Politique

Éthiopie : pour Addis-Abeba, « le TPLF veut internationaliser le conflit, mais cela ne marchera pas »

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Mis à jour le 18 novembre 2020 à 10h57
Une femme agite le drapeau éthiopien en soutien à la stratégie militaire d’Addis-Abeba face au Tigré, le 12 novembre 2020.

Une femme agite le drapeau éthiopien en soutien à la stratégie militaire d'Addis-Abeba face au Tigré, le 12 novembre 2020. © Mulugeta Ayene/AP/SIPA

Alors que le conflit entre Addis-Abeba et la région du Tigré prend des allures de guerre civile, l’ambassadeur d’Éthiopie en France, Henok Teferra Shawl, dénonce « une tentative du TPLF d’internationaliser le conflit » après les récents tirs sur l’Érythrée.

Pas question de baisser la garde. Sûr de son bon droit, le gouvernement central éthiopien a donc choisi la manière forte, le 4 novembre, pour réprimer les attaques menées par le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF) contre l’armée fédérale.

Désormais encerclées depuis la chute de la ville d’Humera, à la frontière avec le Soudan, les troupes du TPLF semblent perdre du terrain face aux renforts envoyés au Nord par le Premier ministre, Abiy Ahmed. Au point de jouer leur va-tout, en tentant d’entraîner l’Érythrée voisine dans une guerre interne à l’Éthiopie ?

C’est l’avis d’Henok Teferra Shawl, l’ambassadeur d’Éthiopie à Paris, qui estime que la fédération éthiopienne sortira renforcée de ce conflit. Covid-19 oblige, c’est par téléphone que ce dernier a répondu aux questions de Jeune Afrique le 16 novembre. L’occasion de découvrir la lecture officielle que le gouvernement éthiopien fait de cette crise, alors que la parole des autorités est devenue ces derniers jours aussi rare que les informations vérifiées et vérifiables en provenance du front.

Jeune Afrique : L’ancien président nigérian Olusegun Obasanjo vient d’annoncer qu’il allait mener une mission de médiation entre l’Éthiopie et le Tigré. Pensez-vous qu’elle a davantage de chance de réussir que celles tentées ces derniers jours par l’ONU ou l’UA, et qui se sont heurtées à une fin de non-recevoir du Premier ministre, Abiy Ahmed ?

Henok Teferra Shawl : Je ne suis pas au courant de cette médiation, mais je lui souhaite bonne chance. Quant à la prétendue intransigeance du Premier ministre, que pouvait-il faire d’autre ? Les troupes fédérales sont lâchement attaquées, certaines surprises pendant leur sommeil. Et en tant que chef des armées, il aurait du accepter d’ouvrir les négociations ?

Le TPLF s’est toujours dit prêt à discuter…

C’est normal, leur plan est en train d’échouer. Il pensait avoir détruit notre armée du Nord et ils se rendent compte que ce n’est pas le cas. Ils ne s’attendaient pas à une réaction aussi rapide du gouvernement fédéral. Maintenant qu’ils perdent très vite du terrain, ils appellent au dialogue ? Cela s’apparente à un acte de désespoir. Ils étaient beaucoup plus arrogants au lendemain de leurs attaques.

L'ambassadeur d'Éthiopie en France, Henok Teferra.

L’ambassadeur d’Éthiopie en France, Henok Teferra. © Emmanuel Pita

Sur le terrain, comment évolue la situation ?

Depuis l’attaque surprise du 4 novembre, le gouvernement fédéral a su prendre les décisions nécessaires pour rétablir progressivement la situation. Tout l’ouest du Tigré est aujourd’hui libéré, ainsi qu’une large partie du Sud-Est suite à la prise de la ville d’Alamata. Nos troupes avancent vite et nous espérons un retour à l’ordre rapide.

Le TPLF ne représente pas l’ensemble du peuple tigréen, qui est profondément éthiopien. »

Quelle est la terminologie officielle de cette crise pour le gouvernement central ?

C’est une opération de maintien de l’ordre interne à la fédération éthiopienne. La liste des individus qui ont directement ou indirectement participé à ces violences et à ces meurtres a été établie. Notre procureur général a lancé les actes d’accusation, et les immunités de ceux qui en bénéficiaient ont été levées. C’est un crime qui sera sévèrement puni.

Que cherche le TPLF avec ce conflit ?

À conserver sa position indûment acquise au cours des trente dernières années à la tête du gouvernement fédéral. Ses responsables n’ont jamais accepté d’avoir perdu le pouvoir et tous les avantages qui vont avec. Mais aucun retour en arrière n’est aujourd’hui possible. Le TPLF ne représente pas l’ensemble du peuple tigréen, qui est profondément éthiopien. La direction du TPLF refuse de reconnaître l’attachement de cette région à la fédération éthiopienne.

