Politique

[Tribune] Réveillée par le Hirak, l’Algérie doit apprendre la démocratie

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Mis à jour le 20 novembre 2020 à 15h35

Par  Kamel Bencheikh

Ecrivain, auteur de « L'Impasse » (éd. Frantz Fanon)

Manifestation à Bordj Bou Arreridj, à l'est d'Alger, le vendredi 26 avril 2019.

Manifestation à Bordj Bou Arreridj, à l'est d'Alger, le vendredi 26 avril 2019. © AP Photo/Toufik Doudou

Pour espérer voir les espoirs suscités par le Hirak se concrétiser en Algérie, la démocratisation de la culture politique, plus encore que celle des institutions, est cruciale.

Si la pandémie de Covid-19 a donné un coup de frein aux marches hebdomadaires qui réunissaient chaque vendredi plusieurs millions de citoyens dans toutes les villes algériennes depuis le 22 février 2019, ce courant démocratique a battu en brèche le regard que nous avions toujours porté sur le pays.

Bouteflika a été limogé par son propre clan, après avoir servi sa faction durant vingt longues années. Il a pu diriger ce vaste territoire comme s’il s’agissait d’une possession privée, plaçant son propre frère aux commandes du pays alors que sa santé déclinait. Des membres de la camarilla sont parvenus au sommet de l’État sans aucune légitimité. Des fortunes ont été montées à partir de rien, d’autres ont été défaites du jour au lendemain, suivant la proximité avec le pouvoir.

Mentalités totalitaires

Le pire étant la loi sur la concorde civile, loi scélérate s’il en est, qui a permis aux assassins des années 1990 d’être amnistiés à la seule condition qu’ils s’engagent à ne plus utiliser leurs armes contre l’armée et les populations civiles. Les auteurs des massacres les plus ignominieux s’en sont sortis à bon compte puisqu’ils n’ont même pas été jugés alors que les victimes attendent toujours d’être reconnues comme telles.

Le Hirak a donné de l’espoir à tous ceux qui savaient que la démocratie pouvait, enfin, s’installer dans ce pays meurtri depuis si longtemps. Démocratie ! Un mot qui n’a qu’une signification abstraite pour tous ceux qui n’ont jamais quitté le pays et pour la majorité de la population qui est née après l’avènement de l’indépendance. La démocratie ne peut s’instaurer que s’il existe un embryon d’être collectif et le corps vivant d’un peuple. Ce régime de la passion exige une ambition, le parrainage du plus grand nombre : c’est ce qu’on appelle le patriotisme ou le civisme et qui débouche sur le dévouement.

L’inexistence de la démocratie en Algérie vient d’un régime qui a été détesté plus fortement qu’ailleurs

L’État démocratique ne peut pas se passer d’un peuple qui l’alimente et le cautionne. Sans doute, son inexistence en Algérie vient d’un régime qui a été pensé et détesté plus fortement qu’ailleurs. Le pouvoir algérien, même avant celui des colonels, s’est installé sur un fonds de mentalités totalitaires et tyranniques, sinon despotiques.

Avant même le cessez-le-feu du 19 mars 1962, des colonels qui se trouvaient derrière les frontières marocaines avaient décidé de prendre les rênes du pouvoir et de ne plus les lâcher. Le colonel Boumédiène, chef du clan d’Oujda, a pris l’ascendant sur ses camarades par le truchement du coup d’État du 19 juin 1965.

S’habituer à la tolérance, au dialogue

Il y a une autre cause, plus souterraine : l’affaiblissement des sentiments qui donnent à la démocratie sang, enthousiasme et exaltation. En principe, la démocratie se reconnaît comme une valeur universelle, mais concrètement, comment peut-elle naître en dehors du cadre national ? C’est dans un territoire délimité, pourvu d’un pouvoir et d’un peuple souverains que la démocratie peut s’incarner d’une façon tangible. Il faut qu’il y ait donc l’existence physique d’un pays et les fondations d’une communauté sous la férule d’un gouvernement. En deçà de ce triptyque, il est difficile d’imaginer l’instauration d’une structure démocratique.

Tous ne connaissent que l’ordre sans contestation et la répression sans justification

Imputer à cette dernière tous les maux qui touchent les pays occidentaux est simpliste et grossier. C’est l’architecture politique la plus aboutie et la plus difficile à atteindre. La dictature, militaire ou pas, peut s’installer n’importe où. La démocratie, quant à elle, suppose une exigence complexe. C’est un apprentissage long et difficile, des vertus minutieuses à mettre en place, la capacité à accepter que l’opposition et les avis contraires sont nécessaires à une vie politique évoluée.

Comment s’habituer à la tolérance, au dialogue, à la délibération et à la responsabilité alors que tous, de l’élève de l’école maternelle d’un village des Aurès au recteur d’une université, du fonctionnaire territorial d’une mairie dans les montagnes kabyles au ministre chargé de gérer les collectivités locales, ne connaissent que l’ordre sans contestation et la répression sans justification.

Si l’on veut absolument consacrer la démocratie, il vaut mieux s’occuper des tout-petits dès l’école maternelle et les former à cette philosophie tatillonne. La culture démocratique est mise à l’épreuve dans les casernes et dans les commissariats de police plus distinctement encore que dans des bureaux de vote où les urnes sont bourrées depuis toujours. La démocratie n’est pas la désagrégation de la fermeté et de la prépondérance de l’État mais le cérémonial logique et réfléchi de la souveraineté du peuple.

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