Politique

De Pikine à Guédiawaye : banlieues de Dakar, la révolution capitale

Réservé aux abonnés | | Par - à Dakar
Mis à jour le 20 novembre 2020 à 13h03
Les travaux du prochain Bus Rapid Transit ont débuté a Guediawaye, pour les installations pilote de ce projet de désengorgement des régions de Dakar et Guediawaye.

Les travaux du prochain Bus Rapid Transit ont débuté a Guediawaye, pour les installations pilote de ce projet de désengorgement des régions de Dakar et Guediawaye. © Guillaume Bassinet pour JA

Hier très populaires, les communes de Guédiawaye et Pikine attirent aujourd’hui la classe moyenne. La métropole dakaroise, où l’opposition espère s’imposer, jouera un rôle décisif lors des élections locales de 2021, trois ans avant l’échéance présidentielle sénégalaise.

Une poignée de gamins du quartier posent leur regard curieux sur la chorégraphie de trois danseurs qui s’exécutent au rythme de l’afrobeat devant la fresque d’un ghetto-blaster géant et un portrait de Nelson Mandela. Le centre Guédiawaye Hip-hop, devenu incontournable dans la vie culturelle de cette ville de la banlieue de Dakar, accueille tous les jours les jeunes du coin. À moins d’un kilomètre de là, le chantier du futur hôtel de ville avance bon train. Située à quelques pas, l’actuelle mairie deviendra bientôt un centre commercial. Dans les allées Serigne Saliou Mbacké qui la desservent, les jardinières verdies et la peinture fraîche remplacent progressivement le sable et les gravats.

À l’échelle d’une ville de 500 000 habitants, c’est encore bien peu, mais ces aménagements tranchent avec l’image d’entassements d’habitats précaires que l’on colle d’habitude à la banlieue de Dakar. Aliou Sall, le maire de Guédiawaye, y voit les signes d’un frémissement culturel, commercial et urbain en marche dans la ville, et plus largement dans toute la périphérie de Dakar. Avec plus de la moitié des 3,6 millions d’habitants recensés autour de la capitale sénégalaise, la banlieue aspire à changer de visage.

« Jusqu’ici, la banlieue a essentiellement joué un rôle de ville-dortoir pour ceux qui travaillent à Dakar. On a totalement oublié certaines fonctions essentielles qui font une ville sur les plans culturel, économique et social. Du coup, on a aujourd’hui un déficit criant d’infrastructures que l’on pallie comme on peut », résume Aliou Sall. Pour comprendre ce diagnostic, il faut revenir soixante-dix ans en arrière. À l’époque, l’entrée de la péninsule n’est qu’une vaste étendue de plaines broussailleuses. Les premières installations dans les années 1950 découlent du départ forcé des villages qui ceinturent le Plateau (le centre-ville de Dakar), alors en plein expansion, et de l’exode rural.

Explosion démographique

Des installations spontanées, souvent anarchiques, à la suite desquelles l’explosion démographique pousse l’État à se saisir de la question de l’habitat. S’en suit la construction de plusieurs cités destinées aux fonctionnaires. « Après l’habitat spontané, puis organisé pour les fonctionnaires, est arrivée la promotion privée. C’est à ce moment que l’on n’a plus maîtrisé l’explosion démographique. Dans une ville comme Guédiawaye, on arrive à une urbanisation qui couvre 96% du territoire. Cela pose un problème d’aménagement et nous cherchons aujourd’hui à tout réorganiser », explique Aliou Sall.

Les populations sont entassées à l’entrée de Dakar, où tout est concentré, quand le reste du pays est à la traîne. »

Un réaménagement nécessaire pour les populations déjà installées, mais aussi pour le flot de nouveaux arrivants absorbé chaque année. Souvent des jeunes actifs ou des habitants issus de la classe moyenne qui quittent le centre de Dakar face à l’envol des prix de l’immobilier et la saturation foncière. « La banlieue de Dakar est assez représentative de l’état général du pays. Les populations sont entassées à l’entrée de Dakar, où tout est concentré, quand le reste du pays est à la traîne », analyse Ibou Sane, professeur en sociologie et en sciences sociales à l’université Gaston-Berger de Saint-Louis.

Saturée, la banlieue se heurte à un casse-tête en matière d’aménagements du territoire : se moderniser, développer ses services et ses infrastructures, tout en s’attaquant à des problèmes aussi vieux que son existence. « L’assainissement reste l’un des enjeux les plus sensibles en banlieue, mais les choses évoluent. À Guédiawaye, les investissements réalisés ont permis de quasiment régler la question des inondations, notamment grâce à l’installation d’un réseau d’évacuation des eaux pluviales », explique Aliou Sall, dont les administrés ont eu les pieds au sec cette année.

