Politique

Sénégal : le dernier coup de poker d’Idrissa Seck

Réservé aux abonnés | | Par - à Dakar
Déclaration à la presse d’Idrissa Seck après la proclamation des résultats de la présidentielle de février 2019.

Déclaration à la presse d'Idrissa Seck après la proclamation des résultats de la présidentielle de février 2019. © Pierre Vanneste/AFP

Silencieux depuis sa défaite à la présidentielle de 2019, l’opposant a fini par rallier Macky Sall, son éternel rival. Une stratégie qui pourrait lui coûter cher… ou lui rapporter gros.

« Enfin, les masques sont tombés ! » Dans les rangs de l’ancienne coalition d’Idrissa Seck, il souffle comme un air de soulagement à présent que c’est officiel : le patron du parti Rewmi a rejoint la majorité présidentielle. Après avoir affronté Macky Sall dans les urnes en février 2019, fort du soutien d’une grande partie de l’opposition derrière sa bannière « Idy 2019 », et finalement défait pour la troisième fois consécutive et dès le premier tour, le voilà qui rejoint le camp de son adversaire. Par la grande porte.

Le 1er novembre, Idrissa Seck, 61 ans, a remplacé l’ancienne Première ministre Aminata Touré à la tête du Conseil économique, social et environnemental (Cese). Dix jours plus tard, il a choisi la Journée nationale des forces armées pour rendre public son nouveau compagnonnage.

Seck redevient donc l’allié de Macky Sall au terme d’un long parcours. Il a en effet été tour à tour : son supérieur au sein du Parti démocratique sénégalais (PDS), où ils militaient ensemble aux côtés d’Abdoulaye Wade ; son frère blessé, lorsque Macky Sall lui a succédé à la primature en 2004 ; son soutien au second tour de la présidentielle de 2012 et son adversaire à celle de 2019.

Comme beaucoup s’y s’attendaient, Rewmi s’est rallié à la majorité présidentielle. À la faveur du remaniement du 1er novembre, deux de ses cadres sont devenus ministres : Aly Saleh Diop (Élevage) et Yankhoba Diattara (Économie numérique).

Il n’empêche : la nomination d’Idrissa Seck au Cese a fait l’effet d’une douche froide chez certains de ses alliés d’hier, qui ne s’imaginaient pas qu’il irait en personne rejoindre la majorité. N’avait-il pas juré ne jamais accepter un poste offert par Macky Sall ? Et quel poste ! Il est désormais à la tête d’une institution qui pèse plus de 7 milliards de francs CFA et que, comble de l’ironie, il disait vouloir supprimer dans son dernier programme de campagne.

« Idy » et ses contradictions

Macky Sall, le président sénégalais, reçoit Idrissa Seck, le 4 novembre 2020.

Macky Sall, le président sénégalais, reçoit Idrissa Seck, le 4 novembre 2020. © Lionel Mandeix/Présidence du Sénégal

« Idy » n’est pourtant pas à une contradiction ou à un revirement près. « Qu’il ait placé deux ministres au gouvernement, c’est une chose. Mais qu’il ait accepté un tel poste, pour quelqu’un qui voulait être président… » lâche, un brin amer, l’un de ses anciens camarades. « Dans la perspective de 2024, il a tout intérêt à faire partie de ceux qui gouvernent. Mais il joue gros, s’il espère être adoubé pour la prochaine présidentielle. »

Idrissa Seck, dauphin de Macky Sall en 2024 ? L’idée reste très hypothétique. « Ce qui importe, ce sont les compétences. Seck a l’expérience de l’État », rétorque El Hadj Hamidou Kassé, conseiller du président, qui dit avoir « bon espoir que ce compagnonnage soit stratégique et durable ».

En 2019, le « candidat talibé » avait en effet obtenu d’excellents scores dans la région de Diourbel

De l’avis de plusieurs observateurs, Macky Sall lorgne surtout le pays mouride, qui lui résiste obstinément et qui lui préfère Idrissa Seck. En 2019, le « candidat talibé » avait en effet obtenu d’excellents scores dans la région de Diourbel. Car Touba n’a jamais pardonné à Macky Sall certains actes jugés hostiles à la communauté mouride, dont la ville sainte est le berceau. Pourrait-elle être apprivoisée ?

