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Maroc : mourir pour Guerguerate ?

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Poste-frontière marocain de Guerguerate, donnant accès à la zone tampon entre le royaume et la Mauritanie.

Poste-frontière marocain de Guerguerate, donnant accès à la zone tampon entre le royaume et la Mauritanie. © Vincent Fournier/JA

Ce poste frontalier stratégique avec la Mauritanie a été au cœur d’une crise qui a poussé le Polisario à rompre les accords de cessez-le-feu au Sahara. Road trip jusqu’à la pointe sud du royaume.

De l’aéroport de Dakhla, connu des kite-surfeurs du monde entier, il faut encore parcourir 380 kilomètres pour atteindre Guerguerate. C’est le désert, mais la route est sinueuse, même ensablée sur certains tronçons. « El Guerguer, un reg sur lequel les dunes de sable se déplacent au gré des vents, s’étendent d’ici jusqu’au Sénégal », explique Abdou, notre guide-chauffeur. Cette route, il la connaît comme sa poche : avant de se reconvertir dans le transport touristique, il l’a pratiquée pendant deux décennies quand il conduisait des « 30-tonnes » chargés de pommes de terre ou d’oignons jusqu’à Nouakchott, Dakar ou Bamako. Il a même assisté au prolongement de cette nationale 1, dans les années 1980, alors qu’il était soldat posté dans cette zone. Aujourd’hui, comme beaucoup de Marocains résidant dans le Sud, Abdou sent comme une odeur de baroud dans l’air

À une cinquantaine de kilomètres du point frontalier marocain, la couleur est annoncée. Un convoi militaire s’étendant sur une dizaine de kilomètres prend la direction du nord. À bord de leur jeep, les soldats font le V de la victoire. C’est que, selon une source à Rabat, « le Maroc a remporté la bataille de Guerguerate, que ce soit sur le plan diplomatique ou sur le plan militaire. Après s’être astreint à la plus grande retenue et avoir pris à témoin la communauté internationale, il a décidé d’agir avec fermeté, sagesse et savoir-faire pour rétablir le trafic routier dans cette région ».

« L’état de guerre »

En effet, les Forces armées royales (FAR) marocaines sont intervenues, le vendredi 13 novembre, à l’aube, pour déloger une soixantaine de Sahraouis qui obstruaient depuis plus de trois semaines le trafic routier entre les postes douaniers marocain et mauritanien, défiant même la Minurso, la force onusienne déployée dans la zone. Au cours de cette opération, « la milice armée du Polisario a ouvert le feu sur les FAR, qui ont riposté et obligé les miliciens à prendre la fuite, sans qu’aucun dégât humain ne soit enregistré », a indiqué un communiqué de l’état-major général de l’armée. « C’est l’état de guerre », a déclaré, de son côté, le Polisario, qui depuis des années déjà brandissait la menace d’un retour aux armes.

À Guerguerate pourtant, loin du bruit des bottes, c’est plutôt le vrombissement des moteurs de poids-lourds qui saisit à l’arrivée. Une file interminable de camions attend de traverser le poste douanier marocain. Sans ce cortège, la bourgade passerait pour une ville-fantôme d’un western-spaghetti. « C’était presque devenu le cas pendant les semaines de blocage. Des camionneurs ont commencé à rebrousser chemin, et les nouveaux arrivages se faisaient rares », explique Lahcen, gérant de l’un des trois cafés-hôtels de la localité.

Rabat semble aujourd’hui prêter plus que jamais attention à ce poste douanier, stratégique pour le prolongement africain du royaume

Mis à part les bâtiments administratifs du poste douanier – flambant neufs et surchargés de drapeaux du royaume –, Guerguerate se résume à une modeste aire de repos pour routiers : une dizaine d’échoppes, un coiffeur, une station-service et deux agences de transfert de fonds et d’assurance douanière. Mais Rabat semble aujourd’hui prêter plus que jamais attention à ce poste douanier, stratégique pour le prolongement africain du royaume. Le ministère des Affaires islamiques a ainsi été le premier à dégainer, au lendemain de cette nouvelle crise de Guerguerate, en annonçant la construction d’une mosquée d’un coût de 8 millions de dirhams, dans cet arrondissement de la commune de Bir Guendouz (à 80 km au nord), non encore raccordée au réseau d’eau et d’électricité…

La traversée de « Kandahar »

Sur la terrasse d’un des cafés, nous croisons Mamadou, un routier ivoirien, resté bloqué près d’un mois au royaume. « Je suis parti de Casablanca le 21 octobre, mais des collègues m’ont prévenu que tout était fermé, j’ai alors pris mon temps sur la route. J’ai manqué d’argent, certes, mais les Marocains ne m’ont jamais laissé tomber », nous raconte-t-il, en remontant dans son camion pour franchir la grille qui mène en zone douanière. Comme les 120 poids lourds qui traversent chaque jour le portail frontalier, son camion chargé de matelas reprend la route à destination d’Abidjan. « Quatre millions de tonnes de marchandises en tout genre franchissent chaque année cette frontière, souligne un inspecteur de l’Administration des douanes. Guerguerate est l’artère économique entre le royaume et ses partenaires subsahariens. »

Une fois les installations marocaines dépassées, c’est la zone tampon. Les routiers la surnomment « Kandahar », en référence à la zone de guerre afghane. Les abords des premiers kilomètres de ce sentier que le Maroc a commencé à goudronner en 2017 (avant que le chantier ne soit stoppé par les incursions du Polisario) ressemblent à une décharge d’ordures doublée d’une casse pour véhicules en tout genre. Un fourbi où El Bahja se sent dans son élément. « Je récupère les pièces de ces anciens véhicules abandonnés pour des raisons douanières et je les revends soit aux Mauritaniens, soit aux camionneurs qui tombent en panne », nous explique-t-il. Au bout des deux kilomètres de goudron, une équipe d’ouvriers marocains est occupée à effacer les traces d’inscriptions au sol. C’est ici que le Polisario a installé son barrage pour empêcher les routiers de quitter le territoire. « Ils nous rackettaient sous la menace. Parfois, ils nous demandaient de chanter l’hymne de la RASD ou nous forçaient à nous prendre en photo avec leur drapeau », témoigne un routier marocain. « Notre armée a bien fait de reprendre le contrôle de ce tronçon que l’on appréhendait à chaque chargement ou déchargement », poursuit-il.

L’intervention des FAR a permis de sécuriser définitivement le corridor. Le Maroc en a même profité pour terminer la construction d’une barrière de sable qui constitue une sorte de prolongement du mur de défense, lequel s’étale sur 2 500 kilomètres le long de la frontière algérienne et mauritanienne. D’ailleurs, de loin, nous pouvons entrevoir des militaires marocains stationnés. Sauf qu’il est impossible de s’approcher d’eux sans emprunter un terrain où des mines pourraient encore traîner.

Nous suivons alors les camions qui empruntent un sentier balisé, aux abords duquel sont encore visibles les cendres du campement du Polisario « incendié avant leur fuite », selon l’armée marocaine. Arrivés devant le poste douanier mauritanien, PK55, nous rebroussons chemin, la traversée de la Mauritanie sera pour une autre fois. Sans doute sur goudron : une équipe d’ouvriers marocains est déjà à l’œuvre pour parachever le kilomètre de goudron linéaire reliant les deux postes douaniers. Sur la route du retour vers Dakhla, nous tombons à nouveau sur un long convoi militaire qui remonte, comme nous, vers le nord. La guerre se joue maintenant ailleurs…

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