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West African Energy, l’intrigant pari électrique de Samuel Sarr au Sénégal

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Mis à jour le 24 novembre 2020 à 10h55
Samuel Sarr, alors ministre sénégalais de Énergie, en 2010.

Samuel Sarr, alors ministre sénégalais de Énergie, en 2010. © SEYLLOU DIALLO/AFP

Validé sans appel d’offres, le projet de centrale à 350 millions d’euros et 100% sénégalais suscite son lot de critiques à Dakar et ailleurs. Mais l’ancien ministre de l’Énergie a des alliés et des arguments. Suffiront-ils à faire la différence ?

C’est un projet qui va être regardé de près au Sénégal et plus largement dans le monde énergétique africain.

Début octobre, West African Energy, une société constituée par des hommes d’affaires sénégalais dont le controversé ancien ministre de l’Énergie Samuel Sarr, a signé un contrat avec la société turque Çalik Enerji et le groupe américain General Electric (GE) pour la construction d’une centrale électrique à gaz de 300 MW au Cap des Biches à Rufisque, à une vingtaine de kilomètres de Dakar.

Conséquent en termes de puissance, le projet, chiffré à 350 millions d’euros, est surtout le premier à être porté à 100% par des acteurs privés nationaux. De quoi faire de West African Energy un modèle en cas de succès ou un repoussoir en cas contraire dans le cadre d’un test grandeur nature de la stratégie « gas to power » du Sénégal.

Un bouclage rapide

À l’heure du démarrage, le projet semble prometteur. Remarquée par les acteurs du secteur, la rapidité de son développement, en un an, a été saluée par le ministre de l’Économie, Amadou Hott, lors de la cérémonie de signature.

Après la conclusion d’un accord (MoU) entre West African Energy et la Société nationale d’électricité (Senelec) en octobre 2019, le contrat d’achat d’électricité (power purchase agreement, PPA) a suivi en juin 2020 puis la conclusion du contrat de construction en octobre, avant le lancement des travaux ce mois de novembre.

Quant au closing financier, impliquant notamment l’Africa Finance Corporation (AFC) à hauteur de 130 millions d’euros et la Banque africaine d’import-export (Afreximbank) à hauteur de 100 millions, il doit être bouclé avant la fin de l’année. Coris Bank doit aussi apporter 22 millions d’euros quand les actionnaires privés sénégalais mobilisent 42 millions d’euros de fonds propres.

Un droit de regard pour Senelec

À cette rapidité s’ajoutent des gages de sérieux, notamment sur le plan technique. Le choix du constructeur comme du fournisseur de turbines ne fait pas débat. Si le groupe turc Calik Enerji ne compte que deux réalisations sur le continent – une centrale à gaz à cycle simple de 550 MW à Khoms en Libye et l’extension de 18 MW d’une centrale hydro-électrique de 93 MW à Tedzani au Malawi – il a fait ses preuves en Europe orientale et au Moyen-Orient, en particulier sur les centrales à gaz à cycle combiné (la technologie utilisée par le projet sénégalais) et sur le respect des délais.

« Le partenariat technique avec GE pour la fourniture des turbines et l’ingénierie marche bien », note, par ailleurs, le consultant en énergie Ahmadou Said Bâ, ingénieur et économiste formé à l’Ensea et à l’université Paris Dauphine-PSL, ancien cadre des équipementiers américain Visteon et français Valeo.

Le montage retenu apporte également certaines garanties. Sur le volet opérationnel, Senelec est actionnaire à hauteur de 15% de West African Energy, ce qui lui assure un droit de regard sur l’ensemble du projet. Un garde-fou essentiel pour la société publique, acheteur de l’électricité produite selon le PPA, un contrat take or pay.

Fort soutien politique

Au niveau financier, outre le soutien de bailleurs reconnus, le projet bénéficie d’une garantie étatique. Samuel Sarr, qui met en avant son expérience de consultant financier sur plus d’une quinzaine de projets d’IPP (producteurs indépendants d’électricité) depuis son travail sur Gampower, en Gambie, en 1996, souligne aussi le profil solide de ses coactionnaires : le négociant Moustapha Ndiaye, à la tête du Comptoir commercial Mandiaye Ndiaye (CCMN), le patron de la Sénégalaise industrie et commerce (Senico), Abdoulaye Dia, l’investisseur ouest-africain Harouna Dia et Khadim Bâ, patron de Locafrique, qu’il accompagne dans son projet de prise de contrôle de la Société africaine de raffinage (SAR).

Dernier atout de taille, West African Energy jouit d’un fort soutien politique, considéré comme « un projet phare » du deuxième volet du plan Sénégal émergent par le ministre Hott, s’exprimant au nom du chef de l’État, Macky Sall. « Il y aura plusieurs autres IPP contrôlés par le secteur privé national dans le futur », a avancé le ministre en octobre pariant sur le rôle précurseur de cette première initiative.

« Notre projet s’inscrit dans la stratégie nationale de promotion du contenu local », met en avant Samuel Sarr, ancien directeur général de Senelec entre 2002 et 2006, précisant que les travaux et études préparatoires ont été largement réalisés sur place. À l’issue de la construction prévue pour durer deux ans et demi, GE, qui gérera la centrale pendant cinq ans, s’est engagé à former 35 ingénieurs sénégalais pour prendre le relais.