« À Touba et à Thiès, Macky Sall a été emporté par le raz-de-marée Idrissa Seck. Si le président se sent faible dans ces fiefs importants, cette alliance peut lui permettre de conserver sa majorité », analyse l’éditorialiste Madiambal Diagne. Même calcul en Casamance, où Ousmane Sonko a fait un tabac en février 2019 (57,25 % des voix), mais où l’addition de leurs suffrages permettait mathématiquement aux nouveaux alliés de faire « carton plein ».

Et s’il n’y avait plus d’opposition ?

Élargir sa base aiderait de surcroît Macky Sall à étouffer au maximum la contestation, dans un contexte d’instabilité régionale, de crise économique liée au Covid-19 – voire, chuchotent certains observateurs, en cas de troisième mandat.

« Après tout, Macky Sall a été porté au pouvoir par une coalition. L’élargissement de sa majorité permet d’assurer la cohésion de la nation », ajoute El Hadj Hamidou Kassé. Quitte à ce qu’il n’y ait plus, à terme, d’opposition au Sénégal ? « Pourquoi pas ? Où est-il écrit que, dans un pays, il y a forcément un pouvoir et une opposition ? Ce modèle s’est essoufflé. Les contradictions peuvent exister au sein même d’une majorité. Le Sénégal finira par comprendre que la politique ne se réduit pas à une bataille de tranchées », argue-t-il.

Macky Sall reçoit Idrissa Seck (g.), le 24 mars au palais présidentiel à Dakar.

Macky Sall reçoit Idrissa Seck (g.), le 24 mars au palais présidentiel à Dakar. © DR / Présidence sénégalaise.

Macky pense qu’il parviendra à neutraliser Idrissa, lequel, de son côté, rêve de lui succéder

Idrissa Seck, de son côté, bénéficie désormais de moyens politiques et institutionnels non-négligeables. Peut-être espère-t-il, à travers la coalition présidentielle Benno Bokk Yakaar (BBY), pouvoir gagner des élus au-delà de ses bastions électoraux.

« Chacun doit se dire qu’il coiffera l’autre au poteau, observe un cadre de l’opposition qui connaît bien les deux hommes. Macky pense qu’il parviendra à neutraliser Idrissa, lequel, de son côté, rêve de lui succéder. N’oublions pas que ces deux-là ont fait « l’école de Wade », et qu’ils en étaient les meilleurs élèves. Wade a l’habitude de tout apprendre à ceux avec qui il travaille, de ses grandes idées sur l’Afrique à ses petits calculs.

Lorsque Idrissa Seck a dit, en prenant ses fonctions : « La situation du pays est telle qu’il faut mettre la main à la pâte », on croirait entendre son mentor lorsque celui-ci s’était associé à Abdou Diouf en 1991 [Abdoulaye Wade avait été le ministre d’État du président Diouf dans le cadre d’un gouvernement d’union nationale]. »

La « théorie des tiroirs »

C’est d’Abdoulaye Wade que les deux frères ennemis auraient d’ailleurs appris la « théorie des tiroirs », qui consiste à réserver à chaque collaborateur des informations qu’on ne partage avec personne d’autre – manière de préserver le secret des discussions et autres négociations.

Idrissa Seck, c’était le patron ! Macky Sall ne cachait pas le ressentiment qu’il éprouvait à son égard

À l’école de « Gorgui », Idrissa Seck était pourtant le « chouchou ». Précoce, appliqué, dévoué. Directeur de campagne de son mentor à seulement 29 ans, en 1988, il devient tout-puissant directeur de cabinet et ministre d’État à son arrivée au pouvoir, en 2000. « Idrissa Seck, c’était le patron ! Macky Sall ne cachait pas le ressentiment qu’il éprouvait à son égard », résume un cadre de l’opposition proche du PDS.

