Politique

Mali : que se passe-t-il à Farabougou ?

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Mis à jour le 10 novembre 2020 à 17:17

Les FAMa parlent d' »un conflit intercommunautaire » à Farabougou.

Assiégé par des jihadistes présumés, le village de Farabougou, dans la région de Ségou, a été libéré le 22 octobre, selon l’armée malienne. Mais sur place, la tension demeure vive. Une situation qui met à rude épreuve les nouvelles autorités de Bamako.

Un village assiégé par des hommes armés. Ce scénario est devenu tristement banal dans certaines parties du Mali. Pourtant, Farabougou est depuis plusieurs semaines au centre des préoccupations.

Encerclé par des jihadistes présumés, ce village de la région de Ségou, situé à environ 400 kilomètres au nord de Bamako, était coupé du monde depuis le début du mois d’octobre. Ni l’opération militaire Farabougoukalafia (« ramener la paix à Farabougou », en bambara), lancée le 15 octobre, ni l’intervention spectaculaire des forces spéciales, héliportées sur le terrain, n’ont permis d’apaiser les tensions.

La visite du colonel Assimi Goïta, ainsi que l’acheminement de vivres et d’une aide médicale, ont permis de rassurer les populations. Dans un communiqué, les Forces armées maliennes (FAMa)  affirment avoir renforcé leur présence dans le village et mener des actions civilo-militaires. « Le samedi 7 novembre, Barkhane a largué à Farabougou une dizaine de colis. Il s’agit de 20 tonnes de riz conditionné », précise le message.

Farabougou « libéré », mais toujours isolé

Mais deux semaines après la venue du vice-président de la transition, le village est toujours isolé. Les FAMa ont beau affirmer que Farabougou est libéré, les habitants confient avoir du mal à reprendre le fil de leurs activités.

« Pour les gens sur place, la situation n’a pas vraiment changé. Ils ne peuvent pas aller aux champs ni se rendre aux foires hebdomadaires dans les villages voisins, constate Mohamed Mamatta Touré, membre du mouvement Anw Ko Mali, qui mène des médiations intercommunautaires dans le centre. De notre point de vue, l’armée est elle aussi cantonnée. »

La nature du conflit complique sa résolution. Pour les FAMa, il serait dû à « un conflit intercommunautaire ». « La situation est assez complexe, poursuit Mohamed Mamatta Touré. Deux jeunes Peuls sont morts, tués par des gens considérant que les membres de cette communauté sont de connivence avec les jihadistes. Il y a eu des représailles. Cela a dégénéré et aujourd’hui, des enfants de familles de Farabougou font partie des assaillants qui assiègent le village. Et puis des jihadistes de la forêt de Wagadou s’en sont mêlés, sans oublier les chasseurs dozos. »

Embuscade

Un soldat des forces armées maliennes à Tin Hama, une commune malienne située dans le cercle d’Ansongo et la région de Gao.

Benoit Tessier/REUTERS

Farabougou était coupé du monde depuis le 6 octobre, lorsqu’un groupe armé y a fait irruption lors de la foire hebdomadaire et enlevé une vingtaine de personnes. Les assaillants ont ensuite pris position aux abords du village, bloquant toutes les voies d’accès. Le vendredi suivant, un groupe de villageois qui tentaient d’entrer dans Farabougou est tombé dans une embuscade. Cinq personnes ont été tuées et une quinzaine d’autres blessées.

L’appellation « jihadiste » est un gage de légitimité pour les auteurs de violences

« Ceux qui ont assiégé le village se disent jihadistes, les autres les qualifient de bandits, d’autres de Peuls… L’étiquetage est fonction de votre interlocuteur, explique Aly Tounkara, directeur du Centre des études sécuritaires et stratégiques au Sahel (CE3S), spécialiste de l’extrémisme au Mali. Mais quand on creuse, on se rend compte que l’appellation « jihadiste » est surtout un gage de légitimité pour les auteurs de violences. »

La forêt refuge des jihadistes

Le blocus du village n’a pas encore été revendiqué. Mais Farabougou se situe dans une zone stratégique, proche de la frontière mauritanienne, d’où le Centre et le Nord sont accessibles. Le village est aussi situé à quelques kilomètres de la forêt de Wagadou, qui sert de refuge à des groupes jihadistes. Celle-ci avait déjà fait parler d’elle en 2011, lorsque des hommes d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) l’avaient réinvestie après une opération des armées mauritanienne et malienne. Cette forêt difficile d’accès offre également une protection en cas de surveillance aérienne.

« Elle est devenue un refuge pour les groupes extrémistes violents, qui tiennent à la garder sous leur contrôle. Elle sert également pour les trafics de drogue entre le Mali, le Niger et le Burkina, décrypte Aly Tounkara. D’autres localités du cercle de Niono avaient été touchées par les actions d’Amadou Koufa et d’Iyad Ag Ghali, avant une relative accalmie. Mais l’insécurité se manifeste de nouveau et on constate un glissement dans la région de Ségou. »

L’expert ajoute : « Aucune action militaire d’envergure n’a été conduite depuis 2012 dans la forêt de Wagadou. Ce qui interroge sur l’offre militaire, qui ne correspond pas aux logiques du territoire. »

Le cas de ce village a retenu l’attention lors du forum de Niono sur la réconciliation intercommunautaire qui s’est achevé ce week-end. Au cours de ces rencontres, des représentants des Dozos et de la communauté peule ont signé « un pacte de non-agression ». Mais, comme de nombreux autres accords de paix signés dans le centre, il semble bien fragile.

À rude épreuve

Farabougou met en tout cas à rude épreuve les nouvelles autorités de Bamako, au premier rang desquelles les militaires qui ont mené le coup d’État. La nouvelle équipe au pouvoir se sait attendue sur les questions de sécurité, d’autant que l’un des principaux reproches faits à l’ancien président, Ibrahim Boubacar Keïta, était sa gestion de la crise sécuritaire. Certains cadres de la transition, dont le vice-président Assimi Goïta, étaient avant le coup d’État des maillons essentiels de la lutte contre le terrorisme dans le centre du pays.

L’intervention militaire ne semble pas très adaptée

L’armée malienne se retrouve face à un dilemme. « Faut-il intervenir militairement, sachant que le conflit a des sources intercommunautaires ? Dans de tels types de conflits, l’intervention militaire ne semble pas très adaptée, souligne Aly Tounkara. La deuxième solution, pour laquelle l’armée semble avoir opté, consiste à passer par des négociations. Mais cela laisse prospérer dans l’opinion l’idée que l’armée est incapable de protéger les populations. »