Parcours chaotique

Reste que ce soutien politique comme la personnalité du porteur du projet, ancien homme de confiance de l’ex-président Abdoulaye Wade, auquel il doit ses nominations à la tête de Senelec puis du ministère de l’Énergie entre 2007 et 2010, font grincer des dents. Si Samuel Sarr peut se prévaloir de compétences dans le domaine énergétique et d’un réseau politique, son parcours est chaotique.

Non seulement sa gestion de Senelec, plombée par la dette, a été critiquée mais son passage au ministère de l’Énergie a aussi été marqué par des coupures d’électricité récurrentes, notamment en raison de l’utilisation de fioul contaminé diminuant les performances des centrales de Senelec.

En 2013, un an après l’arrivée au pouvoir de Macky Sall, il est visé par un rapport de l’inspection générale d’État pointant de nombreuses irrégularités (surfacturation, absence de mise en concurrence, non respect des normes) lors de livraisons en 2008 et 2009 de pétrole (devant être raffiné) à la SAR – des accusations qu’il rejette.

Gré à gré

L’année suivante, en 2014, il est emprisonné pour offense au chef de l’État après avoir accusé Macky Sall de détenir de l’argent « mal acquis » sur des comptes bancaires à l’étranger. Après cette période de tension et l’invalidation de sa candidature à l’élection présidentielle de 2019 faute de parrainages suffisants, une période d’apaisement s’ouvre alors qu’il poursuit ses affaires personnelles.

Son récent retour en grâce via West African Energy, intervenant dans le cadre de l’ouverture vis-à-vis de l’opposition menée par Macky Sall, aurait-elle davantage de justification politique qu’économique ? C’est ce que certains craignent.

Au-delà des considérations politiques, un bon connaisseur du monde de l’énergie africain y voit même un « signal négatif » entachant plusieurs années de progrès observés dans le secteur au Sénégal, en particulier avec le développement du renouvelable. La raison du malaise : l’attribution du projet en gré à gré et non via un appel d’offres, la procédure requise par le code des marchés publics de 2014.

« Offre spontanée »

« Les règles sont claires, le gré à gré est interdit », réagit un porteur de projet IPP. Au Sénégal, la pratique a laissé un mauvais souvenir, utilisée par le passé pour le projet aujourd’hui dans l’impasse de la centrale de Sendou. Un projet lancé en 2008, sous la présidence Wade et alors que Samuel Sarr occupait le portefeuille de l’Énergie, puis confirmé par Macky Sall.

Dans le pays, on se souvient aussi de la déception créée par un projet de centrale à charbon de 300 MW à Mboro, porté par une société sénégalaise baptisée Africa Energy, attribué de gré à gré en 2013 mais qui n’est jamais sorti de terre.

Interrogé sur le mode d’attribution du projet, Samuel Sarr indique avoir présenté une « offre spontanée », possibilité offerte par une subtilité de la législation sénégalaise – en l’occurrence l’article 81 du code des marchés publics – dans le cadre d’un investissement dont le montant est égal ou supérieur à 50 milliards de F CFA (76 millions d’euros).

« Cet article 81 du nouveau code des marchés publics a suscité, en son temps, des remarques de la Banque mondiale qui s’inquiétait de la capacité technique du Sénégal à jauger ce type d’offres spontanées sans possibilité de comparaison entre plusieurs offres », rappelle le consultant Ahmadou Said Bâ.

Par ailleurs, si la procédure figure aussi dans la loi de 2014 sur les partenariats public-privé, elle est exclue pour un certain nombre de secteurs « soumis à une réglementation particulière », notamment celui de l’énergie.

Un optimum tarifaire « aurait pu être atteint »

De fait, même encadrée par la loi, la pratique suscite des interrogations quant à sa capacité à assurer à l’État, via Senelec, le meilleur tarif pour son électricité.

Sur ce point, Samuel Sarr explique que son expérience dans le secteur, le faible recours à des prestataires extérieurs et la rapidité d’exécution permettent de maîtriser les coûts de développement et d’afficher un tarif compétitif. Il annonce un prix « 40 % moins cher que celui des autres centrales existantes » à 56,9 FCFA le kWh avec le naphta (dérivé du pétrole) puis à 46 FCFA lorsque la centrale fonctionnera au gaz.

« Au regard des conditions actuelles, si le premier tarif est cohérent, le second reste cher », avance Ahmadou Said Bâ, pointant, en outre, que le coût annoncé de la centrale (1350 $/kW) est supérieur au coût moyen pour cette technologie estimé en 2020 à 1 000 dollars/kW.

« Avec un coût de projet conforme à la moyenne du marché et une alimentation au gaz naturel local cédé au prix plancher, un optimum tarifaire de 39 FCFA/kWh pour l’IPP et Senelec aurait pu être atteint », ajoute le consultant. Et d’autres acteurs de souligner que, dans le contexte sénégalais, la mise en concurrence demeure le meilleur moyen d’optimiser le couple coût-performance. Reste à West African Energy de prouver le contraire.

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