Analyses

[Édito] Ouattara, Bédié, Gbagbo, Affi, Soro… L’improbable (mais indispensable) dialogue

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Mis à jour le 12 novembre 2020 à 10h33

Par  Marwane Ben Yahmed

Directeur de publication de Jeune Afrique.

(@marwaneBY)

Alassane Ouattara et Henri Konan Bédié, à l’issue de leur rencontre du 11 novembre 2020 à l’hôtel du Golf.

Alassane Ouattara et Henri Konan Bédié, à l’issue de leur rencontre du 11 novembre 2020 à l’hôtel du Golf. © REUTERS/Luc Gnago

Alors que l’opposition conteste la victoire d’Alassane Ouattara et que la guerre des chefs reprend de plus belle, deux scénarios se profilent : le dialogue ou la poursuite du bras de fer.

Sur les bords de la lagune Ébrié, l’Histoire a une fâcheuse tendance à bégayer. Vingt-sept ans après la mort d’Houphouët, la Côte d’Ivoire semble revenue à la case départ. Aucun de ceux qui ont succédé au « Vieux » ne sera parvenu au pouvoir de manière indiscutable : scrutins contestés, exclusion des uns ou des autres, faibles taux de participation, violences postélectorales… Il en a été ainsi lors de la présidentielle de 2020 comme lors des scrutins de 1995, 2000 et 2010.

Si le Conseil constitutionnel a validé, ce 9 novembre, la réélection d’Alassane Ouattara (avec 94,27 % des suffrages et un taux de participation de 53,9 %), la majeure partie de l’opposition continue de lui contester sa victoire et la légalité même de sa candidature à un troisième mandat.

Bédié placé en résidence surveillée

Non seulement cette opposition a appelé à la désobéissance civile et à un boycott actif du scrutin, mais elle a tout mis en œuvre pour en empêcher la tenue, provoquant parfois violences et affrontements (85 morts depuis le début du processus). Le 2 novembre, elle a franchi un cap en annonçant la création d’un Conseil national de transition (CNT), censé pallier la vacance supposée du pouvoir. Président de ce CNT : Henri Konan Bédié. Porte-parole : Pascal Affi N’Guessan.

Le gouvernement a répliqué en arrêtant les principaux leaders, à l’exception notable du « sphinx de Daoukro », placé en résidence surveillée (mesure qui a été levée depuis). Motif invoqué par Richard Adou, le procureur de la République : « Faits d’actes de terrorisme, d’attentat et complot contre l’autorité de l’État, de meurtre, de vol en réunion avec violences, de destruction volontaire de biens, d’incendie et destruction de véhicules, d’organisation et de participation à un mouvement insurrectionnel. » L’épreuve de force, à son acmé, suscite l’inquiétude des Ivoiriens comme celle des partenaires du pays. Les mânes de la crise post-électorale de 2010-2011 (plus de 3 000 morts) hantent toujours les esprits.

Macky Sall, Nana Akufo-Addo et Macron offrent leur médiation

Face à cette impasse, deux scénarios se dessinent. Le premier, proposé par Alassane Ouattara (ADO), prévoit un dialogue entre les parties en conflit. Le 9 novembre, dans son adresse à la nation, le chef de l’État a réaffirmé sa « disponibilité pour [engager] un dialogue sincère et constructif avec l’opposition, dans le respect de l’ordre constitutionnel » et a rappelé qu’il avait « marqué sa disponibilité pour une rencontre avec le président Henri Konan Bédié, à l’initiative de la mission ministérielle de la Cedeao, qui s’est rendue en Côte d’Ivoire le 18 octobre ».

Dans le même discours, ADO a invité « [son] aîné à une rencontre, dans les tout prochains jours, pour un dialogue franc et sincère ». Rencontre qui fut promptement organisée, le 11 novembre en fin de journée à l’hôtel du Golf. Pour la première fois depuis deux ans, les frères ennemis se sont parlé directement. Pour « briser la glacer » et rétablir la confiance ». Un entretien symbolique, mis en place sous la pression des amis de la Côte d’Ivoire.

Nombreux sont ceux qui tentent d’apporter leur écot à cette démarche. Y compris certains chefs d’État, tels le Sénégalais Macky Sall, le Ghanéen Nana Akufo-Addo, président en exercice de la Cedeao, ou le Français Emmanuel Macron. Les offres de bons offices se multiplient. Les termes d’un éventuel accord sont même déjà proposés par certains esprits particulièrement inventifs : le poste de vice-président, aujourd’hui vacant, serait offert à l’opposition, et celui de Premier ministre reviendrait à une personnalité de la société civile, etc.