Vous dites que le TPLF ne représente pas la population tigréenne, mais il revendique 98 % des voix lors du scrutin de septembre…

C’est exactement le genre de pratique que nous ne voulons plus voir dans le pays. L’administration locale organise des élections sans en avoir le mandat et annonce un raz de marée en sa faveur. Cela n’a aucune valeur légale, et prouve bien qu’ils refusent de soutenir la démocratisation en marche du pays. Ils ont été jusqu’à commettre des actes irréparables, contre leur propre armée fédérale. Il n’y a donc plus lieu qu’ils puissent encore participer à la vie politique de notre pays. Nous allons faire respecter la loi, rétablir l’état de droit et les coupables seront traduits en justice.

L’Érythrée refuse d’être entraînée dans une affaire purement interne à l’Éthiopie. »

Le TPLF a tiré des roquettes sur Asmara, en déclarant que l’Érythrée soutenait l’Éthiopie dans ce conflit. Vous confirmez ?

L’Érythrée n’est aucunement partie prenante de cette crise. Je tiens d’ailleurs à démentir fermement l’information du TPLF comme quoi nos troupes utiliseraient les aéroports érythréens. Ces tirs représentent davantage une tentative de leur part d’internationaliser le conflit, mais cela ne marchera pas. L’Érythrée refuse d’être entraînée dans une affaire purement interne à l’Éthiopie. Cela démontre à quel point le TPLF est poussé dans ces derniers retranchements.

N’y-a-t-il pas un risque de voir ce conflit sortir des frontières éthiopiennes pour s’étendre à la région ?

D’un point de vue militaire, la situation devrait être réglée assez vite. Je ne pense donc pas qu’il y aura de débordement aux pays voisins. Il est par contre évidemment triste de voir les mouvements de population que cette crise entraîne, mais nous nous efforçons d’en limiter au maximum les dégâts pour les populations civiles. Ce que nous craignons maintenant, c’est que le TPLF ne cherche à détériorer la situation humanitaire, voire même à commettre des massacres. Nous sommes d’ailleurs surpris que la communauté internationale ne condamne pas plus fermement certaines exactions du TPLF. Des témoins ont clairement démontré que leurs troupes se sont retirées après avoir assassiné des gens en raison de leur appartenance ethnique.

Des réfugiés éthiopiens en provenance de la région du Tigré, en conflit avec Addis-Abeba, arrivent au Soudan le 14 novembre 2020.

Des réfugiés éthiopiens en provenance de la région du Tigré, en conflit avec Addis-Abeba, arrivent au Soudan le 14 novembre 2020. © Marwan Ali/AP/SIPA

Un effondrement de la fédération éthiopienne est-il à craindre ?

Cela n’arrivera pas. Les peuples d’Éthiopie n’ont aucun mal à vivre ensemble. Ce sont certains acteurs politiques qui alimentent cette haine en allant tuer des gens pour que les populations se soulèvent. Je ne crois pas à un effondrement de notre fédération, car notre histoire est solidement enracinée.

Cette crise n’est-elle pas en train d’exacerber les tensions communautaires à travers le pays ?

Je pense au contraire qu’elle aura le mérite de clarifier la situation, qu’elle renforcera la paix et la stabilité du pays, et surtout le processus démocratique en cours depuis deux ans. Une fois les opérations terminées, la situation rétablie, nous aurons un pays beaucoup plus apaisé, en mesure de mener à bien cette transition vers un fédéralisme auquel la grande majorité des Éthiopiens aspirent, y compris les Tigréens.

Pour le pouvoir fédéral, quelles seront les leçons à retenir de cette crise  ?

Il faut toujours veiller à maintenir un équilibre, éviter les extrémismes qui jouent sur la division. Le gouvernement a été très patient avec le TPLF, qui a soutenu financièrement et logistiquement certaines des attaques lancées contre les différentes communautés dans le but de déstabiliser le pays pour mieux reconquérir le pouvoir. Notre patience a été vue comme une faiblesse et ils ont commis l’inacceptable en sachant que tout retour en arrière serait impossible.

La réputation d’Abiy Ahmed, prix Nobel de la Paix en 2019, ne risque-t-elle pas d’en souffrir ?

Il en sortira encore grandi, tout comme le parti au pouvoir. Le Premier ministre a su prendre des décisions courageuses et nécessaires pour rétablir l’ordre et la sécurité. Il a montré fermeté et sagesse quand il l’a fallu. Et une fois la situation rétablie, tous se rendront compte, notamment à l’extérieur du pays, de ce qu’il aura réussi à réaliser.

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