Politique

Terrorisme – Pierre Conesa : « La diplomatie française n’est pas préparée à surveiller le champ religieux »

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Pierre Conesa, auteur de « Avec Dieu, on ne discute pas ».

Pierre Conesa, auteur de « Avec Dieu, on ne discute pas ». © Emmanuel Robert-Espalieu/Opale/Leemage

Dans son dernier livre, « Avec Dieu, on ne discute pas », cet ancien fonctionnaire de la Défense française analyse l’impact du fait religieux sur la géopolitique. Entretien.

Pierre Conesa est comme la chauve-souris de La Fontaine, qui se targuait tout à la fois d’être oiseau et souris. Ancien fonctionnaire à la Défense française, notamment au poste nodal des « Affaires stratégiques », il navigue depuis entre expertise et conseil en intelligence économique, des cours dans diverses institutions à ses activités d’auteur.

Qu’il interroge le soft-power hollywoodien (Hollywar : Hollywood, arme de propagande massive) ou la diplomatie religieuse de l’Arabie saoudite (Dr Saoud et Mr Djihad : la diplomatie religieuse de l’Arabie saoudite, préface d’Hubert Védrine), Pierre Conesa refuse le primat de l’État et de la seule puissance militaire comme seuls acteurs et puissances dans la société internationale.

Comme le note Farhad Khosrokhavar dans sa préface, Pierre Conesa n’est pas « un chercheur spécialisé et il le dit sans ambiguïté ». Effectivement, son ouvrage ne prétend pas à une exhaustivité académique. Il pioche ici et là, mêle larges mouvements d’analyse et anecdotes afin de nourrir sa réflexion sur le religieux comme fait international.

L’occultation d’autres radicalismes

D’emblée, l’auteur le précise : « Le but de cet essai est de démontrer que le concept de « radicalisation » et la « guerre globale contre le terrorisme » ont dans le monde occidental été essentiellement employés à expliquer les dérives salafistes de l’islam sans jamais le mettre en lien avec d’autres postures religieuses radicales. » Cette focale biaisée déformerait la perception des musulmans et de l’islam en Occident.

Comment expliquer la politique de Donald Trump sans tenir compte du poids des évangéliques messianiques ?

Autre conséquence, l’occultation d’autres radicalismes tout autant perturbateurs ou structurants du jeu international. Car comment expliquer la politique de Donald Trump sans tenir compte du poids des évangéliques messianiques ?

Comment comprendre le conflit israélo-palestinien sans observer avec minutie le poids de l’orthodoxie juive sur la politique de Benjamin Netanyahou ? Comment comprendre l’Inde sans interroger l’influence des bouddhistes et des hindouistes du BJP (Bharatiya Janata Party) ?

Et Dieu, dans tout ça ? Tel pourrait être le résumé de son nouveau livre, Avec Dieu, on ne discute pas, dont le sous-titre « Les radicalismes religieux : désislamiser le débat » (Robert Laffont) donne le ton : iconoclaste.

La thèse de l’ouvrage tient à cette idée : le monde, malgré la focale mise sur l’intégrisme musulman, est traversé par d’autres radicalismes religieux. Tout aussi virulents, tout aussi potentiellement ou réellement violents, tout autant perturbateurs ou transformateurs du jeu des relations internationales.

De l’hindouisme aux courants protestants évangéliques, du judaïsme saisi dans sa dynamique sioniste au bouddhisme, l’ancien haut fonctionnaire étudie dans ce livre dense comment la religion façonne le politique.

Jeune Afrique : Pourquoi les dynamiques religieuses comme faits géopolitiques sont-elles si peu perçues en France ? Est-ce dû à une vision « laïque » de la politique ?

Pierre Conesa : Dans sa préface à mon précédent livre, Dr Saoud et Mr Djihad, Hubert Védrine faisait remarquer que, en tant qu’ancien ministre des Affaires étrangères, il n’avait sans doute pas mesuré l’impact des phénomènes religieux.

