Politique

Guinée : le bipartisme, solution contre le vote ethnique ?

Réservé aux abonnés | | Par - à Conakry
Mis à jour le 16 novembre 2020 à 17h02
Des civils et des soldats font la queue pour voter à Conakry, à l’occasion du premier tour de l’élection présidentielle, le 18 octobre 2020.

Des civils et des soldats font la queue pour voter à Conakry, à l'occasion du premier tour de l'élection présidentielle, le 18 octobre 2020. © Sadak Souici/AP/Sipa

Au lendemain d’un scrutin présidentiel marqué par des violences, sur fond d’instrumentalisation politique des appartenances ethniques, le mouvement « Guinée avant tout » propose d’instaurer le bipartisme. Mais l’idée a ses détracteurs.

Le 3 avril 1984, lorsqu’il prend le pouvoir après 26 ans de parti unique sous Ahmed Sékou Touré, le colonel Lansana Conté est un partisan déclaré du bipartisme. Mais sept ans plus tard, le militaire cède au vent de la démocratie qui souffle sur le continent au lendemain de la conférence de la Baule et, sous la pression de l’opposition, une Constitution consacrant le multipartisme intégral est adoptée, le 23 décembre 1991.

En 1993, le pays tient sa première présidentielle ouverte, remportée par Lansana Conté, qui se maintiendra au pouvoir jusqu’à sa mort, en décembre 2008. « Lansana Conté était inspiré par l’exemple nigérian qui avait décidé dans les années 1980 d’aller à un bipartisme, se souvient Bah Oury qui comptait à l’époque parmi les opposants au régime. Nous, au contraire, nous estimions que deux partis ne pouvaient pas refléter la diversité d’opinions. Cela aurait signifié la naissance d’une oligarchie politique, au détriment de l’écrasante majorité de la population ».

Dépasser le bras de fer RPG-UFDG

Mais 30 ans après, et plus encore après l’épisode des violences électorales qui ont marqué le scrutin présidentielle du 18 octobre, certaines voix s’élèvent pour promouvoir l’instauration du bipartisme. L’argument de ses partisans ? Ce système permettrait d’en finir avec l’affrontement que se livrent Malinkés et Peuls, les deux ethnies majoritaires dans le pays, à travers le Rassemblement du peuple de Guinée (RPG Arc-en-ciel, d’Alpha Condé), réputé majoritairement malinké, et l’Union des forces démocratiques de Guinée (UFDG, de Cellou Dallein Diallo), considéré comme essentiellement peul.

« Le multipartisme est un système qui nous a été imposé et, depuis, la Guinée ne se retrouve pas. Il nous faut bannir ce système pour un autre plus adéquat : le bipartisme », soutient Aboubacar Sidiki Kaba, vice-coordonnateur du Mouvement Guinée avant tout (MAGT).

Un avis partagé par le Conseil national des organisations de la société civile (CNOSC), dont le président, Dansa Kourouma, estime que « la seule solution pour l’alternance, aujourd’hui menacée, est le bipartisme. Les Guinéens en ont marre de la multiplicité des partis, décrédibilisés par la transhumance politique. » Le président du  CNOSC assure par ailleurs que le bipartisme qu’il promeut « ne sera pas basé sur la configuration politique actuelle avec l’UFDG d’un côté et le RPG de l’autre ».

Et Dansa Kourouma d’insister : « Lansana Conté et Sékou Touré avaient raison : connaissant la mentalité des Guinéens et le problème ethnique hérité de la colonisation, ils n’ont pas accepté le multipartisme ».

« Bipartisme de fait »

L’idée a cependant ses détracteurs. « Instaurer le bipartisme, ce serait légaliser le condominium politico-ethnique exercé par les Mandings et les Peuls, qui vont ensuite faire les yeux doux aux autres communautés, juge ainsi Mamadou Bah Baadiko, président de l’Union des forces démocratiques (UFD) et député à l’Assemblée nationale. Le bipartisme ne serait qu’une consécration de la division du pays en deux blocs ethniques ». Le patron de l’UFD en veut d’ailleurs pour preuve le dernier scrutin présidentiel, lors de laquelle, « en réalité, il n’y avait que deux candidats, on était dans un bipartisme de fait ».

« Il n’y a d’opposition que sur l’identité de l’occupant du fauteuil présidentiel, mais pas du point de vue idéologique, sur les programmes de société. Vous pouvez mettre dans la même catégorie, des partis opposés », observe de son côté Bah Oury.

Quant au politologue Kabinet Fofana, il se montre pour le moins dubitatif sur les vertus supposées d’un bipartisme imposé. « Même si on le décrète, il ne pourrait qu’atténuer le vote ethnique, juge l’analyste. La preuve, c’est que la loi interdit que les partis politiques soient créés sur une base ethnique ou régionaliste, et pourtant, la pratique est tout autre ».

Pour Kabinet Fofana, ce n’est pas le système partisan qu’il faut changer. « Seule une prise de conscience de l’électorat pourrait mettre fin à cette instrumentalisation politique de l’appartenance ethnique. Il faut une éducation à la citoyenneté des électeurs, qui doivent aussi savoir qu’ils ont la capacité de changer l’agenda politique. Cela renvoie à la validité et à l’intégrité du vote. »

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