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Bénin : Patrice Talon en pré-campagne présidentielle ?

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Patrice Talon, à Savé le 12 novembre 2020.

Patrice Talon, à Savé le 12 novembre 2020. © DR / Présidence béninoise

Le président béninois, qui n’a pas encore déclaré sa candidature à un second mandat à la présidentielle de 2021, a démarré la semaine dernière une vaste tournée de « reddition des comptes » à l’intérieur du pays.

« Je suis venu ce matin demander pardon. Un enfant bien élevé ne sait que demander pardon, quelles que soient les circonstances ». C’est un Patrice Talon au ton humble qui fait face, en ce jeudi 12 novembre, à la petite centaine de personnalités – élus locaux, chefs traditionnels et religieux… – rassemblée à Savé, première étape d’une tournée à l’intérieur du pays inédite par son ampleur depuis que le président béninois a pris les rênes du pays, en 2016. Le moment est fortement symbolique. Car ici, au cœur du royaume yoruba de Shabè, considéré comme la porte d’entrée vers le nord du pays, le chef de l’État est sur les terres de son prédécesseur, Thomas Boni Yayi.

Des terres frondeuses. Au lendemain des législatives contestées de 2019, lors desquelles aucun parti de l’opposition n’avait pu présenter de candidat, la ville avait été le théâtre d’affrontements meurtriers entre les forces de l’ordre et des « chasseurs ».

Démarrées à Tchaourou, ville natale de Boni Yayi qui était alors en résidence surveillée à Cotonou, les violences se sont rapidement propagées à l’ombre des mamelles de Savé, les collines qui font la fierté de la ville. Au moins deux « chasseurs » ont été tués, tandis que plusieurs dizaines de policiers ont été blessés.

En janvier dernier, nouvelle poussée de fièvre, après l’arrestation de l’un des meneurs présumés des manifestations postélectorales. Là encore, les affrontements se font violents. On compte deux morts du côté des manifestants, et six policiers blessés. Près d’un an plus tard, Patrice Talon est donc venu demander « pardon ». Il a assuré avoir « pardonné » aux manifestants. « J’ai pardonné, la République a pardonné et comme nous sommes une République, le temps que les choses soient faites dans les normes, nos frères seront libres », a-t-il assuré, évoquant les personnes arrêtées lors des premiers troubles de mai et juin 2019.

Une tournée très politique

Dans la salle, Patrice Talon est venu accompagné de trois membres de son gouvernement : Alain Orounla, ministre de la Communication, Eléonore Yayi Ladekan, ministre de l’Enseignement et de la Recherche, et Abdoulaye Bio Tchané, ministre d’État du Plan et du Développement.

Eléonore Yayi Ladekan, native de Savé, avait été missionnée par le chef de l’État pour mener une médiation auprès des notables de la ville après les violences de janvier. Abdoulaye Bio Tchané, numéro deux du gouvernement, est aussi – et peut-être surtout – le secrétaire général du Bloc républicain (BR, l’un des deux partis de la majorité à siéger à l’Assemblée nationale), très implanté dans le nord du pays.

Quelques heures plus tard, cette fois à Tchaourou, Patrice Talon a continué sur sa lancée, affirmant que « l’heure de la réconciliation a sonné ». « Moi, j’ai pardonné (…) C’est à vous de pardonner maintenant », a-t-il lancé, comme un écho aux propos qu’il venait de tenir à Savé.

À quelques mois de la présidentielle qui devrait avoir lieu en avril, le choix de cette région pour amorcer cette tournée de « reddition des comptes » est éminemment politique. Tout comme les étapes qui ont immédiatement suivi. Après Savé et Tchaourou, Patrice Talon a enchaîné avec Parakou, puis Banikoara. Dimanche, il était à Kérou, Kouandé et Natitingou, au cœur du bassin cotonnier, d’où provient l’or blanc si stratégique pour la balance commerciale béninoise.