Redynamisation des quartiers populaires

Les habitants de Keur Massar, un peu plus à l’est dans le département de Pikine, n’ont pas eu cette chance. Durement touchée, une partie de la ville a été inondée pendant plusieurs semaines, causant d’importants dégâts humains, matériels et sanitaires. « Pour lutter contre les inondations mais aussi réaménager les espaces libérés par les sinistres, il faut l’aide de l’État. Les collectivités n’ont pas les moyens d’agir seules », déplore Abdoulaye Thimbo, maire de Pikine, la plus grande ville de la banlieue dakaroise qui comptait 1,2 million d’habitants en 2013, au moment du dernier recensement officiel. Un constat partagé par les maires voisins. « Le tissu économique, souvent informel, et les ressources fiscales ne permettent pas à la collectivité de subvenir à ses besoins d’investissements, et parfois même de fonctionnement. Nous sommes régulièrement amenés à solliciter des crédits auprès du budget de l’État, preuve du marasme économique des collectivités territoriales », renchérit Aliou Sall.

Tous les jours, on observe un mouvement de balancier de près de 2 millions de personnes qui quittent Rufisque, Pikine et Guédiawaye pour aller à Dakar. »

Quand Pikine mise sur la formalisation de son économie, notamment portée par l’artisanat, Guédiawaye compte sur le développement des services. Avec une priorité mise sur le secteur médical et paramédical, que viendra bientôt renforcer l’hôpital Dalal Jamm, l’un des plus grands du pays. Une redynamisation des quartiers populaires qui doit aller de pair avec l’arrivée de nouveaux transports en commun pour répondre à l’infernal défi de la mobilité urbaine à Dakar. « Les populations souffrent beaucoup en termes de mobilité. Tous les jours, on observe un mouvement de balancier de près de 2 millions de personnes qui quittent Rufisque, Pikine et Guédiawaye pour aller à Dakar », admet Aliou Sall. Selon le Conseil exécutif des transports urbains de Dakar, 1,7 million de travailleurs dont les options de déplacement se limitent aux cars rapides, aux taxis collectifs et aux véhicules individuels.

Si l’autoroute à péage, entamée sous la présidence d’Abdoulaye Wade et réceptionnée sous Macky Sall, a déjà permis d’absorber une partie des déplacements, le problème est loin d’être réglé. En plus du prolongement de certains axes routiers de la capitale, l’État a lancé deux chantiers d’envergure. D’un côté, le BRT, un réseau de 150 bus reliant Dakar à sa banlieue qui devrait être opérationnel en 2022. De l’autre, le Train express régional (TER), un chantier très contesté pour son coût et son retard, dont les rames doivent circuler entre la capitale et Diamniadio en desservant la banlieue. « Pikine compte beaucoup sur l’arrivée du TER qui pourrait faire passer le trajet jusqu’en centre-ville d’une heure à moins de dix minutes », expose le maire Abdoulaye Thimbo.

Parent pauvre de la capitale

Si les projets ne manquent pas, leurs effets, eux, se font attendre. En plus des chantiers pour les transports, « l’État œuvre à l’amélioration du cadre de vie, avec par exemple des programmes zéro déchet, des aménagements pour capter les eaux de pluie et éviter les inondations ou encore la construction de logements sociaux », explique Oumar Ba, directeur du cadre de vie et de l’hygiène publique au ministère de l’Urbanisme. Car le principal enjeu reste de « fixer les populations sur place », explique le sociologue Ibou Sane. Et de faire en sorte que la banlieue de Dakar ne se sente plus le parent pauvre de la capitale. Les hommes politiques de tous bords ne s’y sont pas trompés. Par leur poids démographique, les banlieues dakaroises représentent un immense réservoir électoral. En 2012, Macky Sall clôturait à Pikine sa campagne électorale. Sept ans plus tard, la figure montante de l’opposition Ousmane Sonko y organisait à son tour un meeting géant.

Alors que Pikine et Guédiawaye (leur maire respectif, Abdoulaye Thimbo et Aliou Sall, sont l’oncle et le frère du président sénégalais) sont aux mains de l’APR, le parti du président Macky Sall, Rufisque et ses 490 000 habitants sont tenus par le Parti démocratique sénégalais (PDS) d’Abdoulaye Wade. Autant de villes périphériques qui seront au cœur des élections locales de 2021, et pour la classe politique une manière de prendre le pouls de l’électorat en vue de la présidentielle de 2024.

Bien implantée dans les banlieues, la majorité devra notamment faire face à la montée en puissance d’Ousmane Sonko qui y a réalisé de bons scores lors du scrutin présidentiel de 2019. « Les banlieues sont dépourvues d’infrastructures et d’équipements mais représentent une base politique énorme, d’autant que la population y est très jeune, décrypte le sociologue Ibou Sane. Ce n’est pas pour rien que la majorité comme l’opposition y portent une attention toute particulière. Les acteurs politiques savent que quiconque gagne la banlieue, gagne Dakar. »

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