Politique

Tunisie : comment Hichem Mechichi a résolu le casse-tête d’El Kamour

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Le chef du gouvernement tunisien Hichem Mechichi.

Le chef du gouvernement tunisien Hichem Mechichi. © Hichem

Après des mois de sit-ins, un accord a enfin pu être trouvé entre le chef du gouvernement et la coordination d’El Kamour, qui bloquait la production pétrolière dans cette région reculée du Sud.

Entre revendications, accords jamais concrétisés et blocages de l’acheminement des hydrocarbures, le bras de fer entre les protestataires d’El Kamour (Sud) et l’État tunisien devenait emblématique d’un dialogue de sourds installé depuis 2016. Une surenchère qui a conduit les différents gouvernements à l’impasse politique.

Le gouvernement Mechichi semble avoir mis un terme aux tensions en approuvant de nombreuses mesures en faveur de la région. Les accords d’El Kamour en ont surpris plus d’un et paraissent  transposable à d’autres zones démunies.

Justice sociale

Dix ans après une révolution qui réclamait plus de justice sociale et d’égalité des chances, les accords d’El Kamour initient une redistribution des richesses réclamée de longue date par la population locale. « Les compagnies pétrolières se sont engraissées et ont largement profité de nos ressources sans que rien ne nous revienne », martèle Mounir Akkar, un jeune protestataire.

Dans cette région marginalisée du Sud, à l’écart du développement, la population vit dans des conditions de grande pauvreté. Une précarité extrême dont l’État tunisien n’a pas évalué l’urgence en 2011. C’est ainsi que le gouvernement Chahed, qui avait signé un premier accord à El Kamour, a multiplié les reports en ne mettant en œuvre aucune des décisions prises.

Hichem Mechichi, dont le gouvernement a hérité du casse-tête, a rapidement pris la mesure de la détermination des hommes d’El Kamour : ces derniers ont effet bloqué la principale vanne de contrôle de la distribution du pétrole pendant 115 jours.

Sit-in sur le site d’extraction pétrolière d’El-Kammour, dans le gouvernorat de Tataouine, en Tunisie.

Sit-in sur le site d’extraction pétrolière d’El-Kammour, dans le gouvernorat de Tataouine, en Tunisie. © FATHI NASRI/AFP

Et ils étaient bien décidés à aller au-delà, alors même que les pertes s’élevaient, selon l’économiste Fethi Nouri, à « 24 millions de dinars par semaine ». Or, avec la pandémie et la crise économique, le pays est exsangue, sous le coup d’une austérité qui ne dit pas son nom. Le gouvernement Mechichi se devait donc de trouver une solution.

L’accord semble très généreux et accepte toutes les revendications des « kamouristes »

L’accord semble très généreux et accède à toutes les revendications des « kamouristes ». Sur le papier, il prévoit la mise en place d’un Fonds de développement régional et un autre d’investissement, qui seront dotés chacun de 80 millions de dinars, ainsi que le recrutement de 1000 agents par une société d’environnement, de plantation et de jardinage — dont l’activité n’est pas clairement établie mais qui aurait statut d’entreprise publique.

Par ailleurs, les représentants d’El Kamour ont obtenu du gouvernement l’embauche de 125 personnes par les compagnies pétrolières et la mise à disposition d’une enveloppe de 2,2 millions de dinars destinée au financement de projets de jeunes de Tataouine. Pour finir 1,2 million de dinars sont destinés à des associations de développement, 2,6 millions de dinars aux municipalités du gouvernorat et 1,2 million de dinars à l’Union sportive de Tataouine.

Une capitulation de l’État ?

De quoi contenter tout le monde a priori… Problème : le gouvernement ne précise pas comment financer ces promesses. Dans un contexte où les financements sont rares et les priorités du pays nombreuses — il manque toujours 14 % au budget de l’État pour boucler la loi de Finances 2021 –, l’annonce suscite de nombreuses interrogations.

« Cet engagement de l’État est lourd de conséquences… Dépouiller Paul pour habiller Jacques est une fuite en avant si Jacques ne devient pas productif. Cela pourrait avoir des répercussions sur la crédibilité de l’État », souligne le sociologue Mohamed Jouili.

L’annonce du contenu de l’accord n’était pas terminée que des voix de Gafsa revendiquaient à leur tour des largesses similaires

D’autres vont plus loin et voient dans ces accords une forme de capitulation de l’État : « Les autorités ont cédé face aux sit-inneurs et se camouflent en évoquant un pseudo modèle de développement », s’irrite Hédi, un militant syndical de la région. Comme lui, les détracteurs de l’accord estiment que le lest lâché par le gouvernement va avoir un impact durable sur le pays.

« Les protestataires ont certes raison sur certains points, mais là l’État les met sous tutelle sans qu’ils soient productifs », conclut le syndicaliste.

Le dernier round du Kamour donne le top départ des doléances pour d’autres régions : l’annonce du contenu de l’accord n’était pas terminée que des voix de Gafsa (Sud-Est) revendiquaient à leur tour des largesses similaires.

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