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Albert Tjamag

Célèbre dans les années 1990 sous le nom de scène de Ménélik, le rappeur d’origine camerounaise a quitté les feux de la rampe pour se lancer dans les affaires. Il revient aujourd’hui à la musique sous un nouveau nom : MNLK.

C’est l’histoire d’un mec qui a toujours eu la chance pour compagne. Dès qu’il se pose quelque part, c’est à côté de quelqu’un qui fera prendre à sa vie un tour nouveau. « C’est vrai que j’ai eu du bol », admet Albert Tjamag, plus connu dans les années 1990 sous son nom de scène : Ménélik. Le regard déterminé, il jure que ce n’est sûrement pas aujourd’hui, à 38 ans, qu’il va laisser la fortune lui jouer des tours…
Dans son grand appartement parisien, à deux pas du centre Pompidou (les fruits du succès ont été sagement investis), le salon de Ménélik lui sert aussi de bureau. Deux ordinateurs portables iBook au design impeccable traînent sur une table basse. Bien alignés sur des étagères, les disques vinyles de ses maîtres de musique : George Clinton, The Isley Brothers, The O’Jays Le bouc taillé avec soin, en polo et pantalon noirs – mi-« streetwear », mi-bourgeois -, il ne dépare pas dans cet environnement ultraparisien. Bobigny est loin, Yaoundé plus encore. L’Afrique l’a conduit vers la banlieue, la banlieue vers le rap, et le rap vers… les affaires et les parcours de golf. Sur tout cela, il semble résolu à faire le point. Pour mieux repartir. En chansons.
Dans son dernier album, qui sortira en France le 21 avril, Albert Tjamag renaît sous un sigle étrange : MNLK. Ménélik – nom du roi d’Éthiopie qui résista à l’invasion italienne – est mort, « vive MNLK », clame la pochette. À l’évidence, le nouvel Albert a pris de la bouteille. Il veut témoigner des blessures de la vie. Les années paillettes semblent décidément bien loin !
Loin aussi, sa rencontre avec Claude M’Barali, en 1989, à l’université Paris-VIII, où les deux jeunes gens suivent les cours de sociologie urbaine de Georges Lapassade. Albert est en licence de droit, mais se passionne pour la musique. « Claude m’a chanté Caroline, je lui ai fait écouter mon Malcolm X, mixé sur du chant grégorien. Claude est devenu MC Solaar, et moi Ménélik. » Quelques mois plus tard, Solaar devient le pape du rap français, on le voit sans arrêt à la télé. Albert l’accompagne en tournée, en France et en Afrique. Avant de voir son nom figurer sur des compilations anglaises, japonaises et allemandes. En 1995, son premier album sort. L’année suivante, il reçoit la Victoire de la musique, catégorie « révélation masculine ».

