 48 jours avant d’être acquittée

Le gouvernement sévit contre les défenseurs des droits humains ; beaucoup ont été arrêtés ces derniers mois et accusés de participer à une insurrection ou de conspirer contre l’État après avoir participé à des manifestations pacifiques ou critiqué la corruption et les détournements de plusieurs dizaines de milliards de Francs CFA au niveau du ministère de la Défense nationale.

Répression des droits civiques

En tant que journaliste et blogueuse, moi, Samira Sabou, j’ai été arrêtée le 10 juin 2020 et accusée de « diffamation par voie de communication électronique » après avoir publié des informations sur des irrégularités dans l’achat de matériel militaire. J’ai été détenue pendant 48 jours avant d’être acquittée.

Malgré cette répression des droits civiques, la société civile résiliente et les médias vigoureux du Niger ont résisté et continuent à demander des comptes au gouvernement. Les protestations menées par la société civile ont abouti à l’éviction du prédécesseur du président Issoufou, Mamadou Tandja, après qu’il ait tenté de modifier la Constitution pour se présenter pour un troisième mandat en 2010.

Société civile en première ligne

Ces dernières années, la société civile a été en première ligne pour demander au gouvernement de rendre des comptes sur des décisions clés, notamment la loi des finances et la loi budgétaire de 2018. C’est elle également qui a réclamé que des enquêtes soient menées sur les allégations de corruption et détournement de plusieurs dizaines de milliards de F CFA au niveau du ministère de la Défense nationale.

Au Niger, la société civile et les médias actifs ont un rôle central à jouer pour consolider la transition politique et faire progresser la démocratie. Il est probable que le candidat du PNDS au pouvoir, Mohamed Bazoum, remporte les élections. Si la nouvelle administration est sérieuse en matière de démocratie, elle devrait créer un environnement favorable qui permette à la société civile de responsabiliser le gouvernement, le système judiciaire et les institutions de l’État.

Les dispositions constitutionnelles qui garantissent le droit à des protestations et à une expression pacifiques devraient être respectées et la législation restrictive – loi sur la cybercriminalité, loi sur les écoutes téléphoniques et la loi sur les manifestations sur la voie publique – qui vise les journalistes et les défenseurs des droits humains devrait être abrogée.