Politique

Présidence d’Interpol : Ahmed Al Raisi, le candidat émirati qui dérange

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Mis à jour le 13 janvier 2021 à 16h11
ahmed nasser al raisi – émirats arabes unis© ME NewsWire

ahmed nasser al raisi - émirats arabes unis© ME NewsWire © ahmed nasser al raisi - émirats arabes unis © ME NewsWire

La candidature du général émirati à la tête d’Interpol soulève de vives critiques sur la pratique de la torture aux Émirats arabes unis. Et plus largement sur l’influence d’Abou Dhabi au sein de l’institution internationale.

« La candidature de M. Al Raisi à la tête de la Police internationale est totalement paradoxale, c’est comme si on avait pu envisager de nommer Saddam Hussein à la tête d’un Comité international de la paix ! » La comparaison (certes anachronique) émane de Matthew Hedges, chercheur britannique détenu à l’isolement durant sept longs mois aux Émirats arabes unis (EAU) en 2018. Il reproche à Ahmed Al Raisi, inspecteur général du ministère de l’Intérieur des EAU depuis avril 2015, d’avoir supervisé sa torture et d’avoir échoué à mandater une enquête interne, engageant ainsi sa responsabilité par son inaction en tant que responsable du management des forces de sécurité et de police.

Or le général émirati, membre du comité exécutif d’Interpol – il est délégué pour l’Asie depuis novembre 2018 –, briguerait désormais la tête de l’Organisation internationale de police criminelle (Interpol). Dans un courrier daté du 29 septembre 2020 que Jeune Afrique a pu consulter, l’avocat londonien Rodney Dixon QC s’adresse directement au secrétaire général d’Interpol, l’Allemand Jürgen Stock, et lui demande de mettre en garde la prochaine Assemblée générale de l’organisation sur cette candidature polémique. Les treize délégués du comité exécutif, dont Al Raisi, sont en copie. L’avocat y détaille les accusations qui pèsent sur ce dernier au nom de deux de ses clients, Matthew Hedges, mais aussi son concitoyen, Ali Issa Ahmad.

Accusations de torture

Le premier, spécialiste de l’autoritarisme dans la péninsule Arabique, menait des recherches liées à sa thèse sur l’impact des Printemps arabes sur la sécurité aux EAU lorsqu’il a été arrêté. Accusé d’espionnage, il avait été condamné dans un premier temps à perpétuité avant d’être finalement gracié à la faveur d’une amnistie. Les Émirats le soupçonnaient d’avoir eu accès à des informations classées secret-défense. Il assure quant à lui avoir basé son travail sur des données open source (« en accès libre »).

Cellule sans fenêtre, contacts extrêmement limités avec sa famille, longs interrogatoires, menaces de représailles sur ses proches… Matthew Hedges affirme également que le dosage des opioïdes et des psychotropes qu’on lui a administrés  était soudainement altéré afin de le placer en état de manque, et donc de détresse physique et psychologique. Il souffre d’ailleurs de troubles post-traumatiques de ses sept mois de calvaire et ne met plus les pieds dans la région.

Quant au second, Ali Issa Ahmad, il aurait été arrêté pour le simple fait d’avoir porté un t-shirt à l’effigie de la sélection qatarie en 2019 lors d’une visite touristique en pleine Coupe d’Asie, organisée aux EAU et remportée par le Qatar.

Coups de couteau, des simulations d’étouffement, tortures à l’électricité

Aux coups de poing se seraient ajoutés des coups de couteau, des simulations d’étouffement dans un sac plastique, puis des privations de sommeil, d’eau et de nourriture et des tortures à l’électricité. Le tout pendant un mois et demi, à en croire le courrier détaillé que l’avocat a adressé au secrétaire général d’Interpol.

Les deux hommes ont tous deux écrit au groupe de travail des Nations unies sur les détentions arbitraires pour se plaindre de torture et de fausses accusations. Et leurs cas ne seraient pas isolés. Matthew Hedges nous a confié qu’il pouvait entendre des cris venant des pièces voisines durant ses interrogatoires, ce qui le laissait penser que d’autres détenus étaient torturés.

