Politique

Algérie : la libération des jihadistes au Mali ne passe pas

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Par - à Alger
Mis à jour le 19 novembre 2020 à 14:39

Des soldats maliens, travaillant avec les forces françaises, combattent des combattant d’AQMI à Gao, au Mali, en 2013 (image d’illustration).

Depuis la libération de centaines de jihadistes au Mali, en octobre, les autorités s’inquiètent de l’identité de certains de ces éléments, qui pourraient menacer sa sécurité.

« Pour nous, il s’agit d’un financement du terrorisme et son encouragement. C’est une honte pour un pays occidental d’agir comme ça sans penser aux conséquences futures », fulmine encore un responsable sécuritaire algérien, plus d’un mois après l’opération, à laquelle aurait contribué Paris, de libération de Soumaïla Cissé et Sophie Pétronin, en échange de la remise en liberté de plusieurs centaines de jihadistes au Mali et de plusieurs millions d’euros.

C’est peu dire que du côté d’Alger, la nouvelle a été fraîchement accueillie. « Le terrorisme dans le Sahel est né à la suite du paiement de rançons au début des années 2000. Jamais les groupes armés n’auraient pu s’installer dans un endroit aussi rude s’ils n’étaient pas assis sur un matelas d’euros », renchérit le sécuritaire algérien. Officiellement, la France assure ne pas payer pour obtenir la libération de ses otages, et le Premier ministre français Jean Castex a nié le 12 octobre que Paris avait participé aux négociations entre entre le gouvernement malien et le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans [Jnim].

« Pratiques douteuses »

L’identité des jihadistes libérés inquiète également Alger. Le 16 novembre, les autorités ont arrêté El Hocine Amar Ould Maghnia, dit « Maïs » à Timaouine, dans la wilaya de Tamanrasset. L’homme « compte parmi ceux qui ont bénéficié de l’accord ayant abouti, après des négociations conduites par des parties étrangères, à la libération par les autorités maliennes de plus de 200 terroristes, et ce, en plus du versement d’une importante rançon au profit des groupes terroristes, en échange de la libération de trois otages », fait remarquer, avec un agacement perceptible, le communiqué du ministère algérien de la Défense. Ce dernier conclut en fustigeant « ces pratiques douteuses, contraires aux résolutions onusiennes incriminant le versement de rançons aux groupes terroristes ».

Un communiqué quasiment identique à celui diffusé après l’arrestation de l’Algérien Mustapha Derrar, le 27 octobre, à Tlemcen. L’homme, amaigri, raconte son odyssée face aux caméras, après son arrestation « J’ai rejoint mes frères au Mali en 2012, (…) j’ai vite trouvé ma place parmi eux, j’étais en charge de l’instruction des jeunes et des enfants. En 2013, mon groupe s’est accroché avec l’armée malienne. J’ai été capturé puis mis en prison à 60 kilomètres de Bamako. J’y suis resté sept ans et dix mois avant de faire partie du lot des prisonniers échangés contre Soumaïla Cissé et Sophie Pétronin ».

Cet argent est un support, un encouragement, une aide, pour que le terrorisme se renforce

Et de livrer plus de détails sur les circonstances de l’échange :  « Il y avait 207 terroriste et dix millions d’euros. Plus tard, j’ai entendu parler de 30 millions d’euros. Cet argent est un support, un encouragement, une aide pour que le terrorisme se renforce, pour que les armes soient distribuées dans la région, estime-t-il. J’ai vu de l’illicite et du péché lorsque j’étais dans les groupes armés. Je n’ai jamais compris si les combattants étaient agents de l’étranger ou s’ils se battaient pour la religion ».

Libération de jihadistes algériens

Aujourd’hui, l’identité de la majorité des jihadistes libérés reste inconnue d’Alger. Des sources à Bamako mettent en avant le fait qu’ils sont surtout Peuls, Touaregs ou Bambaras… sans généralement évoquer leur nationalité. Mais à Alger, on ne doute pas de la présence de ressortissants algériens dans le lot, en particulier certains leaders historiques algériens d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), alors que les autorités se réjouissait de l’assèchement des effectifs des « Algériens historiques d’AQMI » – notamment après la mort de l’Algérien Abdelmalek Droukdel en juin 2020 -, et de la quasi-disparition du groupe Al-Mourabitoun de feu Mokhtar Belmokhtar, véritable bête noire de l’Algérie.

Selon nos informations, il y aurait ainsi au moins un chef algérien parmi les jihadistes libérés au Mali : Tahar al-Jazairi, un ancien du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC) et l’un des fondateurs d’AQMI. Aveugle et manchot, l’homme, considéré comme un des idéologues d’AQMI, jouit d’une solide aura dans la communauté jihadiste. Il est notamment derrière le recrutement de dizaines de djihadistes entre 2012 et 2015 dans la région de Tombouctou et Taoudénit.

Autre élément important qui, selon nos informations, a été libéré lors de l’échange, Alhousseini Ould Ahmada, connu sous le pseudo « Zakaria ». L’homme est un proche de Mokhtar Belmokhtar, qui l’avait nommé stratège du groupe. Il est aussi l’un des fondateurs du Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (Mujao). Deux attaques majeures lui sont directement imputées, celle contre l’aéroport de Gao en novembre 2016 et celle contre le Mécanisme opérationnel de coordination dans la même ville, en janvier 2017.

Lors de ces deux attaques très complexes, Zakaria avait utilisé de faux véhicules de l’ONU ou d’organisations internationales. Enfin l’un des fondateurs d’Al-Mourabitoun libéré est le Mauritanien Fawaz Ould Ahmeida, connu sous le nom de guerre Ibrahim. Il a organisé et participé à de nombreuses attaques contre des Occidentaux à Gao et Sévaré et il a fait partie des exportateurs du terrorisme dans le Sud malien et au Burkina Faso.

Bénéfices

Lors de la visite du ministre français des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, en Algérie, le 15 octobre, Alger a tenu à marquer sa colère contre Paris, à qui elle reproche un manque de coordination sur une affaire concernant directement sa sécurité nationale. Cette visite aurait d’ailleurs été écourtée notamment en raison de l’accueil glacial qui lui a été réservé au locataire du Quai d’Orsay.

« Il suffit de 15 000 euros pour monter une opération terroriste complexe contre des cibles de valeur », explique un spécialiste du Sahel. « Imaginez donc ce que les groupes pourront faire avec les dix ou trente millions d’euros qu’on leur a donnés… »