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Cet article est issu du dossier «Présidentielle et législatives au Burkina Faso : les enjeux du double scrutin»

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Politique

Présidentielle au Burkina : la sécurité au cœur des préoccupations

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Mis à jour le 22 novembre 2020 à 10h23
Une file d’électeurs à Ouagadougou, dimanche 22 novembre 2020, lors des élections présidentielle et législatives.

Une file d'électeurs à Ouagadougou, dimanche 22 novembre 2020, lors des élections présidentielle et législatives. © AP-SIPA/Sophie Garcia

La sécurité est l’enjeu majeur des élections présidentielle et législatives du 22 novembre au Burkina Faso, en proie à des attaques jihadistes et à des conflits intercommunautaires.

Il n’y a pas eu d’ultimatum à Gorom-Gorom. Cette ville de la région du Sahel, proche de la frontière nigérienne, a la chance de bénéficier d’une présence fréquente des forces de défense et de sécurité. Mais dans les villages voisins, des groupes armés ont formellement fait passer un message interdisant aux populations d’aller voter. « Ces derniers jours, des alertes ont circulé signalant que des hommes armés avaient été aperçus aux alentours de la ville. Le couvre-feu est à 22h, mais il n’y a plus personne dans les rues bien avant cette heure, confie sous couvert de l’anonymat un humanitaire travaillant à Gorom-Gorom. La psychose s’est installée, et même ici les gens sont un peu réticents à l’idée d’aller voter dimanche ».

La région du Sahel a été l’une des premières à être frappée par la crise sécuritaire qui ébranle depuis 2015 le Burkina Faso. En novembre 2019, le député-maire de Djibo avait été tué dans une embuscade non loin de sa ville. Moins d’un an plus tard, en août dernier, c’est l’imam du chef-lieu qui a été retrouvé mort après son enlèvement par des hommes armés. C’est aussi dans cette région qu’un incident meurtrier est venu émailler la campagne électorale le 8 novembre, lorsque le chauffeur d’un candidat aux législatives a été tué sur l’axe reliant Dori à Gorom-Gorom.

Dans cette partie du pays, la campagne a surtout été assurée par les sections locales des partis politiques. Quelques grandes formations ont bien réussi à tenir des meetings dans les principales villes, au prix d’une forte présence militaire. Mais après une campagne timide, la participation au scrutin pourrait s’y avérer faible. « Certains jeunes demandent comment se débarrasser de l’encre indélébile après avoir voté. Ils craignent les représailles des groupes armés qui pourraient ainsi vérifier qui a participé au scrutin. S’il est certain que le vote va bien se passer dans la ville de Gorom-Gorom, la crainte est bien présente dans les petits villages situés à une dizaine de kilomètres de là », ajoute notre source.

« Zones rouges »

L’insécurité fait planer des doutes sur le scrutin, et le Sahel n’est pas la seule région concernée. La Commission électorale nationale estime que les « zones rouges » représentent environ 10 % du territoire. « Certains bureaux ne pourront probablement pas ouvrir si certains villages n’existent plus, si les populations les ont quittés, ou si ceux-ci sont rendus difficiles d’accès à cause par exemple de routes minées », expliquait Newton Ahmed Barry, président de la Ceni, dans un entretien accordé à la mi-novembre à Jeune Afrique. « La sécurité est l’une des préoccupations majeures des scrutins du 22 novembre. Nous avons à nos côtés un comité de sécurisation présidé par le chef d’état-major de l’armée, le général Moïse Minoungou. Ce comité a mis sur pied un plan opérationnel pour sécuriser l’ensemble des bureaux de vote », avait-il ajouté.

« Le dispositif mis en place revient notamment à sécuriser en amont certaines zones grâce au déploiement des forces de défense et de sécurité. Dans des parties du pays, cela se fera avec l’appui de groupes d’auto-défense et des volontaires pour la défense de la patrie », détaille Mahamadou Sawadogo, ex-gendarme devenu spécialiste des questions sécuritaires au Burkina Faso.

