Politique

Indice Mo Ibrahim 2020 : un bilan préoccupant, sans compter le Covid

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Le milliardaire Mo Ibrahim, à Nairobi, au Kenya, en mars 2015

Le milliardaire Mo Ibrahim, à Nairobi, au Kenya, en mars 2015 © AP Photo/Ben Curtis

Pour la première fois en dix ans, l’indice Ibrahim de la gouvernance en Afrique note une dégradation de la situation. Et il ne prend pas en compte le Covid-19 et les troubles récents en Éthiopie ou en Côte d’Ivoire…

Sa publication est attendue chaque année, ne serait-ce que pour savoir qui ont été les bons et les mauvais élèves du millésime écoulé. L’indice Ibrahim de la gouvernance en Afrique (IIAG), réalisé par la fondation du milliardaire anglo-soudanais Mo Ibrahim, est devenu une institution et ses qualités comme ses défauts sont connus de tous.

Pour les premières : une analyse très complète et couvrant toute l’Afrique du respect des droits fondamentaux, du fonctionnement de la démocratie, du climat des affaires, de l’indépendance de la justice et de l’état des services publics les plus indispensables. Pour les seconds : un indice parfois presque illisible tant chaque item est détaillé, des analyses très théoriques, et surtout un palmarès qui a la fâcheuse tendance à n’évoluer que très peu d’une année sur l’autre.

En régression

Rendu public ce 16 novembre 2020, l’indice 2019 apporte pourtant une première (mauvaise) surprise : pour la première fois depuis que la Fondation Mo Ibrahim s’est attelée à la tâche, l’état global de la gouvernance en Afrique est en régression. Un résultat « préoccupant », indique immédiatement Abdoulie Janneh, le directeur exécutif de la Fondation, qui doit inciter chacun à « aller voir ce qu’il y a derrière ces données, quelle histoire elles racontent ».

L’histoire, dans ses grandes lignes, est la suivante. Depuis 2010, dans les quatre grandes catégories retenues par l’IIAG (à savoir : participation, droits et inclusion ; sécurité et État de droit ; développement humain ; fondements des opportunités économiques), la situation n’avait cessé de s’améliorer. Depuis 2015 toutefois, cette progression avait connu un ralentissement. Et en 2019, on a observé pour la première fois un recul de la note moyenne, qui concerne trois catégories sur quatre (seules les « opportunités économiques » sont épargnées).

Seuls huit pays ont réussi à progresser dans les quatre catégories de l’indice »

En haut du classement, c’est-à-dire du côté des pays où les droits et la légalité sont les mieux respectés, on retrouve une fois de plus Maurice, suivie du Cap Vert, des Seychelles, de la Tunisie et du Botswana. L’Afrique du Sud, le Maroc, le Sénégal et le Rwanda ne sont pas loin derrière, Niger, Mali et Gabon naviguent au milieu du classement, tandis que les trois Guinée et les deux Congo sont relégués au fond de la classe, devant le trio qui ferme la marche : Érythrée, Soudan du Sud et Somalie.

Version tronquée

Autre conclusion importante, soulignée par Camilla Rocca, qui dirige l’ensemble des analystes chargés de la réalisation de l’indice : « Seuls huit pays ont réussi à progresser dans les quatre catégories » : l’Angola, la Côte d’Ivoire, l’Éthiopie, Madagascar, les Seychelles, le Soudan, le Tchad et le Togo. La présence de certains noms peut surprendre étant donné l’actualité de cette fin d’année 2020 – l’Éthiopie en état de quasi guerre civile, la Côte d’Ivoire plongée dans les violences post-électorales – mais elle s’explique par le fait que l’indice se base sur des données collectées jusqu’à la fin 2019. Il ne prend donc pas en compte les événements récents et, plus troublant, fait l’impasse sur toutes les conséquences de la pandémie de Covid-19.

La vie publique et les droits risquent d’être touchés par le Covid, alors qu’on observait déjà une dégradation »

« Le rapport donne une image de la situation juste avant la pandémie, argumente Camilla Rocca, mais bien sûr, nous avons réfléchi aux conséquences que celle-ci allait avoir pour le continent. Il est évident que tout ce qui concerne la participation des citoyens à la vie publique et le respect des droits risque d’être touché, alors qu’on observait déjà une dégradation. »

« Le constat est le même pour le développement humain, c’est-à-dire l’accès à la santé, à l’éducation, à la protection sociale… poursuit-elle. La situation est différente pour ce que nous appelons les “opportunités économiques” : dans cette catégorie, la tendance était à l’amélioration, donc l’impact du Covid risque d’être très visible s’il inverse cette tendance. »

L’IIAG publié en cette fin 2020 donne donc une version qui paraît tronquée, et dont les conclusions apparaissent contrastées. Lors de la dernière année observée, l’état général de la gouvernance s’est plutôt dégradé mais, sur dix ans, l’amélioration est nette, comme Mo Ibrahim lui-même le rappelle régulièrement. La situation des grandes infrastructures, par exemple, s’est améliorée dans 53 pays sur 54 en dix ans. Celle des services de santé dans 51 pays, celle de la prise en compte des problèmes environnementaux dans 46.

Grande insatisfaction des citoyens

L’équipe en charge de l’indice semble consciente des limites de son outil et quelques améliorations ont déjà été apportées. De nouveaux critères, notamment, ont été ajoutés : l’état de la lutte contre la corruption, les procédures judiciaires, les relations au travail ou la protection sociale.

Par ailleurs, si elle continue à attribuer une note à chaque pays dans les différents domaines, la Fondation a aussi décidé de tenir compte de l’opinion des principaux intéressés : les citoyens qui sont soumis à cette fameuse gouvernance et sont les premiers usagers des services publics. Là encore, les résultats 2019 sont sévères : l’indice relève un très haut niveau d’insatisfaction des citoyens, qui ont tendance à considérer que la situation se dégrade dans tous les domaines, y compris ceux où l’IIAG signale au contraire une amélioration (comme les opportunités économiques).

Rien de très réjouissant, en somme, dans cette édition 2020 de l’indice de Mo Ibrahim. Faudra-t-il attendre le mois de février, date à laquelle la Fondation remet traditionnellement son prix du leadership à un dirigeant africain considéré comme exemplaire, pour entrevoir un rayon de soleil ? Cela n’est même pas certain : depuis 2017 et Ellen Johnson Sirleaf, ce prix n’a plus été décerné, faute de candidat crédible.

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