Douze départements, une cinquantaine de localités visitées… La tournée, qui doit durer jusqu’au 11 décembre, s’apparente à un véritable marathon. Un proche conseiller de Patrice Talon assure d’ailleurs que si le choix a été fait de démarrer par Savé, ce n’est pas tant pour des raisons politiques que pratiques. « On a commencé par le plus harassant en terme de distance : pour Savé, Tchaourou et Parakou, trois communes visitées en un jour, c’est environ 600 kilomètres parcourus », insiste-t-il, tout en balayant d’un revers de manche les éventuelles arrière-pensées politiques du chef de l’État béninois. « Au bout de quatre ans et demi de mandat, il est naturel qu’il fasse une tournée pour rendre compte du travail accompli. »

Suspens relatif

« Cette tournée n’a pas de lien avec la présidentielle, insiste pour sa part Wilfried Léandre Houngbedji, directeur de la communication à la présidence. Patrice Talon s’est consacré pleinement à la mise en œuvre du Plan d’action du gouvernement et il trouve aujourd’hui justifié d’aller rendre compte auprès des populations, mais aussi de recueillir les commentaires, critiques et doléances. »

Patrice Talon sait que pour aller chercher un second mandat, il doit faire preuve d’empathie, aller à la rencontre des populations. »

Un autre proche du chef de l’État, qui rappelle que Patrice Talon a plusieurs fois mené des tournées à l’intérieur du pays, notamment en 2016, concède cependant que « c’est la première fois qu’une tournée dans les communes est ainsi organisée ». S’agit-il d’un prélude à une déclaration de candidature à la présidentielle ? « La position du président sera dite en temps voulu », sourit ce proche collaborateur du chef de l’État, qui enjoint, pour le moment, de « se contenter des versions officielles ».

Le principal intéressé, lui, entretient un suspens relatif mais garde pour l’heure le silence. Fin septembre, il indiquait à Jeune Afrique avoir d’ores et déjà pris sa décision. « Ma décision est prise. Je sais si je serai ou non candidat », assurait-il, promettant d’en réserver la primeur à ses concitoyens.

« Patrice Talon sera candidat, cela ne fait aucun doute », assure à JA Victor Topanou, qui fut le coordinateur du dialogue politique mené fin 2019 ayant débouché sur les réformes politiques. Cette tournée en est la preuve : il sait que, pour aller chercher un second mandat, il doit certes exposer son bilan, mais aussi faire preuve d’empathie, aller à la rencontre des populations ». Ce vieux routier de la scène politique béninoise avoue cependant avoir été « surpris » par la teneur des propos de Patrice Talon à Savé et Tchaourou : « ce sont des mots forts. Il y a encore quelques mois, personnes n’aurait imaginé que Patrice Talon serait capable de les tenir. »

Quand Talon plaide pour l’opposition

Mais s’il n’a pas parlé de sa propre candidature, Patrice Talon a évoqué celles des autres, et tout particulièrement celles de ses éventuels opposants dans la course au Palais de la Marina. À chacune de ses étapes, il l’a redit : les candidats issus de l’opposition doivent pouvoir concourir, qu’il s’agisse du candidat des Forces cauris pour un Bénin émergent (FCBE) ou de celui que souhaiterait représenter le parti Les Démocrates, dont il a assuré qu’il recevrait très bientôt les documents leur ouvrant les portes de la reconnaissance légale.

« Nous allons faire tout ce qu’il faut pour que les grands partis politiques prennent part aux élections à venir », a notamment promis le chef de l’État lors de son étape de Parakou. Il aura fallu un peu de temps : Les Démocrates, formation pour partie créée par d’anciens cadres des FCBE ayant suivi Thomas Boni Yayi lorsque ce dernier a claqué la porte du parti, ont en effet déposé leur dossier au ministère de l’Intérieur en juillet dernier.

Si le président béninois insiste sur ce point, c’est que la question se pose avec acuité depuis la réforme du code électoral. Ce dernier prévoit en effet que les candidats à la présidentielle doivent justifier du parrainage d’au moins 10 % des 83 députés et des 77 maires pour pourvoir se présenter. Or, aucun député de l’opposition ne siège à l’Assemblée nationale, et les résultats des dernières élections locales ne permettent pas à l’opposition d’aligner suffisamment de parrains potentiels. « Sur ce point, Patrice Talon a été clair et l’a redit à chacune de ses étapes, insiste un conseiller du chef de l’État béninois qui l’accompagne dans cette tournée. Les FCBE et Les Démocrates doivent avoir les parrainages pour participer à la présidentielle. Ils auront leurs parrainages ».

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