Entreprises & marchés

Hakan Oztürk (Limak) : « Nous voulons continuer à investir au Sénégal »

Réservé aux abonnés | | Par
Mis à jour le 17 novembre 2020 à 09h51
Hakan Oztürk, administrateur de Limak

Hakan Oztürk, administrateur de Limak © DR

Administrateur de l’aéroport international Blaise-Diagne de Dakar (AIBD), Hakan Oztürk décrypte la stratégie du groupe turc au Sénégal, en Côte d’Ivoire et au Mozambique.

Deuxième groupe de Turquie pour la construction (classement ENR), Limak, qui compte 60 700 employés dans le monde, est présent dans quatorze pays, dont, en Afrique, le Sénégal, la Côte d’Ivoire et le Mozambique. L’entité Limak Construction (aéroports, ports, barrages, pipelines, complexes immobiliers, hôtels…) est également active dans la production de ciment, où elle est leader en Turquie, et dans le tourisme.

L’entité Limak Invest chapeaute, elle, le secteur de l’énergie (centrales hydrauliques et solaires) ainsi que les projets BOT (Build, Operation and Tranfer), en Turquie, au Sénégal, au Kosovo et en Macédoine.

Membre de son conseil d’administration, Hakan Oztürk est chargé des projets de ports et d’aéroports. Il est notamment administrateur de l’aéroport international Blaise-Diagne (AIBD) de Dakar. Pour Jeune Afrique, il décrypte la stratégie de Limak en Afrique.

Jeune Afrique : Depuis trois ans, Limak cogère l’AIBD de Dakar. Comment en êtes-vous arrivé là ?

Hakan Oztürk : Au début de 2016, Limak été invité au Sénégal pour terminer les travaux de Blaise-Diagne, que le groupe saoudien BinLadin avait réalisés à 70 %. En proie à des difficultés économiques, celui-ci avait jeté l’éponge en 2014, suivi par Fraport, le gestionnaire de l’aéroport.

Avec notre compatriote turc Summa, nous avons formé un joint-venture et négocié avec l’État sénégalais : à la condition que nous terminions la construction de l’aéroport dans les meilleurs délais, nous en obtenions la gestion pendant 25 ans. Mobilisant 1 500 ouvriers, dont 500 Turcs, nous avons tout terminé en huit mois. Ce n’était pas pourtant pas une mince affaire, car le chantier était à l’arrêt depuis deux ans.

On a ensuite établi un consortium, LAS – dont Limak et Summa détiennent chacun 33 % des parts et AIBD (l’État du Sénégal) 34% -, doté d’un conseil d’administration de neuf membres (trois pour chacun des partenaires). Les postes-clés reviennent à Limak et à Summa, qui cogèrent l’aéroport et choisissent le directeur général, le directeur administratif et financier, ainsi que le directeur des opérations et des achats. AIBD est, lui, représenté par un secrétaire général.

Quel bilan tirez-vous de cette gestion ?

Bien que nous vivions depuis près d’un an la crise due au Covid-19, nous sommes globalement satisfaits. Blaise-Diagne a géré 2,3 millions de passagers en 2019. Comparé aux 80 millions de passagers de l’aéroport d’Istanbul, cela paraît peu. Mais le Sénégal est un pays très important à nos yeux. Limak veut continuer à y investir.

Ce projet était pour nous très prestigieux, et nous n’avons pas seulement les yeux rivés sur les résultats économiques. Quoi qu’il en soit, les prévisions sont bonnes et nous voulons enrichir les prestations de cet aéroport. Il nous reste beaucoup à y faire.

La totalité des effectifs de nos deux sociétés a conservé son emploi

Limak n’envisage donc pas de se retirer du consortium LAS, comme on l’a entendu dire ?

Avant 2016, Blaise-Diagne n’intéressait aucun opérateur aéroportuaire. Maintenant qu’il a gagné de la valeur, tout le monde le convoite. Certains ont même approché les autorités sénégalaises. Cela a alimenté des rumeurs, infondées. Nous sommes liés pour encore 22 ans à l’État du Sénégal. Une durée certes très longue, au cours de laquelle les choses évolueront peut-être. Mais, aujourd’hui, nous ne sommes pas vendeurs.

Quel est l’impact du Covid-19 sur l’activité de l’aéroport ?

Les vols ont été suspendus entre le 25 mars et le 15 juin, à l’exception des évacuations sanitaires et des vols cargo, mais la totalité des effectifs de nos deux sociétés, LAS et 2AS [société d’assistance en escale], soit 1 400 personnes, a conservé son emploi. Après avoir fléchi de 30 % au début de la pandémie, l’activité cargo a retrouvé son niveau de 2019.

S’agissant du trafic voyageurs, les prévisions sont bien meilleures que pour les autres aéroports. Notre « profil passagers » est composé de 55 % de Sénégalais qui continueront quoi qu’il arrive à se rendre à l’étranger, de 20 % d’hommes d’affaires et de 20 % de touristes.

