Politique

Sénégal : Idrissa Seck et Aminata Touré, duel entre l’opposant rallié et l’ambitieuse ex-alliée

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Aminata Touré et Idrissa Seck, l’ancienne présidente du CESE et son successeur.

Aminata Touré et Idrissa Seck, l'ancienne présidente du CESE et son successeur. © Sylvain Cherkaoui pour JA ; Michele Cattani / AFP

Idrissa Seck, qui a pris les rênes du Conseil économique, social et environnemental (CESE), a annoncé vouloir se pencher sur la gestion d’Aminata Touré, à qui il succède. Précaution d’usage ou casus belli ?

Neuf minutes de discours et pas un mot ni pour le président de la République ni pour son successeur. Lorsqu’elle fait ses adieux au Conseil économique, social et environnemental (CESE), le 6 novembre, Aminata Touré évite soigneusement de prononcer les noms de Macky Sall et d’Idrissa Seck. Le premier lui a ôté son poste de dirigeante de l’institution, le second l’y a remplacée.

Après dix-huit mois passés à sa tête, « Mimi » Touré a été forcée de céder le fauteuil au président du parti Rewmi, arrivé deuxième derrière Macky Sall lors de la dernière présidentielle, et désormais 4e personnage de l’État.

Ce dernier, dans son discours d’installation délivré ce jeudi 19 novembre, a au contraire pris soin de remercier Macky Sall pour sa « confiance ». Et il a même eu un mot pour celle qu’il remplace désormais : « C’est sur les fondations du legs des femmes et des hommes valeureux qui m’ont précédé, de feu Léon Boissier Palun à Madame Aminata Touré, que j’entends mener ma mission ».

« Se mettre à la page »

Une politesse protocolaire qui n’aura sans doute pas apaisé la colère de la principale intéressée. L’ancienne présidente du CESE a d’ailleurs séché la cérémonie, alors que les rumeurs qui prêtent à Idrissa Seck l’intention de mener un « audit » de sa gestion du Conseil vont bon train.

« Nous n’avons jamais parlé d’audit, précise l’un des proches de Seck, et il ne s’agit nullement de lui mettre des bâtons dans les roues. Mais comme il n’y a pas eu de passation, il y a des documents qu’il n’a pas reçu de l’ancienne présidente. »

Un constat balayé par Aminata Touré, qui évoque de « fausse polémiques ». « Mon directeur administratif et financier (DAF) et mon directeur des ressources humaines (DRH) n’ont pas été autorisés à rentrer dans le bâtiment. Comment la passation aurait-elle pu se faire ? s’interroge-t-elle. C’est seulement aujourd’hui [jeudi, ndlr] qu’elle a été réalisée, entre mon DAF et le sien. »

Et de lâcher, l’air de rien : « Le président [Idrissa Seck] n’a pas travaillé depuis dix-sept ans. Il y a des procédures et des logiciels à connaître… Il faut peut-être qu’il se mette à la page ».

Dévoilant son programme en tant que nouveau président du Cese, Idrissa Seck a tenu à rappeler qu’il était là pour « écouter les Sénégalais » et « relayer leurs attentes ». Il n’est pas sans savoir que l’annonce de sa nomination a fait couler beaucoup d’encre et provoqué les railleries de ceux qui lui reprochent d’avoir retourné son boubou un peu vite.

« Dépasser l’attitude du spectateur stérile »

« À mes compatriotes qui s’interrogent légitimement sur le fondement de ma décision, je réponds qu’il faut dépasser l’attitude vaine du spectateur stérile, et l’attitude de la résignation et de l’exigence sans cause », a-t-il déclaré, ajoutant que « le coût pour notre propre image ou notre vie demeure une insignifiance ».

Une image décidément difficilement lisible : il y a quelques semaines encore, son nom était proposé en tant que potentiel chef de l’opposition, le voilà qui fait à présent partie du « club » des proches du chef de l’État.

Plusieurs d’entre eux sont d’ailleurs venus assister à la cérémonie de son installation, tel Baïdy Agne, patron des patrons sénégalais et vice-président du Cese, Abdou Mbow, premier vice-président de l’Assemblée nationale et porte-parole de l’Alliance pour la République (APR, parti présidentiel). Le président du Grand parti, Malick Gackou, dont il se murmure qu’il est en passe de rejoindre lui aussi la majorité, était également présent.

« Destin » et ambitions

Qu’importe sa déclaration passée, selon laquelle il ne souhaitait plus être nommé par décret : « La nécessité crée l’exception, se défend l’ancien candidat à la présidentielle. Le destin relève de ce que les croyants appellent volonté divine, et que les non-croyants appellent contexte ».

Un contexte suffisant pour accepter de rallier la majorité, après des années passées dans l’opposition au président Macky Sall, qu’il avait un temps accusé d’avoir « volé sa victoire » au premier tour en 2019. « La compétition électorale de 2019 est derrière nous, le contentieux qui en a suivi est éteint », assure aujourd’hui Idrissa Seck.

Les résultats de la présidentielle avaient en effet été brièvement contestés par l’opposition, qui avait cependant décidé de ne pas porter son combat devant la justice. Ces accusations, portées par Idrissa Seck, lui avaient attiré les foudres d’une certaine Aminata Touré, qui n’a pas l’habitude de pratiquer la langue de bois. Elle l’avait alors qualifié de « mauvais perdant » et de « diffuseur de faux résultats », et estimé qu’il devait être « remis à sa place chaque fois que de besoin ».

« Idrissa Seck tente d’entretenir vainement un pseudo-contentieux électoral alors que sa grande débâcle aux allures de dérouillée est aussi clair que le soleil de midi », avait-elle ajouté, cinglante.

De l’avis de nombreux observateurs, c’est l’ambition de l’ancienne Première ministre qui lui a coûté sa place au Cese et sa position privilégiée auprès de Macky Sall. Une ambition reconnue à demi-mots par certains membres du Cese, qui regrettent surtout le départ de la « dame de fer » réputée pour son efficacité. Interrogée au sujet de son sentiment sur les capacités d’Idrissa Seck à gouverner le navire, elle botte en touche en invoquant la « décence républicaine ».

Quant à leur passe d’armes, elle rappelle que ce n’est « que de la politique », sans aucun rapport avec le Conseil qu’elle a dirigé. Et elle l’assure : « La politique se fera en dehors du CESE ».

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