Sécurité

[Tribune] Face au terrorisme, la survie du Sahel dépend du courage politique de ses dirigeants

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Par  Ibrahim Yacouba

Ancien ministre nigérien des Affaires étrangères.

Des soldats mauritaniens, près de la frontière avec le Mali, en novembre 2018.

Des soldats mauritaniens, près de la frontière avec le Mali, en novembre 2018. © THOMAS SAMSON/AFP

Pour Ibrahim Yacouba, ancien ministre nigérien des Affaires étrangères, l’échec de la lutte contre le terrorisme tient à l’absence d’une stratégie claire et ferme visant à en combattre les causes.

La libération au Mali des otages Soumaïla Cissé, Sophie Pétronin, Nicola Chiacchio et le père Pier Luigi Maccalli par Aqmi le 8 octobre 2020 a mobilisé l’attention de l’opinion publique au Sahel et dans le monde.

Malgré les moyens et les actions régulièrement annoncés par le Mali et ses pays amis, la situation du nord du Mali reste encore préoccupante et constitue plus que jamais un facteur supplémentaire d’amplification de l’insécurité de toute la sous-région, qui reste toujours sous la pression exercée par les différentes organisations terroristes qui écument la région.

Si les montants des dépenses militaires font l’objet de la plus grande discrétion ou de spéculations selon les sources, l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm estime qu’en 2019 les dépenses militaires du Burkina Faso s’élevaient à 358 millions de dollars américains, celles du Mali à 474 millions, celles de la Mauritanie à 162 millions, celles du Niger à 178 millions et celles du Tchad à 235 millions.

Cet effort de guerre considérable représente jusqu’à 14 % du budget national (cas du Tchad). Le président du Niger a quant à lui très souvent déclaré qu’il « [consacrait] plus de 19 % des ressources budgétaires à la sécurité ».

Coopération et coordination

Au-delà des ressources mobilisées au niveau national, les États du Sahel ont entamé une démarche de coopération et de coordination avec la création du G5 Sahel, en 2014, qui regroupe les cinq pays cités. Dans cette guerre qui nous est imposée, le G5 Sahel entend répondre sur deux plans complémentaires.

Le premier concerne le développement durable, notamment les aspects relatifs à la résilience et au développement humain, aux infrastructures et à la gouvernance. Un Programme d’investissement prioritaire couvrant ces volets a été conçu et chiffré à 14,8 milliards de dollars.

Le second plan qui fait l’objet de l’attention du G5 Sahel est bien évidemment le plan militaire. Lancée en février 2017 par les chefs d’État du G5 Sahel, la Force conjointe du G5 Sahel (FCG5S) se veut la clé de voute de la coopération militaire entre les cinq pays.

En dépit des efforts, les groupes terroristes, gagnent du terrain

Mais, pour lui permettre de fonctionner correctement, cette force militaire prévue pour compter entre 5 000 et 10 000 soldats a besoin de disposer de moyens considérables estimés à 400 millions d’euros, qui peinent toujours à être mobilisés.

Malgré tous les efforts et la bonne volonté affichée, les attaques terroristes, sous la forme d’embuscades, d’assassinats ciblés et d’enlèvements, se font de plus en plus fréquentes et téméraires, notamment au Burkina Faso, au Mali et au Niger.

La situation sécuritaire se dégrade, et la raison principale est que toutes les mesures qui ont été mises en place contre les groupes terroristes ne parviennent pas à les ébranler structurellement. Au contraire, ils « gagnent du terrain », pour utiliser les termes employés par le secrétaire général des Nations unies en février 2020.

Liens entre terrorisme et trafics de drogue

Pour faire la guerre et la tenir sur une période plus ou moins longue, une organisation a principalement besoin de combattants et de ressources financières.

Or la faillite de certains États à assurer les services sociaux de base, voire la démission pure et simple dans certains territoires, combinée au chômage et à au manque de perspectives d’avenir, offre aux groupes terroristes un vivier presque inépuisable de jeunes hommes et même de jeunes femmes en quête d’un cadre structurant, d’idéal, mais surtout de meilleures conditions de vie.

