Diplomatie

Présidentielle américaine : « Au Maghreb, Joe Biden voudra réaffirmer le leadership des États-Unis »

Réservé aux abonnés | | Par - à Washington
Mis à jour le 18 novembre 2020 à 09h49
Le président élu Joe Biden, au Queen Theater, le lundi 16 novembre 2020, à Wilmington.

Le président élu Joe Biden, au Queen Theater, le lundi 16 novembre 2020, à Wilmington. © Andrew Harnik/AP/SIPA

Relations avec le Maroc et l’Algérie, dossier libyen, crise saoudo-iranienne… L’élection du nouveau président américain Joe Biden devrait en partie rebattre les cartes dans la région.

Pour Hafed El-Ghwell, chercheur américano-libyen auprès de l’université Johns Hopkins (Baltimore, États-Unis), Joe Biden veut signer le retour de la diplomatie américaine au Maghreb, région quelque peu délaissée par son prédécesseur, et ce malgré la crise libyenne.

Loin de la diplomatie transactionnelle de Donald Trump, le nouveau président américain devrait donc renouer avec une approche plus classique de la région, davantage orientée contre l’influence croissante de la Russie et de la Chine. La question des droits de l’homme, pour laquelle Donald Trump n’a jamais caché son désintérêt, devrait également marquer son retour dans les relations entre l’Amérique et le monde arabe.

Jeune Afrique : Comment le nouveau président américain Joe Biden perçoit-il le Maghreb ?

Hafed El-Ghwell : Le Maghreb est une belle opportunité pour lui de réaffirmer le leadership américain et de faire face sérieusement à la Russie et à la Chine. Au sein de cette région, il pourra y poursuivre le travail démarré par Barack Obama et mis en suspens par l’administration Trump.

Prenons d’abord la Tunisie. Joe Biden est convaincu que la révolution de 2011 ne s’est pas soldée par un échec. Actuellement, le pays dispose d’une des constitutions les plus progressistes du monde.

Certes, il sait qu’il y a encore à faire en matière de consolidation démocratique. C’est d’ailleurs pour cela que son équipe est en pleine préparation d’une conférence portant sur la démocratie à Tunis. Je ne peux pas vous donner plus de détails à ce propos, mais cela m’a été rapporté par des sources proches de ce dossier à Washington.

En ce qui concerne le Maroc, Biden et les membres du Congrès et du Pentagone insistent sur les liens historiques entre Rabat et Washington, et qui devraient être renforcés. Joe Biden et son équipe ont plutôt une perception positive du pays, notamment du point due vue du développement social et institutionnel.

Biden est convaincu qu’un vrai travail diplomatique et politique permettra de trouver une issue à la guerre en Libye

Pour l’Algérie, l’histoire est un peu différente. Biden cherchera surtout à faire de ce pays un interlocuteur pouvant l’aider sur le terrain en Libye. Pour cela, il aurait intérêt à renforcer la coopération avec les services de renseignement algériens. Il évoquera aussi le sujet des ingérences étrangères en Libye avec le président égyptien car il sait qu’il est impossible d’envisager une quelconque résolution de la crise libyenne sans l’implication, entre autres, du Caire. 

En Libye justement, la diplomatie américaine a paru en retrait sous Donald Trump. Joe Biden cherchera-t-il à peser davantage sur ce dossier ?

Biden essayera de faire tout le contraire de Trump. Il est convaincu qu’un vrai travail diplomatique et politique permettra de trouver une issue à cette guerre. Les puissances régionales ont transformé la lutte interne libyenne en une guerre internationale, un théâtre de leurs rivalités.

Le chercheur Hafed Al-Ghwell.

Le chercheur Hafed Al-Ghwell. © FMI

Joe Biden cherchera ainsi à limiter au maximum l’influence turque, russe, émirati et égyptienne sur le terrain. Qu’ils soient les alliés de Haftar ou du gouvernement d’union nationale (GNA), tous ces pays se sont sentis très libres d’agir en Libye au vu de l’indifférence de Trump à l’égard de ce dossier.

Plus généralement, comment Biden va-t-il se démarquer de son prédécesseur sur les questions internationales ?

Certes, il y a une vraie lassitude au sein de l’opinion américaine en ce qui concerne le rôle que doivent jouer les États-Unis dans toutes ces guerres. On ne soutient plus l’interventionnisme et on estime qu’il faut réduire le budget de défense américain. Et puis, Biden est largement concentré sur les questions internes. Mais c’est un homme qui croit au rôle de la diplomatie.

N’oublions pas qu’il a œuvré durant 40 ans au sein des institutions de Washington. En cela, il se démarque clairement de Trump. Par ailleurs, l’ère des coups de fil directs au président est révolue. On se rappelle tous comment le beau-fils de Donald Trump, Jared Kushner, envoyait des messages directement à son ami Mohammed Ben Salmane, le prince héritier saoudien, lui rapportant ce qu’il se passait, et lui demandant ce qu’il pouvait faire pour lui.

Cela va clairement changer. Tous les chefs d’État arabes devront respecter la hiérarchie avant d’être écoutés par le président des États-Unis. Cela s’applique aussi à au président égyptien Abdelfattah al-Sissi [que Donald Trump a qualifié de son « dictateur préféré »]. D’ailleurs, il est clair que Biden sera plus ferme sur la question des droits de l’homme en Égypte.

Donc, selon vous, les relations avec Riyad et Le Caire vont certainement se rafraîchir  ?

Pour l’Égypte, il y a un élément à prendre en considération : il y a la conviction à Washington que l’Égypte devient un partenaire régional moins important. Par conséquent, Joe Biden peut se permettre d’imposer ses conditions, et tout particulièrement rattacher son aide économique et militaire – dont le pays a le plus grand besoin – au respect des droits de l’homme.

Récemment, 56 membres du Congrès américain ont écrit une lettre ouverte au président égyptien dans laquelle ils avertissaient que les violations des droits de l’homme ne seraient plus tolérées et que Biden ne signerait pas de chèque en blanc à al-Sissi.

L’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi n’a pas vraiment été digérée par les conseillers de Biden

En ce qui concerne l’Arabie saoudite, l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi, qui a causé un grand embarras à Washington, n’a pas vraiment été digérée par les conseillers de Biden. Ce qui changera sans doute, c’est l’idée selon laquelle les dirigeants saoudiens auront toujours porte ouverte à la Maison Blanche.

Les relations entre les deux pays ne pourront pas rester les mêmes. En octobre dernier, Biden l’a assuré. Il ne sacrifiera pas les valeurs américaines simplement pour vendre des armes. Sa vice-présidente, Kamala Harris, a aussi affirmé qu’elle est contre le rôle joué par l’Arabie saoudite dans la guerre au Yémen. La prudence est aussi de mise avec la Turquie. Sur ce sujet, on se demande si Biden imposera des sanctions à Ankara à la suite de son achat d’armement russe.

L’Iran est-il vraiment le grand gagnant de l’élection de Biden ?

Biden veut instaurer une relation différente avec ce pays. Il veut rétablir l’accord nucléaire dont Trump s’est retiré en mai 2018. Mais il sait qu’il n’y a aucune garantie que Téhéran accepte d’y revenir sans aborder sa situation économique.

Par ailleurs, les capacités d’armement nucléaire de l’Iran ont repris fortement. Et Joe Biden se rend bien compte aussi du problème des interventions de l’Iran dans la région. Mais il estime que l’Amérique ne doit pas faire cavalier seul dans cette affaire, que son action sera plus efficace en se coordonnant avec des alliés. Une approche qui rend nerveux certains pays comme la Chine.

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