En 2014, la rapporteur spécial de l’ONU Gabriela Knaul avait réclamé des enquêtes indépendantes sur des allégations de torture aux EAU, dénonçant mauvais traitements et manque de transparence.

En juin dernier, quatre ONG (Gulf Center for Human Rights, The International Service for Human Righs, The International Campaign for Freedom in the United Arab Emirates, et l’Organisation mondiale contre la torture) présentaient un rapport au Comité contre la torture de l’ONU dénonçant les abus contre des défenseurs des droits de l’homme, activistes, journalistes dans les prisons et centres de détention secrets des EAU pour faire taire toute voix dissidente ou critique.

Hedges dénonce également les atteintes à la liberté d’expression dans le pays. « Mes interrogatoires via les services de renseignement et mes échanges avec le procureur m’ont montré à quel point ils ne comprennent pas le bien-fondé de la recherche académique. Je suis certain qu’ils se sont servis de mon arrestation pour intimider ma profession. »

Il poursuit désormais son travail à distance et regrette que « la puissante communication des EAU leur permette de se construire une image faussement embellie à l’international ».

Abus de notices rouges

Or, comme d’autres États, les EAU sont accusés de régler leurs comptes en éditant des notices rouges abusives auprès d’Interpol afin de demander des arrestations provisoires et extraditions. Une ONG londonienne, Detained in Dubaï (« détenus à Dubaï ») s’est d’ailleurs spécialisée depuis 2008 dans l’assistance juridique aux « victimes d’injustices » sur place et milite pour faire évoluer le système législatif des Émirats. Comme sa fondatrice, Radha Stirling, experte en justice criminelle et civile, de nombreux avocats dénoncent les abus de cet État du Golfe au sein de l’Organisation internationale de police criminelle.

L'Organisation internationale de police criminelle Interpol compte 194 pays membres.

L'Organisation internationale de police criminelle Interpol compte 194 pays membres. © Andrew Matthews/PA Photos/ABACAPRESS

À commencer par l’émission de notices rouges pour récupérer des fonds. « Alors que, dans la plupart des pays du monde, l’endettement – en dehors du blanchiment et du grand banditisme – relève de juridictions civiles ou commerciales, il est considéré comme un crime aux EAU, où le levier pénal est régulièrement utilisé », précise le Français William Julié, membre du Forum des avocats spécialistes de l’extradition qui a défendu plusieurs cas liés aux Émirats.

La plupart concernent des chèques sans provision, certains déposés en garantie à l’ouverture de comptes bancaires ou de lignes de crédit et n’ayant pas vocation à être encaissés. « Il s’agit souvent de contentieux commerciaux mais il n’est pas exclu que, parfois, les banques ou le plaignant puissent avoir des motivations politiques », ajoute-t-il.

« Nous rencontrons cinq à six cas par an rien qu’au Royaume-Uni », détaille, de l’autre côté de la Manche, l’avocat Ben Keith. Lui aussi s’est spécialisé sur ces dossiers. Nombre de ses clients ont été poursuivis et menacés d’extradition et d’au moins six mois d’emprisonnement aux EAU pour endettement, alors qu’ils pâtissaient parfois eux-mêmes de retards de paiements ou de manquements de leurs fournisseurs. « Les Émirats perdent un nombre considérable de cas d’émissions de notices pour défaut de paiement et on peut parfois montrer qu’une dimension politique se cache derrière », affirme-t-il.

« La plupart des notices rouges émises ne sont pas publiques et on ne sait pas exactement de quelle manière Interpol les étudie », regrette outre-Atlantique Ted Bromund, chercheur associé au Margaret Thatcher Center for Freedom, The Heritage Foundation. « Les EAU ont régulièrement été capables de convaincre l’organisation d’émettre de telles notices, souligne-t-il, alors que cela ne devrait concerner que des crimes sérieux, ou l’implication du crime organisé, que les individus ciblés sont censés avoir commis plusieurs infractions et que les sommes concernées doivent être au minimum de 10 000 dollars. »

Une influence grandissante

Le financement d’Interpol par les Émirats fait également l’objet d’interrogations. L’organisation est en effet financée en partie par les contributions de ses 194 membres (selon leur poids économique). Les EAU contribuent officiellement à hauteur de 0,485 % en 2020.