« Aller à la soupe »

Sauf miracle, on voit mal comment ce scénario pourrait aboutir rapidement. Et ce n’est pas la rencontre Ouattara-Bédié du 11 novembre, qui en appelle apparemment d’autres, qui devrait changer la donne, même si elle devrait au moins faire baisser la tension. D’abord, parce qu’il y a trop de haine recuite et de rancune entre les principaux protagonistes, notamment Ouattara et Bédié. Ensuite, parce qu’ADO ne discutera de rien tant que ses adversaires ne reconnaîtront pas sa victoire. Or on peine à imaginer comment ces derniers, qui ont largement franchi le Rubicon, pourraient faire machine arrière sans donner à leurs bases respectives l’impression de se déjuger ou, pis, d’« aller à la soupe ». Enfin, parce qu’on ne voit pas qui, en Côte d’Ivoire du moins, pourrait endosser les habits de médiateur. Aucune autorité morale susceptible d’apaiser les tensions, comme feu Seydou Elimane Diarra en son temps, n’émerge.

Last but not least, les échanges ne seront guère faciles avec une opposition à l’attelage aussi hétéroclite. La posture ultra-radicale de Guillaume Soro, le plus belliciste de tous – il a appelé l’armée à bouter Ouattara hors de son palais –, ne se semble pas de nature à favoriser l’émergence d’un dialogue fécond et, surtout, consensuel.

L’image écornée de Ouattara

Reste un second scénario : la poursuite du bras de fer jusqu’à ce que l’un des deux camps l’emporte. S’il n’est pas le plus souhaitable, ce cas de figure est le plus probable.

Le rapport de forces penche en faveur d’Alassane Ouattara. Il est à la tête de l’État (de l’administration comme des forces de sécurité), son élection a été validée par le Conseil constitutionnel, les principaux partenaires de la Côte d’Ivoire l’ont acceptée et personne n’ira au feu pour le contraindre à prendre des mesures auxquelles il se refuse.

Mieux, il peut compter sur ses amis, dans la sous-région comme ailleurs en Afrique, pour le soutenir dans cette épreuve. Certes, son image est écornée et il aura une partie de la population contre lui, mais il en était parfaitement conscient lorsqu’il a décidé de briguer un troisième mandat après le décès brutal d’Amadou Gon Coulibaly, son dauphin désigné, à quelques semaines seulement du dépôt des candidatures.

Sa gouvernance en sera compliquée, mais pas autant que ne l’a été celle du Congolais Joseph Kabila en 2011 après sa réélection contestée face à Étienne Tshisekedi, ou celle du Gabonais Ali Bongo Ondimba, en 2009 et en 2016, face à André Mba Obame ou à Jean Ping, qui s’étaient proclamés présidents et étaient allés jusqu’à composer leur gouvernement. Le Togolais Faure Essozimna Gnassingbé à de multiples reprises et le Guinéen Alpha Condé, qui vient d’obtenir un troisième mandat, ont eux aussi été confrontés à bien des tempêtes qui, une fois passées, ne les ont pas empêché de diriger leur pays.

Une main tendue à Gbagbo ?

ADO maniera la carotte avec ceux qui accepteront un jour de quitter la citadelle assiégée de l’opposition car ils n’y auront plus de perspectives, et le bâton avec les plus irréductibles ou les plus irréconciliables. Sans oublier, peut-être, de tendre la main à un autre protagoniste d’importance : Laurent Gbagbo, qu’il pourrait autoriser à rentrer en Côte d’Ivoire. D’autant que, depuis le début de la crise, l’ancien président est sans doute le plus constructif de ses opposants…

Depuis près de trente ans, tout se joue entre les trois mêmes ténors : ADO, Gbagbo, Bédié – généralement à deux contre un –, le reste de la classe politique, pourtant d’un bon niveau général, acceptant d’être phagocyté par ce combat des chefs. Le dernier acte de cette trop longue tragédie se joue sous nos yeux. Les seconds rôles (les Soro, Bakayoko, Achi, Affi N’Guessan, Koulibaly, Mabri ou Konan Bertin) se contentent, pour l’heure, de n’être que des supplétifs en attendant 2025.

Quant aux Ivoiriens, reste à espérer qu’ils ont compris que la plupart de leurs responsables politiques ne pensent le plus souvent à eux que pour assouvir leurs ambitions. Et qu’ils auront la sagesse de laisser leurs « grands quelqu’un » régler leurs comptes pour eux…

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