Sécurité

[Tribune] En France, la spirale jihadiste tourne toujours à plein régime

| Par et
Mis à jour le 19 novembre 2020 à 11h02
Un soldat français patrouille près de la tour Eiffel, à Paris, le 30 octobre 2020.

Un soldat français patrouille près de la tour Eiffel, à Paris, le 30 octobre 2020. © Thibault Camus/AP/SIPA

Face à un jihadisme en mutation, les solutions ne peuvent être uniquement sécuritaires, selon Sébastien Boussois, auteur de l’ouvrage « Daech, la suite » (Édition de l’Aube), et l’islamologue Mickaël Privot.

Cinq ans ont passé depuis la vague d’attentats commis à Paris ce soir du 13 novembre 2015. Les récentes attaques qui ont eu lieu en France et en Autriche ainsi que les tentatives d’attentats régulièrement déjouées en Europe prouvent à quel point, non seulement Daech n’est pas mort, mais qu’en plus l’idéologie jihadiste existe désormais dans la tête de milliers d’individus qui y trouvent une réponse à leurs interrogations.

D’aucuns ont pu espérer que nous en aurions rapidement fini avec quelques mesures sécuritaires, qui ont plus mis en danger les libertés publiques de l’ensemble de la population, que réglé le problème. Ils ont eu tort : il ne faudra pas cinq ans mais des décennies avant d’espérer voir la lumière au bout du tunnel.

Démocratisation de la « bonne parole » jihadiste

Car, et nous l’avons sous-estimé, loin d’être un projet nihiliste, la résurrection du califat en Syrie et en Irak est perçue comme un succès par des milliers d’individus. Il a surgi, existé, duré, résisté et a envoyé un message clair aux apprentis terroristes de demain : oui il est possible de recréer un califat, terre sacralisée pour l’application d’un islam « pur ».

Et en quelque sorte, la diffusion de la « bonne parole » jihadiste s’est démocratisée : libre à chacun de s’en saisir et d’agir selon sa convenance. C’est en substance, le message que l’auto-proclamé calife Baghdadi avait délivré lorsqu’en difficulté en 2015-2016, il appela les nouveaux convertis à sa cause et ordonna aux futurs « sur-musulmans » de ne plus venir en terre de califat, mais de réaliser leur propre jihad sur le sol européen.

Il n’y a dès lors plus besoin d’un calife pour montrer la voie du « vrai musulman ». Les vocations naissent comme dans un nid de mouches : il suffit d’un contexte favorable pour que les œufs éclosent, comme, récemment, la « republication des caricatures de Mahomet ». Le message de Baghdadi lui survit, sans plus avoir besoin d’une structure spécifique ou d’un régime ressuscité.

Jihadistes « reborn »

Terre de liberté pour les uns, terre de provocation pour les autres, la France est devenue la cible numéro un de ces jihadistes « reborn », ceux qui passent d’un retour momentané à l’islam à une renaissance excentrique agressive et hors de contrôle. Les terroristes de ces dernières semaines sont d’un genre nouveau : alors que la plupart des tueurs de la vague de 2015 étaient nés sur le sol européen, et s’étaient formés au Moyen-Orient, ceux de 2020 peuvent avoir des liens étroits avec l’étranger et/ou être nés ici et brandissent de simples armes blanches pour tuer et créer la psychose chez nous, sans être passé par aucun camp d’entraînement.

Certains cumulent névrose personnelle, enfance traumatique, et contexte social anxiogène favorable à l’extraversion d’une violence profonde

Ainsi, parmi ces individus qui ont commis des attentats, certains cumulent névrose personnelle, enfance traumatique, et contexte social anxiogène favorable à l’extraversion d’une violence profonde, intériorisée jusque-là. La présence d’une idéologie forte articulée autour d’un projet simple et mobilisateur reste particulièrement captivante pour eux, même après la fin des promesses matérielles de la période 2012-2016.

Des discriminations réelles ou perçues, un ascenseur social en panne pour beaucoup et un brin de folie ou de mal-être peuvent désormais produire le pire. Surtout lorsque l’on est un individu isolé, marginalisé, exclu, montré du doigt, ou fragile, sensible et influençable par d’autres, rêvant d’un monde meilleur, où la mort deviendrait finalement plus exaltante que la vie. Ces drones idéologiques, produits chez nous ou pas, se bourrent de convictions radicales pour exploser en plein vol au cœur de nos sociétés.

La France, terreau idéal

Il n’y a même plus besoin d’appartenance à un groupe identitaire clairement identifiable et au nom de qui agir, internet peut suffire à prêter allégeance à Daech juste avant le passage à l’acte. Des individus à la marge comme d’autres tout à fait intégrés s’inventent alors un destin mortifère et cherchent à remettre en cause nos modes de vies.

Et la France, depuis de nombreuses années, voire des décennies, est le terreau idéal pour l’idéologie jihadiste. Elle dispose de la plus forte communauté musulmane en Europe, qui représente, pour Daech, autant de recrutements potentiels à retourner contre leur propre société. À cela s’ajoute l’instrumentalisation de la loi sur la laïcité de 1905 par des groupes séditieux, qui cherchent à la faire passer pour une loi islamophobe. Puis, l’engagement de l’Hexagone sur différents terrains de lutte contre le jihad ne pouvait que lui faire craindre un retour de bâton d’apprentis jihadistes.

Enfin, la republication récente des « caricatures de Mahomet » ne pouvait que tomber à point pour apporter de l’eau au moulin du séparatisme jihadiste, toujours en attente de susciter des vocations. C’est de cette matrice qu’est née la nouvelle vague imprévisible et incontrôlable d’attentats en France de Paris, à Conflans-Sainte-Honorine, en passant par Nice.

Sursaut

Face à ce défi, les solutions devront être holistiques, pour se donner une chance de réussir, et ne passeront pas uniquement par de nouveaux tours de vis sécuritaires qui ne font que pénaliser l’ensemble de la population, stigmatiser les musulmans – même si ce n’est pas leur objectif premier – réduire nos espaces de liberté, et en quelque sorte, rapprocher nos sociétés du point de rupture souhaité par les théoriciens du jihad.

Il n’y a pas de fatalité, mais cela requiert un sursaut d’intelligence collective que nous peinons à voir dans les débats publics de ces dernières semaines.

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