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Robins Tchale-Watchou (Vivendi Sports) : « Nous ne venons pas en conquérants dans le sport africain »

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Mis à jour le 12 novembre 2020 à 15h14
Robins Tchale-Watchou, direcetur général de Vivendi Sports

Robins Tchale-Watchou, direcetur général de Vivendi Sports © Vivendi Sports

Malgré la crise du Covid-19, l’ancien rugbyman camerounais, DG de Vivendi Sports, filiale du groupe de Vincent Bolloré, croit encore à un vrai écosystème africain du sport.

Robins Tchale-Watchou, est un homme occupé, mais toujours disponible pour parler de l’Afrique.

Né à Dschang, en pays Bamiléké, cet ancien deuxième ligne, international camerounais est passé par Aurillac, Gaillac, Auch, le Stade Français, Perpignan, – avec qui il est devenu champion de France en 2010 – et enfin Montpellier, où il a raccroché en 2017, à 34 ans.

Dans la foulée, il a été nommé par Vincent Bolloré directeur général de Vivendi Sports, toute nouvelle société du groupe éponyme chargée de la conception et de l’organisation d’événements sportifs en Europe et en Afrique.

Depuis, avec ses équipes, il a notamment créé le Tour de l’Espoir, une compétition cycliste réservée aux moins de 23 ans, ainsi que des tournois de boxe et de MMA (Arts martiaux mixtes), et a lancé, à Dakar, en décembre 2019, la première ligue de MMA afro-européenne : le championnat de combat ARES.

Autant d’événements qui s’inscrivent dans la dynamique globale de Vivendi : les compétitions sont organisées « chaque fois que possible autour des sites de CanalOlympia, de sorte qu’elles peuvent être combinées à des concerts avec des artistes d’Universal Music en Afrique, et bénéficient d’une couverture médiatique spéciale par les chaînes de télévision de Canal+ », précise le rapport annuel 2019 du groupe.

Même si la crise sanitaire a bouleversé le calendrier 2020, l’ancien rugbyman, qui reste très engagé – il est président de Provale, le syndicat français des joueurs de rugby, et de la Fédération nationale des associations et des syndicats de sportifs -, a le regard tourné vers l’avenir. Interview.

Jeune Afrique : À cause de l’épidémie de coronavirus, avez-vous dû annuler tout ce qui était prévu cette année ?

Robins Tchale-Watchou : Oui. En cyclisme, le Tour de l’Espoir, qui devait avoir lieu au Rwanda en mars 2020, a été annulé, ainsi que nos compétitions de MMA prévues à Johannesburg (octobre) à Dakar (novembre), ainsi qu’à Bruxelles (septembre) et à Paris (décembre).

On devait également organiser une compétition de pétanque à Cotonou. Au départ, il était question de report de dates, mais finalement tout a été annulé. Le manque à gagner est important, car on partait sur des investissements de plusieurs millions d’euros.

Que va-t-il se passer en 2021 ?

Nous attendons toujours de voir comment va évoluer la situation sanitaire, et n’avons pas vraiment de visibilité. Nous ferons un point en janvier. Cette période nous a permis de réfléchir à ce que nous pourrions à l’avenir.

Nous avons déjà organisé, sous l’égide de l’Union cycliste internationale (UCI), le Tour de l’Espoir au Cameroun, en 2018 et 2019, (Vivendi Sports s’est engagé sur ce projet sur dix ans, ndlr) avec chaque fois beaucoup de monde pour assister aux étapes ; un championnat du monde de boxe IBO en poids super-léger à Dakar il y a deux ans, avec six combats, qui a attiré 7 500 spectateurs, et une grande soirée MMA, toujours à Dakar, en décembre dernier, qui a attiré plus de 5 000 spectateurs.

Au niveau populaire, tout ce que nous avons fait a été couronné de succès. Nous voulons pérenniser ce type d’évènements, tout en en créant d’autres.

Lesquels ?

Nous pensons à plusieurs disciplines, comme la lutte, le handball, l’athlétisme et pourquoi pas le rugby. Vous savez, l’organisation d’un évènement demande beaucoup de moyens, beaucoup de travail. C’est un gros investissement. Pour le Tour de l’Espoir au Cameroun, on parle de millions d’euros. Il faut faire venir les délégations étrangères, gérer la sécurité, les retransmissions télé…

Pour le MMA ou la boxe, même si les contraintes peuvent sembler moins lourdes, ce sont également des sommes importantes qui sont investies. Car il y a l’évènement sportif en lui-même, et tout ce qui est autour, notamment les concerts que nous organisons aussi.

Ces premiers évènements ont-ils rapporté de l’argent ?

