Sécurité

Éthiopie : « Abiy Ahmed a exacerbé la dimension ethnique du conflit »

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Mis à jour le 11 novembre 2020 à 10h13
Des membres d’une milice Amharas partant combattre le TPLF à Sanja, dans la région proche du Tigré où le conflit fait rage, le 9 novembre 2020.

Des membres d'une milice Amharas partant combattre le TPLF à Sanja, dans la région proche du Tigré où le conflit fait rage, le 9 novembre 2020. © REUTERS/Tiksa Negeri

Le conflit qui fait rage dans la région du Tigré, en Éthiopie, pourrait avoir de lourdes conséquences, à la fois pour le pays et la sous-région. Pour René Lefort, spécialiste de la Corne de l’Afrique, la crise doit beaucoup à la personnalité et au positionnement politique d’Abiy Ahmed.

L’Éthiopie s’enfonce dans la guerre civile. Le Premier ministre fédéral et prix Nobel de la Paix 2019, Abiy Ahmed a annoncé le 4 novembre le lancement d’une vaste opération militaire dans le Tigré, en représailles de l’attaque de bases militaires éthiopiennes les jours précédents par le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF).

Les tensions entre Addis-Abeba et cette région du Nord, accusée de volonté sécessionniste, étaient montées d’un cran depuis l’organisation en septembre d’élections régionales non reconnues par le pouvoir central.

Le gouvernement fédéral a dissous le 7 novembre ce parlement tigréen élu, alors que le conflit enregistrait ses premières victimes. Spécialiste de la Corne de l’Afrique, René Lefort revient pour Jeune Afrique sur les enjeux d’une guerre qui pourrait bien déstabiliser l’ensemble du deuxième pays le plus peuplé d’Afrique, avec plus de 100 millions d’habitants. Et au-delà, toute la sous-région.

Jeune Afrique : Quelle est la situation à Addis-Abeba ?

René Lefort : Les barrages policiers et militaires peuvent être nombreux, notamment la nuit, mais tout est calme. La police vient d’annoncer qu’elle avait arrêté 162 personnes soupçonnées d’être des agents infiltrés du TPLF [le Front populaire de libération du Tigré] dans la capitale et saisi 355 armes. Je doute d’une telle infiltration mais il est certain qu’un limogeage massif des Tigréens est en cours dans la police, l’armée, les services de sécurité et dans la fonction publique en général, mais aucune violence n’a encore été constatée à leur encontre dans les rues.

Nous sommes bien dans une guerre à grande échelle avec des duels d’artillerie

Beaucoup de rumeurs circulent au sujet de la région du Tigré. Que sait-on de la situation sur place ?

Les informations sont très contradictoires. Le gouvernement parle de victoire totale, sans donner aucun bilan humain. Quant à l’armée, elle dit avoir pris la ville de Shire, mais c’est tout simplement impossible.

On sait en revanche, de source soudanaise, que la ville d’Humera, située à la frontière avec le Soudan, avait été reprise par le TPLF, mais les troupes fédérales affirment aujourd’hui tenir l’aéroport.

En fait, on ne connaît presque rien de la réalité des combats. Sauf que nous ne sommes pas dans une bataille d’escarmouches, mais bien dans une guerre à grande échelle avec des duels d’artillerie, des raids aériens, peut-être l’utilisation de véhicules blindés.

Quelles sont les forces en présence ?

Les Forces de défense nationales éthiopiennes [FDNE] comptent 110 000 hommes environ dans l’ensemble du pays. La moitié d’entre eux était basée dans le Tigré pour protéger la frontière avec l’Érythrée – c’est le Northern Command. Mais le gouvernement central ne peut pas compter sur la totalité de ces 50 000 soldats positionnés dans la région. Selon les observateurs, une partie très significative de ce Northern Command aurait même basculé du côté du TPLF.

Par ailleurs, si l’armée fédérale est en première ligne, Addis-Abeba peut compter sur les forces spéciales amharas, sorte « d’armée régionale » officiellement constituée de policiers et envoyée par la région amhara, ainsi que des milices de la même ethnie. Ce sont ces supplétifs qui constituent le gros des troupes. Les derniers bruits faisant état de l’envoi prochain de 20 000 hommes issus des forces spéciales oromos sur le front, ne sont pas encore confirmés.

Et du côté du TPLF ?