Bien sûr, tout ça, c’était avant. Avant la chute brutale d’Idrissa Seck, nommé Premier ministre en 2002 avant d’être limogé en avril 2004. Et avant son passage de six mois et demi à la prison de Rebeuss pour atteinte à la sûreté de l’État dans l’affaire dite des « chantiers de Thiès ».

Macky Sall, alors ministre de l’Intérieur, le remplacera un temps à la primature, avant d’être à son tour éjecté de la formation libérale. Il retombera sur ses pattes plus facilement que son prédécesseur, dont il a sans doute appris de la disgrâce. Idrissa Seck, lui, n’a jamais cessé de penser qu’il en avait été l’instigateur.

« Il a toujours dit que Macky Sall n’était pas digne de confiance, mais il va s’agripper à cette alliance. Si l’un d’entre eux la brise, ce sera Macky. Forcément, il a toutes les cartes en main aujourd’hui », croit savoir un ancien camarade d’Idrissa Seck.

Des cartes suffisamment puissantes pour convaincre le chef du parti orange d’accepter un poste dans son équipe, ce qu’il avait catégoriquement refusé lors de leur précédent – et éphémère – compagnonnage.

Une carrière en zigzags
Idrissa Seck salue ses supporters à Dakar, pendant la campagne pour la présidentielle du 24 février 2019.

Idrissa Seck salue ses supporters à Dakar, pendant la campagne pour la présidentielle du 24 février 2019. © Sylvain Cherkaoui pour JA

Ses détracteurs comme ses proches évoquent une certaine usure, une lassitude, une envie de « prendre un raccourci » pour arriver plus vite à la case pouvoir. Étonnant, pour un homme résilient, dont la carrière politique a été faite de zigzags.

Car Idrissa Seck a eu beaucoup de mal à accepter que la rupture avec le PDS qui l’avait « fait » était inévitable. De son propre parti, fondé en 2006, il disait lui-même qu’il n’était qu’un « abri temporaire » avant de retrouver le confort du bercail libéral.

Après sa défaite à la présidentielle de 2007, où il était arrivé deuxième après Abdoulaye Wade, avec près de 15 % des voix, il s’en était retourné, presque naturellement, vers son ancienne formation. Il espérait en réalité être – enfin – adoubé pour le prochain scrutin par le patriarche, qui entamait son second et dernier mandat.

Déçu que son mentor refuse de lui céder sa place, il décide de se présenter contre lui à l’élection de 2012, où il ne recueille que 7,8 % des suffrages. Obligé de soutenir Macky Sall au second tour, il quitte le navire présidentiel un an plus tard, non sans avoir décoché quelques flèches contre le chef de l’État. « En 2012, c’était une alliance de circonstance ; en 2020, c’est une alliance de raison », analyse l’un de ses proches de l’époque.

Une alliance qui passe forcément mal auprès de ceux qui l’avaient soutenu dans son combat pour la présidentielle de 2019. Une élection « biaisée », selon un membre de sa coalition « XXL », par l’invalidation de la candidature de deux figures de l’opposition : Khalifa Sall, l’ex-maire de Dakar, et Karim Wade, le fils de l’ex-président.

À l’annonce des résultats donnant Macky Sall vainqueur dès le premier tour, certains membres de sa coalition voulaient aller à la confrontation, rêvant d’un « combat épique ». Mais Idrissa Seck, après un passage à Touba, avait décidé d’abandonner toute contestation. « Il aurait suffi d’un claquement de doigts pour que le pays s’embrase, mais il a préféré contenir ses troupes », justifie l’un des cadres de son parti.

Comme Malick Gackou, Idrissa Seck rendra peu après visite à plusieurs membres de la coalition pour plaider en faveur d’une participation de l’opposition au dialogue politique. Avec un but : obtenir de Macky Sall qu’il lui accorde le statut de chef de l’opposition. Le résultat de ces discussions aura finalement été quelque peu différent. À qui bénéficiera-t-il ? Les élections locales et législatives, étapes test avant la présidentielle, seront décisives pour en juger.

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

3098_600 devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€
Fermer

Je me connecte