L’accès aux ressources financières est quant à lui assuré par les trafics en tout genre, dont le trafic de drogue. Le 7 août 2020, le Groupe d’experts créé en application de la résolution 2374 (2017) sur le Mali a adressé une lettre au Président du Conseil de sécurité des Nations unies détaillant différents aspects de la criminalité organisée sévissant au Sahel.

Le mandat de certaines forces n’intègre pas le combat contre le trafic international de stupéfiants

Cette lettre démontre que la région est devenue une plaque tournante du trafic international de drogue. Cela est désormais bien compris par les opinions publiques. Le lien qu’il reste à établir très clairement, et cela relève de la responsabilité des États du Sahel, c’est celui entre ces trafiquants et le terrorisme.

Dans la plupart des cas, les réseaux de trafiquants se superposent, voire se confondent, avec les groupes terroristes. Il n’y aura aucune victoire pérenne contre le terrorisme au Sahel si ces deux luttes (contre le terrorisme et contre les trafics) ne sont pas menées en synergie.

Malheureusement, et aussi curieux que cela puisse paraître, le mandat de certaines forces multinationales opérant dans cet espace n’intègre pas clairement ce combat contre le trafic international de stupéfiants.

Écart entre les discours et la volonté politique

L’autre combat qu’il faut absolument remporter, c’est celui contre le désespoir de notre jeunesse. Au Niger, par exemple, le taux brut de scolarisation pour l’enseignement primaire, qui n’a jamais atteint les 75 %, a régressé à 66,42% en 2019. Le chômage, mais surtout le sous-emploi, qui y touche plus du tiers de la population, ont un effet délétère voire dévastateur sur la jeunesse, qui voit ses perspectives d’avenir considérablement réduites.

Ces faits sont connus des décideurs politiques et même de tout observateur ou observatrice du Sahel. Pourquoi alors cet écart entre les discours et la volonté politique mise en œuvre pour apporter les réponses idoines ? Pourquoi cette tolérance envers la mauvaise gouvernance et le mauvais usage fait des modestes ressources qui devraient nous permettre de mettre les solutions en œuvres ?

Le moyen le plus pérenne d’assurer le financement de la FCG5S aurait été de la placer sous mandat offensif dans le cadre du chapitre VII de la Charte des Nations unies et d’y rattacher les contributions obligatoires conséquentes. Cette demande a été réitérée de manière régulière par les chefs d’État du G5 Sahel. Pourquoi la question semble-t-elle avoir subitement disparu de l’agenda diplomatique nigérien, alors même que le pays siège au Conseil de sécurité pour la période 2020-2021 ?

Pourquoi, si le Niger investit réellement « entre 19 % et 22 % » de son budget national à l’éducation, les indicateurs se dégradent-ils ? Pourquoi l’affaire des 76 milliards de F CFA détournés au ministère de la Défense entre 2014 et 2019 n’est-elle pas traitée avec la fermeté requise ?

Ces éléments concourent à miner la confiance entre les citoyen(ne)s et leurs dirigeant(e)s, faisant un lit de plus en plus confortable à la propagande extrémiste.

Les pays du Sahel n’ont pas choisi de mener cette guerre. Mais ils peuvent choisir de la gagner. Face au danger encouru par nos Républiques, à ce péril stratégique qui met en jeu la viabilité ou l’existence de certains États, il est indispensable d’avoir le courage politique de considérer la situation dans son ensemble et de concevoir une stratégie claire et ferme visant à combattre les causes du terrorisme.

Il est également crucial d’évaluer les résultats de l’internationalisation de ces conflits et d’en tirer les meilleures leçons.

Cela demande une volonté politique qui place l’intérêt des États au-dessus des calculs personnels et politiciens. La survie du Sahel en dépend.

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