Selon ses commandants, c’est tout simplement la meilleure armée de la Corne de l’Afrique. Les Tigréens peuvent mobiliser rapidement près de 250 000 hommes, dont un grand nombre est expérimenté et très bien entraîné. Ils disposent des meilleurs officiers et d’un armement de très bonne qualité, à plus forte raison s’ils ont mis la main sur une partie de l’armement lourd du Northern Command.

Les Tigréens sont historiquement experts en guérilla et leur supériorité sur le terrain semble évidente, même si le rapport de force semble aujourd’hui s’équilibrer.

La grande question aujourd’hui porte sur l’état de leurs ressources, surtout qu’ils sont entièrement encerclés puisque les frontières avec le Soudan et l’Érythrée sont fermées. Quelles sont leurs réserves en carburant, en munitions, en nourriture ? Je crois qu’ils sont suffisamment pragmatiques pour avoir constitué leurs stocks depuis un certain temps. Il ne faut pas oublier aussi que le TPLF est vu par les Tigréens comme leur unique bouclier contre toute menace extérieure et que toute la population est derrière lui.

Les une de la presse éthiopienne évoquant les hostilités dans la région du Tigré, à Addis-Abeba, le 7 novembre 2020.

Les une de la presse éthiopienne évoquant les hostilités dans la région du Tigré, à Addis-Abeba, le 7 novembre 2020. © Samuel Habtab/AP/SIPA

La principale peur aujourd’hui, c’est que des Amharas extrémistes s’en prennent aux Tigréens d’Addis-Abeba

Quels sont les risques de propagation de cette crise aux autres régions éthiopiennes ?

Elles sont déjà concernées. Dans l’extrême-ouest de l’Oromia, dès que les troupes fédérales ont quitté leur affectation pour rejoindre le Nord, 54 Amharas ont été massacrés au cours d’un véritable pogrom dans lequel des autorités locales sont impliquées.

À partir du moment où l’armée fédérale, qui est l’unique rempart des minorités ethniques, quitte un endroit, il existe un vrai risque de voir ce que le gouvernement qualifie pudiquement de « heurts intercommunautaires » se multiplier.

C’est par ce biais là que le chaos généralisé risque d’arriver, bien plus que par les craintes d’une descente éventuelle des forces tigréennes vers la capitale. La principale peur aujourd’hui, c’est que des Amharas extrémistes s’en prennent aux Tigréens d’Addis-Abeba.

Peut-on dire que rien n’a vraiment été fait, dans les deux camps, pour éviter cette confrontation ?

Le Premier ministre, Abiy Ahmed, n’écoute personne et a refusé jusqu’à maintenant toutes les offres de médiation. Il répète que la situation sera prochainement maîtrisée, que l’élimination du TPLF est à portée de main pour bien faire comprendre qu’il ne veut pas d’ingérence diplomatique. Quand le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, s’est proposé, il s’est vu opposer une fin de non-recevoir. Avec l’UA et via Cyril Ramaphosa, son président en exercice, les discussions se sont si mal passées qu’aucun communiqué n’a été publié après leur échange téléphonique.

De son côté, le TPLF a toujours proposé une porte de sortie. Il a appelé, hypocritement ou pas, à un « dialogue national inclusif », mais sait qu’Abiy Ahmed n’en veut pas.

Résultat : le Premier ministre est vu aujourd’hui comme le premier responsable du déclenchement des opérations militaires par la communauté internationale et par la presse, surtout anglo-saxonne, qui le qualifie de va-t-en-guerre. Mais selon moi, il porte la très lourde responsabilité d’avoir exacerbé la dimension ethnique dans ce conflit en envoyant des troupes amharas et peut-être bientôt oromos se battre contre les Tigréens pour seconder l’armée « nationale » et donc « non-ethnique », avec tous les risques de guerre civile que cela comporte.

Abiy Ahmed, premier ministre éthiopien.

Abiy Ahmed, Premier ministre éthiopien. © Lee Jin-man/AP/SIPA

Abiy Ahmed incarne l’unitarisme et le TPLF, mieux que personne d’autre en Éthiopie, le régionalisme

Dans ce contexte, comment comprendre le remaniement gouvernemental annoncé début novembre ?

Nous avons assisté à la constitution d’un cabinet de guerre, réunissant ses plus fidèles partisans. Seuls des Amharas et des Oromos ont été nommés à la tête de l’armée, de la police, des forces de sécurité et même des Affaires étrangères.

Pourquoi Abiy Ahmed prend-il le risque de jouer cette carte ethnique ?