À supposer que l’on perde 10 % des voyageurs des deux premières catégories et la totalité des touristes, environ 65 % de l’activité de 2019 sera préservée en 2021. Nous préparons un budget en ce sens.

Les tensions sociales au sein de votre société d’assistance en escale 2AS vous inquiètent-elles ?

Au Sénégal, les questions sociales sont importantes. Nous y sommes nous aussi très sensibles. En 2017, alors que notre contrat ne nous y obligeait nullement, nous avons conservé tout le personnel de l’ancien aéroport afin de maintenir un bon climat social, en accord avec l’État sénégalais, mais sans compensation de sa part.

Peu avant la crise liée au Covid-19, Air Sénégal s’est lancé et a vu son activité augmenter. Nous avons alors fait appel à deux sous-traitants, qui ont fourni chacun 175 employés à 2AS. Le contrat de sous-traitance arrivé à échéance, nous n’avons pu le reconduire en raison de la pandémie et ce, en accord avec le gouvernement sénégalais.

Nous nous sommes engagés à recruter à nouveau ces personnels quand nous refonctionnerons à pleine capacité. Nous avons néanmoins réussi à garder tous les personnels permanents de LAS (628 personnes) et de 2AS (780 personnes).

Avant la crise liée au Covid-19, on parlait d’agrandir le terminal cargo…

Ce terminal a une superficie de 5 500 m2. Pour cette année et pour 2021, ses capacités (40 000 tonnes de marchandises) sont suffisantes car, par rapport à une période sans Covid-19, on ne les utilise qu’à 80 %. Dans l’hypothèse où les besoins augmenteraient, on pourrait construire en quatre mois un nouvel entrepôt.

Envisagez-vous de construire et de gérer de nouveaux aéroports en Afrique ?

S’agissant de construction, nous sommes toujours intéressés, mais, la plupart du temps, les États cherchent des financeurs. Or, plusieurs aéroports du continent ont une capacité de 300 000 à 400 000 passagers par an et ne sont pas rentables sans soutien étatique. Un seul projet nous intéresse pour le moment. Si les conditions économiques s’y prêtent à nouveau, nous continuerons à en discuter.

Limak est l’un des groupes les plus actifs de Turquie en matière de responsabilité sociale

Avez-vous d’autres projets au Sénégal ?

Nous faisons des études de rentabilité dans quatre secteurs : BTP et infrastructures ; production et distribution d’électricité ; tourisme (construction et gestion d’hôtels), et production de ciment. Au Sénégal, ce dernier secteur est en surcapacité, mais le pays est idéalement situé pour exporter chez ses voisins.

Nous avons d’excellentes relations avec l’État du Sénégal, une bonne connaissance des circuits de financement, du système fiscal, des atouts logistiques et maritimes de ce pays. Les sociétés turques y seront plus nombreuses à court terme, à l’image de Çalik, qui vient de remporter un important marché de production d’électricité.

Actuellement, notre projet le plus avancé prévoit la construction et la gestion d’un hôtel, situé dans le centre-ville de Dakar et dont nous posséderions le terrain.

Ce projet, qui se ferait en collaboration avec l’État du Sénégal, est un peu différé en raison de la pandémie de Covid-19, mais nous n’avons pas perdu notre ambition. Nous envisageons aussi la construction d’une ou deux usines de ciment à 50 kilomètres au sud de Dakar.

Êtes-vous satisfait de vos activités ciment en Côte d’Ivoire et au Mozambique ?

Nous y avons deux usines, identiques, avec chacune une capacité d’un million de tonnes par an et 125 employés – uniquement du personnel local. En 2019, ces usines ont vendu 1,2 million de tonnes de ciment, pour un total de 120 millions de dollars.

En Côte d’Ivoire, nous produisons en outre 1 million de m3 de béton par an. C’est satisfaisant pour un début, raison pour laquelle nous cherchons à construire d’autres usines dans ces pays, d’autant que nous pouvons les faire fonctionner en seulement un an.

Souhaitez-vous renforcer votre présence en Côte d’Ivoire ?

Oui, en plus de nos projets dans le BTP, nous avons un projet de centrale thermique au charbon, mais il avance un peu au ralenti compte tenu du contexte mondial. Nous n’allons pas abandonner, mais établir des priorités.

La fondation Limak Education Culture and Health fait-elle des gestes en faveur de l’Afrique ?

Limak est l’un des groupes les plus actifs de Turquie en matière de responsabilité sociale. Avec LAS, nous avons formé à la gestion aéroportuaire trente étudiants sénégalais de l’université de Thiès, en partenariat avec l’université Bogaziçi (Istanbul).

Ils ont commencé à travailler comme stagiaires à LAS et à 2AS, ainsi que dans des compagnies aériennes. Quand la conjoncture sera meilleure, nous les embaucherons ou les recommanderons.

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3104_600 devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€
Fermer