Selon une source sécuritaire, au moins cinq des treize régions administratives que compte le pays sont touchées par la crise sécuritaire. Conséquence, le Burkina Faso comptait en juin 2020 près d’un million de déplacés et 2,9 millions de personnes ayant besoin d’assistance humanitaire, selon les Nations unies.

« Bilan sécuritaire catastrophique »

La sécurité s’est donc imposée comme un thème majeur de la campagne et occupe une place centrale dans les programmes, donnant du grain à moudre aux candidats en lice pour Kosyam face au président sortant, Roch Marc Christian Kaboré. Le chef de file de l’opposition, Zéphirin Diabré, parle d’un « désastre » sécuritaire. Eddie Komboïgo, candidat du Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP), évoque près de 1 500 morts et accuse le président sortant d’être responsable de la situation actuelle. Les partisans de l’ancien président Blaise Compaoré aiment à le rappeler : lorsqu’ils étaient aux affaires, la sécurité était garantie. Un argument qui pourrait faire mouche, même s’il reste hasardeux de comparer ces deux présidences aux contextes sous-régionaux bien différents.

Comment expliquer une telle dégradation de la situation sécuritaire ? « Dans un premier temps, le Burkina a servi de base arrière aux groupes armés. Cette situation a légitimé la création de milices locales endogènes, qui ont à leur tour permis l’installation durable de ces groupes, analyse Mahamadou Sawadogo. La réponse apportée n’a pas été adaptée à la situation. On a d’abord été dans une posture de déni, puis de théorie du complot. Ce n’est qu’à partir de 2018-2019 qu’on a commencé à réellement apporter une réponse, essentiellement militaire. Mais le tout sécuritaire ne peut pas être une solution durable à cette menace. »

Selon l’analyste, cette crise pèsera lourd dans l’élection. « C’est le principal thème de la campagne. C’est sur le bilan sécuritaire catastrophique que l’opposition se base pour recruter des partisans et réclamer le changement. Leurs propositions pour régler la crise seront décisives dans le choix des candidats, et pourraient même nous conduire vers un second tour ».

Sentiment d’abandon

À quelques heures du vote, il apparaît déjà évident que certains Burkinabè ne pourront pas se rendre aux urnes. La situation a conduit les députés sortants à voter, fin août, une loi modifiant le code électoral. Celui-ci évoque désormais les « cas de force majeure » dans l’organisation des élections. « En cas de force majeure ou de circonstance exceptionnelle dûment constatée par le Conseil constitutionnel sur saisine du président du Faso, après rapport circonstancié de la CENI, entraînant l’impossibilité d’organiser l’élection présidentielle sur une partie du territoire national ou à l’extérieur, l’élection est validée » sur la base des votes exprimés, précise désormais le texte. Conspué par des élus, en particulier ceux des « zones rouges », l’amendement vaut également pour les législatives et le référendum qui devrait avoir lieu sur une réforme de la Constitution.

« Une loi d’exclusion », avait notamment regretté Aziz Diallo, le député-maire de Dori, dans le Sahel. « Aujourd’hui, on nous demande de dire à des centaines de milliers de potentiels électeurs, tous Burkinabè au même titre que chacun d’entre nous, que non seulement nous n’avons pas été en mesure d’assurer leur sécurité, mais qu’en plus ce n’est pas la peine qu’ils viennent voter pour les trois prochaines élections », s’était-il indigné à l’Assemblée nationale.

Les populations des zones les plus touchées par l’insécurité, où l’État est déjà absent, pourraient donc se sentir davantage abandonnées à l’issue des élections. « Une autre conséquence est qu’elles risquent de ne pas avoir de représentants pour porter leur problèmes, déplore Mahamadou Sawadogo. Cela risque de creuser un peu plus l’écart grandissant entre populations et gouvernants. »

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