Nous n’avons jamais bien su quel modèle fédéral il veut. Aujourd’hui sa position s’éclaircie puisqu’il s’appuie sur les Amharas chez qui se trouve la principale force « unitariste » du pays. Ils prônent en effet la disparition de tout fédéralisme ethnique, tel qu’il existe théoriquement aujourd’hui, et demandent une révision constitutionnelle qui légitimerait un pouvoir central fort, où les élites amharas tiendraient de nouveau un rôle clé, comme du temps de l’empire.

Les Tigréens ont-ils raison de s’estimer marginalisés depuis la disparition de Mélès Zenawi, en 2012 ?

Abiy Ahmed incarne l’unitarisme et le TPLF, mieux que personne d’autre en Éthiopie, le régionalisme, voir le confédéralisme.

Voilà tout l’enjeu de la crise actuelle qui oppose les champions des deux visions les plus opposées du futur du pays. Ce qui se joue aujourd’hui, c’est la reconstruction d’un État enfin débarrassé de son héritage « colonial » fondé avec l’empire, dans lequel les quelques 80 nationalités du pays pourraient enfin coexister.

Comment Abiy Ahmed peut-il passer, en un ans, de prix Nobel de la Paix à chef de guerre ?

Parce qu’il ne s’est pas révélé être l’homme de la situation. En Éthiopie comme à l’étranger, tout le monde est tombé dans le piège en voyant surgir après l’effondrement d’un système totalitaire, ce jeune homme brillant et charismatique.

Il ne faut pas oublier qu’il est par ailleurs un évangéliste radical. Il a donc pu compter sur d’importants soutiens aux États-Unis, mais aussi au sein de la diaspora éthiopienne, également fortement évangéliste.

Tout cela a contribué à asseoir son aura sur la scène internationale. Le monde a été aveuglé. C’est en fait un populiste de la trempe de Trump ou de Bolsonaro sur le fond, en plus pondéré et plus intelligent. Mais il décide seul, sans réflexion approfondie. On espérait qu’il agirait d’abord pour mettre la transition démocratique promise sur les rails. Il ne semble gouverner que pour tenter d’asseoir et de pérenniser son pouvoir.

Et qu’est-ce qui vous amené vous à le regarder différemment ?

Quand qu’il a commencé à faire ou laisser faire campagne contre les Tigréens pour profiter du sentiment de rejet qu’inspiraient dans le reste du pays les 27 ans de domination de leurs élites, plutôt que de veiller à reconstruire l’unité nationale. Il parle de démocratie mais court-circuite toutes les institutions pour mettre en place de vagues comités.

Enfin, il n’a jamais eu de feuille de route, sa stratégie est illisible et ses discours contradictoires.

En juillet 2018, il s’est tout de même rendu à Asmara et a conclu une paix historique avec avec son homologue érythréen, Issayas Afewerki

Pour mettre un terme, bien sûr, à 18 ans de « ni guerre ni paix », mais aussi pour prendre le TPLF en tenaille. Cela n’a pas marché puisque la frontière terrestre est toujours fermée.

Ce qui est intéressant, c’est qu’Afewerki s’est rendu en visite officielle en Éthiopie pendant trois jours, à partir du 11 octobre, et qu’Abiy Ahmed lui a fait visiter une base militaire. Cela a choqué de nombreux Éthiopiens qui ne sont pas loin de penser que le président érythréen a poussé Abiy Ahmed à la guerre, au risque de mettre l’Éthiopie à terre. C’est son objectif depuis toujours et il est assez machiavélique pour cela.

Y-a-t-il un risque de voir à l’Érythrée intervenir militairement les prochains jours ?

Après avoir massé ses troupes le long de la frontière avec le Tigré, le président du TPLF vient d’annoncer qu’elles l’auraient franchie. Mais l’armée érythréenne est fantomatique, sans argent, sans armement, avec des officiers plus occupés à gérer leurs trafics en tout genre qu’à partir en guerre.

Si le TPLF se montrait moins fort qu’attendu militairement, l’Érythrée pourrait être tentée de s’engager pour ramasser sa part du gâteau. Mais sinon, elle sait qu’elle n’a pas les moyens de se lancer dans une telle aventure.

Quelles peuvent être les conséquences de ce conflit pour la sous-région ?

S’il devait y avoir une désintégration de la fédération éthiopienne, elle déborderait sur les pays périphériques, créant au passage d’importantes tensions armées en Ethiopie et dans toute la Corne.

Quoi qu’il arrive, cette crise va durablement rebattre les cartes, mais très certainement pour le pire.

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