Politique

« Union sacrée » en RDC : ce que contient la lettre de Joseph Kabila aux chefs d’État

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Mis à jour le 10 novembre 2020 à 18:30

L’ancien président Joseph Kabila, au Palais de la nation, en décembre 2018.

Alors que Félix Tshisekedi poursuit ses consultations, Joseph Kabila mène depuis plusieurs semaines une offensive diplomatique. Il a adressé une lettre à plusieurs chefs d’Etat et de gouvernement, dont JA vous dévoile le contenu. 

En marge du défilé de personnalités qui se succèdent au palais de la Nation depuis le 2 novembre, dans le cadre des consultations politiques, Félix Tshisekedi et Joseph Kabila se livrent une autre bataille sur le front diplomatique.

Depuis plusieurs semaines, l’ancien président congolais a initié une intense campagne auprès de plusieurs représentations diplomatiques en RDC, chez les parrains de l’accord de coalition qui le lie à Tshisekedi, mais aussi auprès de la Monusco.

Selon nos informations, depuis le lancement des consultations, Joseph Kabila a remis en personne une lettre aux ambassadeurs de l’Afrique du sud, du Kenya et de l’Égypte, adressée aux présidents de ces trois garants de l’accord de coalition, ainsi qu’à Leila Zerrougui, cheffe de la Monusco, qui devait transmettre le courrier au secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres.

Intense lobbying

À Kinshasa, Joseph Kabila a, selon nos informations, demandé à son ancien ministre des Affaires étrangères, le sénateur Léonard She Okitundu, de remettre cette lettre aux ambassadeurs de plusieurs pays de la Communauté de développement d’Afrique australe (SADC), dont l’Angola, le Zimbabwe, la Zambie, la Namibie et la Tanzanie ainsi qu’au nonce apostolique.

En parallèle, l’ancien président a chargé son conseiller diplomatique Kikaya Bin Karubi de se rendre en Afrique du Sud afin de remettre ce même courrier aux chancelleries des pays de la SADC qui ne disposent pas de représentation en RDC : le Swaziland, le Botswana, le Mozambique, le Lesotho ainsi que Maurice.

La riposte de Tshisekedi

Félix Tshisekedi a riposté dès le début du mois de novembre avec l’envoi d’une première délégation conduite par son ambassadeur itinérant André Wameso et par son conseiller privé Fortunat Biselele, qui se sont notamment rendus au Rwanda et en Égypte, où ils ont rencontré Paul Kagame et Abdel Fattah al-Sissi.

Selon nos informations, une autre délégation, dans laquelle figure Tete Kabwa Kabwe, directeur de cabinet adjoint du conseiller spécial de Tshisekedi en matière de sécurité, François Beya, a décollé lundi soir pour l’Angola. Il doit mener une tournée au sein des pays de la SADC.

Cette initiative croisée est la poursuite d’une campagne entamée il y a plusieurs semaines, avant même l’annonce par Tshisekedi de ses consultations politiques, dont l’objectif est de renverser le rapport de force avec son allié, le Front commun pour le Congo (FCC). Elle a notamment été initiée suite à l’annonce de la prestation de serment des nouveaux juges à la Cour Constitutionnelle, qui a eu lieu le 21 octobre, malgré les protestations du FCC, qui accuse le président d’avoir violé la Constitution avec ces nominations à la haute cour.

Soutien du Cach au FCC en 2023

Dans une lettre qu’il a transmise à différentes chancelleries à Kinshasa dès le 22 octobre, et dont Jeune Afrique a obtenu copie, Joseph Kabila détaille tout d’abord l’accord qui avait été convenu au départ avec le président congolais.

Rappelant que sa plateforme politique a remporté une large majorité à l’issue des dernières élections législatives et qu’en vertu de ces résultats « le FCC pouvait, aux termes de la Constitution du pays, opter pour la cohabitation et diriger seul l’action gouvernementale », Kabila assure avoir opté pour une coalition avec le Cap pour le changement, afin, écrit-il, « de préserver la paix chèrement acquise, de consolider la démocratie et d’éviter l’instabilité politique ». « Nous assistons depuis plusieurs mois à des développements susceptibles de déboucher sur une crise institutionnelle grave, similaire à celle qu’a connu notre pays en 1960 », souligne également Joseph Kabila dans sa lettre.

Kabila cite l’obligation de mener des concertations « avant toute décision importante »

L’ancien président évoque ensuite les termes de l’accord qui lie le FCC et le Cach. Il cite notamment l’obligation de mener des « concertations permanentes entre les deux parties à la coalition avant toute décision importante », « l’institution d’un comité de suivi de l’accord de coalition », « la représentation des deux parties à la coalition dans les institutions politiques du pays sur base de leur poids politique issu des élections législatives », ou encore le refus de « l’utilisation des prérogatives du président de la République ou de la majorité au Parlement, pour faire obstruction aux réformes contenues dans le programme commun du gouvernement ».

Kabila assure enfin que l’une des clauses prévoit « l’engagement à gouverner durablement ensemble en se soutenant réciproquement, tour à tour, le Cach s’engageant ainsi à apporter son soutien au FCC à l’élection présidentielle prochaine ».

Kabila dénonce un « gouvernement parallèle »

Toujours dans son courrier, l’ancien président dit aussi regretter « un abandon progressif de l’esprit et des objectifs de l’accord de coalition », et dénonce « une tendance [de la part de Tshisekedi] de plus en plus prononcée à vouloir gouverner le pays, non pas sur base de la Constitution et des lois de la République, mais plutôt sur base de sa seule volonté ainsi érigée en norme suprême de l’État ».

Critiquant la « transformation du cabinet du président de la République en un gouvernement parallèle », Kabila accuse Tshisekedi de vouloir « écarter » le FCC du « jeu politique ».

Mon intention est d’informer [sur] cette déplorable situation »

« Mon intention, à ce stade, est d’informer [sur] cette déplorable situation », dit-il, priant ses interlocuteurs « de prendre action dans le sens [qu’ils jugeront] approprié en vue de nous aider à parvenir à un fonctionnement des institutions conforme à la Constitution et à l’accord de coalition. Ce qui éviterait à notre pays la perspective d’une instabilité aux conséquences incalculables. »

Kabila conclut en évoquant les derniers rendez-vous infructueux avec Félix Tshisekedi et l’échec des négociations du comité de suivi. L’ancien président reconnaît aussi avoir sollicité plusieurs diplomates. « Les ambassadeurs représentant les chefs d’État témoins de l’accord de coalition (Afrique du Sud, Égypte et Kenya) ainsi que la représentante spéciale du secrétaire général des Nations Unies, chef de la Monusco [Leïla Zerrougui], ont été pleinement tenus au courant de cette situation. À ce jour, ils n’ont pas réussi à faire revenir le président de la République sur la voie du respect de la Constitution, ainsi que des règles et principes convenus dans l’accord de coalition », écrit-il.