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Politique

Présidentielle au Burkina Faso : les chantiers du président-candidat Kaboré

Réservé aux abonnés | | Par - à Ouagadougou
Roch Marc Christian Kaboré, lors de son premier meeting, à Bobo Dioulasso.

Roch Marc Christian Kaboré, lors de son premier meeting, à Bobo Dioulasso. © Sophie Garcia / Hans Lucas

Sécurité, santé, réconciliation, relance de l’économie, retour des exilés… Le président Roch Marc Christian Kaboré, en lice pour un second mandat, aura fort à faire pour remettre le pays en ordre de marche s’il est reconduit dans ses fonctions.

Roch Marc Christian Kaboré est confiant. Candidat à sa succession, le président vient d’amorcer la dernière ligne droite d’une campagne électorale lancée le 5 novembre à Bobo-Dioulasso. « Son bilan à mi-parcours est positif, nous sommes satisfaits de la mobilisation constatée dans toutes les régions traversées, veut croire Thierry Hot, conseiller spécial du chef de l’État. Notre candidat aborde cette dernière semaine avec sérénité, fort de son bilan. »

Un bilan qui est cependant loin d’être inattaquable, tant les défis se sont accumulés, au premier rangs desquels la dégradation de la situation sécuritaire. S’il parvient à convaincre les Burkinabè qu’il est toujours l’homme de la situation face à une opposition bien décidée à en découdre, le chef de l’État sait que les priorités seront nombreuses. Tour d’horizon de ce bilan que le président-candidat met en avant, et des grands travaux laissés en chantier.

· La sécurité, le chantier prioritaire

Sans surprise, la principale ombre au tableau du quinquennat demeure l’insécurité grandissante. Depuis 2015, les violences ont fait plus de 1 300 morts et plus d’un million de déplacés. Jusque-là paisible, la campagne a été endeuillée par la mort de 14 soldats, victimes d’une embuscade à Tin-Akoff le 11 novembre. Un épisode sanglant qui rappelle que la sécurité demeure un défi majeur. « Suite à l’attaque de Tin-Akoff, j’ai décidé de suspendre ma campagne pour 48 heures à compter du 13 novembre », a annoncé le président Kaboré sur les réseaux sociaux.

« Le grand défi du quinquennat reste la situation sécuritaire qui se dégrade et va continuer de se détériorer si l’on maintient une logique purement militaire d’écrasement des différents insurgés armés, souligne Rinaldo Depagne, directeur Afrique de l’Ouest de International Crisis Group, une ONG basée à Dakar. L’Union pour le progrès et le changement (UPC) et le CDP, deux poids lourds de l’opposition, prônent une approche différente, notamment sur le dialogue. S’il venait à être réélu, le chantier crucial du président Kaboré devra être d’écouter ces offres de dialogue avec les groupes armés pour ramener la paix et la cohésion sociale. »

· L’investissement dans la santé

Alors que la campagne se déroule en pleine pandémie de coronavirus, responsable de 68 décès à la mi-novembre dans le pays, le camp présidentiel entend mettre en avant les investissements réalisés dans la santé. À commencer par la gratuité des soins pour les femmes enceintes et les enfants de moins de cinq ans. « C’est une mesure qui coûte cher, mais j’en suis particulièrement fier », indiquait le chef de l’État dans un entretien accordé à JA à la mi-octobre.

Si celle-ci a de fait coûté à l’État plus de 100 milliards de F CFA (152,45 millions d’euros), les autorités lui attribuent des résultats déjà tangibles. Entre 2010 et 2015, le taux de consultation des moins de 5 ans était de 1,7 contact par enfant et par an. Depuis la mise en œuvre de la mesure, cet indicateur de la fréquentation des centres de santé est passé à 3,08 contacts en 2018, dépassant la norme recommandée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

Un chantier inachevé, selon l’opposition. « La mesure de gratuité n’est pas effective partout, malgré les textes qui l’organisent, dénonce Eddie Komboïgo, candidat du Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP). Des patients continuent à acheter des médicaments génériques. Et dans certains villages, des ruptures de médicaments persistent. »

· La nécessaire réconciliation

S’il l’emporte, Kaboré aura un autre priorité : la réconciliation. Un vaste chantier qui pourrait débuter par le retour des exilés politiques, en particulier celui de l’ancien président, Blaise Compaoré. Lors d’un meeting tenu à la mi-novembre dans le fief de ce dernier à Ziniaré, à une cinquantaine de kilomètres de Ouagadougou, Roch Marc Christian Kaboré a publiquement envisagé un retour de son prédécesseur. « Le président Compaoré, qui a gouverné ce pays pendant 27 ans, ne peut revenir comme les autres. On doit préparer son retour pour que les choses soient claires pour tout le monde », a déclaré Kaboré.

