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Enquête sur un crash

| Écrit par Georges Dougueli

Erreur de pilotage, panne mécanique ou simple aléa malheureux ? L’accident de la Kenya Airways fait l’objet de toutes les supputations.

Douala, le 4 mai. Le vol 507 de la compagnie Kenya Airways provenant de l’aéroport international Félix-Houphouët-Boigny d’Abidjan embarque les voyageurs de son escale camerounaise. L’avion est attendu à Nairobi le 5 mai à 6 h 15. Le ciel de la capitale économique camerounaise est couvert et les vents de saison balaient le littoral. Prennent place dans la cabine trois arbitres de football camerounais devant se rendre à Kinshasa – via Nairobi – où est organisée une rencontre qualificative pour la coupe de la Confédération africaine de football. En première classe du Boeing 737-800, Utton Campbell Grant, un Sud-Africain de 53 ans, directeur général de MTN Cameroun, premier opérateur de téléphonie mobile du pays, doit rejoindre Johannesburg. À ses côtés, la directrice financière de la société Sarah Steward, quadragénaire à la chevelure blonde, qui en profite pour partir quelques jours avec son époux, Adam, seuls tous les deux, sans Clarisse, leur fille de 13 ans.
23 heures. Le commandant de bord informe le groupe de voyageurs que le vol est retardé d’une heure, sans autre précision. Rien d’étonnant. C’est la saison des pluies, il pleut à verse. La météo est suffisamment exécrable pour décider les pilotes des appareils d’Air France, de Royal Air Maroc (RAM) et de Camair à ne pas décoller. Amol Chauhan, 25 ans, directeur des relations extérieures de la société indienne de biscuits Parle Products Private Limited, rentre d’une tournée de prospection dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest. Il a le cur léger. Son épouse, Hima, attend un enfant pour le mois de juin. Il pense davantage à cet événement qu’aux conditions météo.
00 h 07, heure locale. Les 114 passagers (des Camerounais, des Indiens, des Chinois, des Nigérians, des Européens) décollent enfin. Deux minutes plus tard, l’appareil disparaît des écrans de contrôle. Silence radio. Ce qui arrive parfois. Sans conséquences dramatiques. Plus inquiétant : le radar de bord d’un autre appareil survolant la zone ne détecte pas, lui non plus, l’avion disparu. Après plusieurs tentatives, la tour de contrôle de Douala se rend à l’évidence : le vol 507 ne répond plus. On redoute la catastrophe. D’autant que les contrôleurs se rendent compte qu’un signal de détresse a été émis par le Boeing. Au petit matin, la compagnie kényane confirme officiellement la disparition de son avion. Radios et télévisions relaient l’information. Consternation à Douala. La ville garde encore en mémoire le crash du 2 décembre 1995. Il s’agissait aussi d’un Boeing 737 – de la Camair cette fois-là – en provenance de Cotonou, au Bénin. Une centaine de personnes avaient trouvé la mort. Au siège de MTN, le personnel accuse le coup. Installé à Nairobi, Arup Chauhan le frère d’Amol, saute dans le premier avion pour Douala. Il tient à suivre personnellement les recherches.
Les premières indications de la balise de détresse orientent les opérations dans un rayon de 150 kilomètres au sud-ouest de Douala. L’épave ne sera localisée que quarante heures après la catastrophe, sur les indications de pêcheurs. Le Boeing s’est écrasé dans la forêt de palétuviers qui poussent dans la mangrove, non loin de la localité de Mbanga-Pongo à une vingtaine de kilomètres de Douala, sur la façade atlantique camerounaise. Des fragments de l’aéronef sont disséminés sur plusieurs kilomètres autour du point d’impact. Les avions et les hélicoptères de l’armée de l’air camerounaise avaient concentré leurs recherches à plus de 100 km du lieu réel de la catastrophe. Selon les autorités, tout le dispositif s’est fié aux indications de la balise. « Notre centre de détection des signaux de détresse se trouve à Toulouse, en France. C’est lui qui nous a conduits davantage vers le sud », justifie Ignatius Sama Juma, directeur de l’Autorité aéronautique du Cameroun, au journal Le Messager.
Selon des experts de l’aéronautique civile, tout porte à croire que l’appareil est parti en vrille en piquant du nez. À les en croire, il se pourrait que l’avion ait opéré un détour avant de s’écraser. « Il est possible que le commandant ait essayé d’éviter un orage localisé sur son écran radar, nous explique un pilote de la Cameroon Airlines, qui a requis l’anonymat. Mais les conditions météorologiques ne sont pas forcément les seules causes de l’accident. Il nous arrive de décoller par des temps plus orageux encore que celui de cette nuit du 3 mai. »
En attendant les conclusions de l’enquête, la seule certitude est qu’« un incident majeur » s’est produit peu après le décollage. Certains évoquent une panne mécanique. Reste que le 737-800 est sorti des usines Boeing de Seattle, aux États-Unis, il y a tout juste six mois. Une erreur humaine est toujours possible : « Un avion ne peut pas prendre un virage avant d’avoir atteint une certaine altitude à son décollage », comme semble l’indiquer la trajectoire étrange de l’appareil, estiment des experts locaux. L’hypothèse toute banale d’un oiseau happé par un des réacteurs du Boeing n’a pas non plus été écartée.
Saura-t-on jamais ce qui a provoqué le crash ? Un des enregistreurs de paramètres de vol, retrouvé le 7 mai, renseignera peut-être les enquêteurs canadiens, choisis pour leur neutralité. « Le Canada, contrairement au Kenya, au Cameroun et aux États-Unis, où le fabricant Boeing a son siège, n’est pas une partie intéressée, avait annoncé Alfred Mutua, le porte-parole du gouvernement kényan. Nous estimons également que les pays européens ne seraient pas considérés comme neutres en raison de la compétition entre Boeing et Airbus », le constructeur européen. Pour l’heure, les experts locaux sont pessimistes, mais espèrent retrouver la deuxième boîte noire qui a enregistré les conversations des pilotes.
Toujours est-il que les familles de 169 passagers de l’A-310 de Kenya Airways, qui s’était écrasé près d’Abidjan le 30 janvier 2000, attendent encore les conclusions du rapport d’enquête. À Douala, on recherche toujours les dépouilles des trois arbitres et de leurs compagnons d’infortune dont le destin a basculé par une nuit de pluie dans les profondeurs d’une forêt de mangrove.

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