Le rap vieillit mal
Douze ans plus tard, Albert ne se reconnaît plus dans l’esprit de rébellion si cher aux rappeurs français. Il a d’autres préoccupations. « Quand on a 20 ans, on ne peut pas parler de divorce, on ne connaît rien à la vie. Quand on en a 38 et qu’on a deux filles de 7 et 8 ans, oui », constate papa Ménélik, qui évite quand même soigneusement de s’étendre sur sa récente rupture sentimentale. Domaine privé…
Ce qui, en revanche, est de notoriété publique, c’est que le rap est resté un genre musical de jeunes, cantonné à la violence de la petite couronne parisienne. Foin de cette ghettoïsation malsaine ! « Les rappeurs sont des musiciens qu’on n’autorise pas à vieillir », regrette-t-il. Ménélik préfère croire qu’à l’approche de la quarantaine, en dépit des poils blancs qui poussent sur le menton, on a encore des choses à dire. Et pas uniquement par la musique.
Le chanteur entend bien, par exemple, interpeller Nicolas Sarkozy, par voie de presse, sur sa politique africaine. « Les Africains qui ont de l’argent ne le réinvestissent pas. En Afrique, tout est cool, mais il ne se passe rien. La France doit arrêter de soutenir des chefs d’État qui restent immobiles. » Les messages de MNLK sont plus politiques, plus « mondialisés », que ceux de Ménélik. Parce qu’Albert Tjamag a grandi. Parce que, Français d’origine africaine, il a, dit-il, « vécu toute [sa] jeunesse dans l’illusion d’un retour au pays », avant de « [se] rendre rendre compte, un peu tard, qu’on [lui] avait menti ». Parce qu’une fois déterminé à construire quelque chose en France il a lancé une ligne de vêtements de golf et se heurte aujourd’hui au fameux « plafond de verre ».
Mais pourquoi donc ce Franco-Camerounais, né à Yaoundé en 1969, « regroupé familial » dans les années 1970 avant de devenir star des banlieues, est-il allé se perdre sur les fairways ? Considéré en France comme un sport élitiste, le golf ne concerne guère que les privilégiés de Saint-Nom-la-Bretèche ou de Deauville. « C’est un ami, le réalisateur Djamel Bensalah, qui m’a entraîné sur un green, il y a une dizaine d’années, explique Albert. C’est un sport exigeant, codifié, où il faut être patient et respectueux de son adversaire. Ça m’a beaucoup calmé. On passe des heures à marcher et on ne joue finalement que quelques minutes. Comme dans la vie, il y a beaucoup de moments où tu perds ton temps et quelques instants très importants. Ceux-là, il ne faut pas les louper ! »

Deuxième vie
Comme aujourd’hui, par exemple, où, sept ans après avoir renoncé à la scène, puis s’être installé à Cannes pour se reposer, prendre l’air et faire des enfants, il s’est résolu à faire son grand retour. Son album est le fruit d’une double rencontre. D’abord, avec Eeks-or, un jeune musicien. Puis avec Mathieu Toulza-Dubonnet, un ancien champion de judo et de kung-fu d’origine nigériane reconverti, lui aussi, dans les affaires. Les deux hommes étaient assis côte à côte lors d’une table ronde d’entrepreneurs, au Sénat. Mathieu lui a proposé de produire les seize chansons de l’album. Le pari était risqué.
La planète rap apprécie modérément les mélodies douces et les textes naïfs de Ménélik. La vérité est qu’on ne pardonne pas à l’ex-petit banlieusard fasciné par Public Enemy d’être passé du côté des nantis. À preuve, son salon est aussi grand que la pièce dans laquelle il vivait avec ses parents et ses quatre frères lors de leur arrivée en France, il y a trente ans Si la sauce prend, l’ego de l’artiste ne s’en portera pas plus mal. Et puis, il l’admet volontiers, un retour triomphal ne serait sûrement pas de nature à nuire à ses affaires…
Créée en 2003 avec Lubin Kadima – les deux hommes, c’est désormais une habitude, étaient assis côte à côte lors d’un gala -, la marque Cuz Golf Couture a fait son trou dans le milieu du golf, grâce à ses pantalons à carreaux et ses vestes en tweed distribués chez Proshop (les magasins implantés dans les clubs). Son chiffre d’affaires ??300 000 euros. Modeste. « C’est un milieu très fermé, explique Albert. Pour répondre à la demande, il faudrait investir pour faire tourner les usines. Mais les banques ne font pas leur boulot. Au début, on nous a traités de fous. Deux Blacks dans ce milieu, vous pensez ! Cinq ans après, nous sommes toujours là. »
Chez les jeunes golfeurs, on approuve. « Ils ont donné un coup de pied dans la fourmilière. Les sportifs apprécient la qualité de leurs vêtements, qui dépoussièrent l’image vieillotte de ce sport », explique Mathieu, un golfeur amateur. Pour véritablement percer, il ne reste donc plus à Albert Tjamag qu’à s’asseoir un jour à côté d’un généreux banquier…

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