Nous sommes dans un processus de réconciliation qui n’est pas une course de vitesse

« Un forum national de la réconciliation devra être convoqué avant juin 2021 pour baliser le terrain pour le retour de Blaise Compaoré. Nous sommes dans un processus de réconciliation qui n’est pas une course de vitesse. Si je suis élu, le premier semestre de 2021 doit nous permettre de régler ces questions-là. Nous allons réunir l’ensemble des composantes de la société pour discuter de la réconciliation et la décision [sur les conditions du retour de l’ancien président] sera prise », avait-il déclaré face à la presse internationale en octobre.

Mais les divisions politiques ne doivent pas occulter les dissensions communautaires provoquées par les flambées de violence. « De mon point de vue, il y a deux réconciliations : celle due à la fin du règne de Blaise Compaoré, qui a laissé des stigmates sur fond d’opposition politique, et une autre liée à la crise sécuritaire, dont le défi est de ressouder des communautés opposées dans les zones rurales », ajoute Rinaldo Depagne.

· Une justice à consolider ?

Jadis indexée pour ses décisions controversées et taxée d’être à la solde du pouvoir, la justice burkinabè a retrouvé des couleurs. « Kaboré a réglé la question de l’indépendance de la justice en engageant une séparation des pouvoirs entre l’exécutif et le judiciaire », estime Rinaldo Depagne d’International Crisis Group. Le Conseil constitutionnel a marqué une certaine indépendance en validant la candidature de l’ancien Premier ministre Yacouba Isaac Zida, en exil et sous le coup de poursuites judiciaires. Sous d’autres cieux, nous n’avons pas cette autonomie ».

Augustin Loada, président du Mouvement patriotique pour le salut (MPS, le parti de Zida) et constitutionnaliste réputé, n’y voit en aucun cas une marque d’indépendance. « Zida n’a jamais été condamné, il remplit de ce fait les conditions requises pour candidater à la présidence. Nous avons fourni son décret de radiation des forces armées. Je suis donc surpris qu’une certaine opinion s’étonne de cette décision du Conseil constitutionnel », assure-t-il. Ces derniers mois, son candidat n’a pas manqué de dénoncer la partialité du système judiciaire. Dans une interview accordée à JA en février, Yacouba Isaac Zida avait critiqué « une véritable collusion entre le pouvoir politique et certains milieux du pouvoir judiciaire. »

· Les infrastructures, moteurs de croissance

Alors que la campagne touche à sa fin, les partisans du chef de l’État ont longuement vanté les projets réalisés en matière d’infrastructures. De fait, 2 600 km de route en terre ont été bitumés, 969 km supplémentaires attendent d’être achevés, 1 200 km ont été réhabilités, et 4 000 pistes rurales ont été aménagées. « Pour ces travaux routiers, il y a eu des lancements en grande pompe, mais nous constatons que beaucoup sont en souffrance, nuance toutefois le député Moussa Zerbo, porte-parole de Zéphirin Diabré (UPC). La qualité est parfois mauvaise et nous avons des routes biodégradables qui ne résistent pas aux intempéries, comme l’axe Dédougou-Tougan, ou comme les voiries réalisées à Gaoua dans le cadre des festivités du 11 décembre »

Pour les autorités, ces infrastructures sont des moteurs de croissance. « À côté de ces projets routiers, il y a aussi le chantier de l’autoroute Abidjan-Ouaga, dont les études sont en cours. Les investissements dans ces projets, couplés aux centrales solaires, devraient doper la croissance », explique une source gouvernementale. Et selon la majorité présidentielle, les résultats obtenus par l’ambitieux Plan national de développement économique et social, lancé en 2016 pour un coût estimé à 15 400 milliards de F CFA, soit 23,5 milliards d’euros, ont permis de porter la croissance du PIB à 6,3% entre 2016 et 2019, contre 4% entre 2014 et 2015. Une manne sur laquelle compte le pouvoir pour sortir le pays de la récession provoquée par la pandémie.

· Réforme de l’administration publique

Alors que les fonctionnaires ont vu leur salaire croître en moyenne de 47% entre 2016 et 2019, une réforme de l’administration publique figure au programme de l’actuel président. « Le chef de l’État souhaite passer d’une administration de procédure à une administration de résultats », soutient un collaborateur.

« Il n’est pas possible de refonder l’État sans une administration réformée : simplification des procédures administratives, services publics de qualité, etc. », avance un ministre sous couvert de l’anonymat. Une réforme impérieuse qui devrait, in fine, corriger les disparités criantes dans la rémunération des agents publics de l’État. Reste à savoir si Roch Marc Christian Kaboré convaincra les Burkinabè de lui laisser le champ libre pour la mener.

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