Interpol bénéficie également de financements dits « volontaires » (organismes publics, ONG et organisations internationales). En 2019, ces dernières représentaient 57 % de ses revenus (soit 80 millions d’euros sur 139).

Parmi ses contributeurs, la « Fondation Interpol pour un monde plus sûr­ » créée en 2013, basée à Genève et qui a installé des bureaux à Abou Dhabi en 2017. C’est via cette structure que les EAU ont participé aux contributions additionnelles d’Interpol à hauteur de 50 millions d’euros pour l’exercice 2016-2021 (« dans le cadre d’un accord de contribution passé par les Émirats arabes unis », précise le site internet de l’organisation).

Seuls 10 % de ces fonds (officiellement destinés à la lutte contre la cybercriminalité, le terrorisme, les réseaux criminels, le trafic d’êtres humains et le trafic de bien illégaux et contrefaçons, mais aussi au renforcement de la capacité et à la formation), auraient été dépensés à fin 2019. Mais cette augmentation de la participation d’un État au budget par des voies détournées interroge.

« Une fondation est censée être financée par des citoyens, par par des dons d’un gouvernement, souligne Ted Bromund. Or ces 50 millions d’euros représentent une somme considérable sur laquelle il n’existe aucun droit de regard car on ne connaît pas le détail de ces dépenses. » Le chercheur souligne par ailleurs dans un récent rapport les risques de corruption et d’influence inappropriée sur les activités d’Interpol.

Certains voient dans l’organisation à deux reprises de l’Assemblée générale de l’institution aux Émirats une preuve de leur influence grandissante. La première a eu lieu à Dubaï en 2018. Quant à celle de 2020, initialement prévue en Uruguay, elle était également censée se tenir aux EAU avant que la pandémie de Covid-19 n’entraîne son report sine die.

Début novembre, 19 organisations internationales de défense des droits de l’homme ont à leur tour adressé un courrier commun au secrétaire général d’Interpol pour faire part de leurs craintes d’une possible élection du général Al Raisi lors de la prochaine Assemblée générale de l’organisation qui risquerait de « porter atteinte à sa réputation et serait en grande contradiction avec l’esprit de la Déclaration universelle des droits de l’homme et la mission de l’organisation ».

Une organisation en mal de réformes

« Le cas Raisi est le symptôme d’un problème plus large sur le manque de redevabilité et de transparence au sein d’Interpol », regrette Matthew Hedges. Outre les EAU, qui abusent des notices rouges, nombre de pays sont accusés d’utiliser ce levier pour des motivations politiques. C’est le cas, entre autres, de la Russie, dont le candidat, Alexander Prokopchuk, avait été écarté en 2018.

Et le manque de filtres en amont des notices via le secrétariat général pose également question. « Ces notices peuvent avoir des conséquences économiques catastrophiques sur les personnes menacées d’extradition et leur créent des torts considérables en termes d’image. Et il est difficile d’obtenir leur suspension, qui peut prendre plusieurs mois », explique l’avocat William Julié. Mais toute tentative de réforme suscite inévitablement l’opposition des pays qui abusent des notices rouges.

L’équation de la gouvernance d’Interpol est périlleuse. « Reste à trouver un candidat dont le pays respecte les règles d’Interpol sans en abuser, sans pour autant en faire une organisation trop ethnocentrée sur les pays de la vieille Europe et les États-Unis », résume ainsi William Julié.

Les candidatures pour 2021 ne seront véritablement connues qu’au démarrage de la prochaine Assemblée, en principe prévue en novembre 2021. Or, jusqu’à présent, seul un Nigérian serait également en selle face à Al Raisi, dans un pays aux pratiques policières non moins contestées.

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