Non, mais nous le savions. C’est le principe des investissements qui débutent. Par exemple, les évènements qui ont été organisés ont été retransmis par Canal +, et leurs droits télés ont été vendus.

Mais vendre à des télés un produit qui vient d’être créé va se faire à un prix assez peu élevé. C’est tout à fait normal. Si ces compétitions ont lieu de manière régulière, si elles elles attirent du public, s’il y a un plateau de qualité, alors il sera possible de les vendre à un tarif plus important.

Vivendi Sports a été créé en 2017, à l’initiative de Vincent Bolloré, président du groupe éponyme. Pourquoi cette initiative ?

Monsieur Bolloré, dont le groupe est très présent en Afrique, croit en ce continent. Il a compris qu’avec un vrai écosystème vertueux, le sport pouvait être un levier important en termes de créations de richesses, d’emplois, dans de nombreux secteurs autour du sport. Vivendi Sports a été créé pour organiser des évènements en Afrique, par et pour les Africains notamment. Nous ne sommes pas là en conquérants.

L’idée est de modéliser cet écosystème, et donc d’accompagner ceux qui le souhaitent, au niveau de la communication, du marketing, etc. Et encore une fois, Vincent Bolloré voit sur le long terme. Le one-shot ne l’intéresse pas.

Il y a forcément une volonté de rentabiliser ces lourds investissements…

Bien sûr. Nous ne sommes pas des philanthropes. C’est le rôle de notre pôle conseils et investissements, qui est évidemment au cœur de notre projet. Le groupe, c’est Havas pour la communication, Canal + pour la télé, Gameloft pour les jeux vidéos, Universal Music… Autant de secteurs qui peuvent jouer un rôle dans une stratégie d’ensemble.

En développant une activité vertueuse, la rentabilité suivra. C’est la logique du gagnant-gagnant. En attirant des nouveaux partenaires économiques. Par exemple, nous avons signé un contrat de partenariat, en 2019, avec ABEO, spécialisé dans les loisirs et les équipements, afin de développer et promouvoir la pratique du sport en Afrique. Nous voulons également travailler avec des acteurs et des champions locaux.

Pourquoi, selon vous, est-il nécessaire d’organiser en Afrique des évènements sportifs ?

Vous connaissez comme moi le potentiel de ce continent, sa jeunesse, son dynamisme, son intérêt pour le sport. Mais quand on a dit ça, il faut également voir plus loin.

Prenons l’exemple de la CAN. Souvent, les États investissent des sommes colossales pour accueillir cet évènement, notamment pour construire des stades. Mais une fois que le tournoi est fini, ces structures sont souvent mal entretenues, ou même laissées à l’abandon.

Alors qu’il y a de multiples façons de les utiliser sur la durée, si elles sont entretenues. En accueillant des matches régulièrement, en incitant des fédérations ou des ligues à y installer leurs bureaux, en organisant des concerts… Il y a tellement de métiers dans le secteur du sport : le marketing, la communication, stadium-manager, etc…

Vivendi Sports a-t-il selon vous un rôle important à jouer ?

Nous sommes là pour organiser des évènements pérennes, avec les pays africains, pour apporter nos compétences, accompagner. L’Afrique a besoin d’organiser des compétitions. Elle l’a déjà fait. Regardez, par ailleurs, ce que fait la puissante NBA, pour le basket : elle a décidé d’investir sur ce continent. Ce n’est pas un hasard…

Le sponsoring privé est très peu répandu en Afrique subsaharienne

Le problème ne vient-il pas du constat que les États africains ne veulent pas assez investir sur le sport, pourtant créateur d’emplois directs ou indirects, par manque de volonté ou simplement de vision à long terme ?

Il ne faut pas tout attendre des États. Mais il est évident que qu’une impulsion de leur part est indispensable. Si l’Afrique veut professionnaliser le sport, de manière à ce que les sportifs préfèrent rester sur le continent, dans un environnement serein, il faut bien sûr que les États y contribuent.

Par exemple en mettant en place des incitations fiscales pour les entreprises qui souhaitent investir dans le sport. Car le gros problème, en Afrique subsaharienne notamment, c’est que le sponsoring privé est très peu répandu. Beaucoup de clubs ne vivent que grâce à des mécènes.

Pour attirer des partenaires privés, il faut leur apporter des garanties, car ils veulent un retour sur investissement. Il faut leur proposer, outre des incitations fiscales, un bon produit, avec des stades entretenus, etc. Si vous proposez des championnats nationaux structurés, professionnels, les sportifs resteront, le niveau s’améliorera et les investisseurs seront davantage prêts à injecter de l’argent.

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