Il expliquait cela par le fait que la France est un pays de vieille tradition laïque et que les ambassadeurs n’étaient pas mandatés ni formés en cela. Védrine constatait donc qu’il n’y avait pas eu de préparations de la diplomatie française à surveiller le champ religieux.

À la chancellerie, aucun arabophone, sinon un Libanais chargé de traduire la presse

Un autre ambassadeur m’a raconté aussi que, jeune diplomate nommé au Caire, il avait pu constater qu’il n’y avait aucun arabophone à la chancellerie, sinon un Libanais chargé de traduire la presse. Le système n’était donc pas prêt à faire face à ces bouleversements géopolitiques.

Quelles crises internationales ont donc pu être mal évaluées par la diplomatie française ?

C’est durant la décennie noire en Algérie, les années 1990, que le problème s’est posé pour la première fois : la poussée électorale du FIS, l’annulation des élections législatives par les militaires et la guerre civile qui s’est ensuivie.

La France s’était tenue dans une espèce de distance prudente, comme si les militaires et les islamistes étaient pareils. En France, cette crise aurait dû interroger. Cela n’a pas été le cas. Mais le rapport franco-algérien est psychotique : si la France parle de l’Algérie, c’est de l’ingérence ; si elle s’y désintéresse, c’est du mépris…

Et pour l’Irak, en 2003 ? Chirac avait eu une conversation étonnante avec George Bush durant laquelle celui-ci lui citait le livre biblique d’Ezéchiel pour justifier la guerre. Là aussi, incompréhension côté diplomatie française…

La France a, il me semble, très bien compris que l’intervention en Irak était un acte impérialiste qui risquait de considérablement aggraver les choses. Chirac raconte effectivement dans ses mémoires que Bush lui a tenu un discours théologique. Mais Chirac a eu le courage de refuser de s’associer à cette offensive, qui, de plus, était illégale.

L’alignement de la France sur les États-Unis a eu un effet puissant sur le terrorisme

Malheureusement, les présidents qui lui ont succédé se sont alignés sur les États-Unis, et l’effet sur le terrorisme a été très puissant, avec les attentats à Madrid en 2004, à Londres en 2005, et en France en 2015, puisque ces attentats ont été pilotés depuis l’Irak et la Syrie.

A contrario, par effet de retour de balancier, la France n’a-t-elle pas surinvesti la dimension religieuse de la crise syrienne ?

Il faut se rappeler la position de François Hollande, qui avait refusé que les avions français bombardent en Syrie car il considérait que cela allait aider Assad. C’était là une façon implicite de dire qu’Assad devait tomber, et donc de laisser faire les islamistes. Or les minorités religieuses qui craignaient les islamistes soutenaient Assad. Un fait que la France ne voulait pas entendre.

L’ambassadeur français en Syrie avait averti qu’Assad ne tomberait pas si facilement

On m’a raconté la réunion au cours de laquelle avait été demandé à l’ambassadeur français de quitter la Syrie après la fermeture de l’ambassade française. Cet ambassadeur a averti qu’Assad disposait d’une assise sociale et ne tomberait pas si facilement. Or il n’est pas tombé, et la France a dû bombarder la Syrie, jusqu’aux régions islamistes à cheval sur la frontière irako-syrienne.

Vous expliquez que les phénomènes religieux se greffent sur l’échec des grandes utopies.

La civilisation actuelle est celle du vide : consommation, imitation, vent. Les grandes idéologies du XXe siècle ont disparu et ont laissé la place à une mondialisation qui homogénéise la planète. La transcendance reprend sa place.

Je suis frappé que revienne le religieux dans toutes les aires culturelles de la planète. Et, au-delà du religieux, le radicalisme religieux, surtout dans les pratiques religieuses sans hiérarchie.

Chacun peut se proclamer imam, prêtre, gourou, et édicter une règle de l’exclusion de l’autre

Nombreux sont alors ceux qui s’autoproclament en contact direct avec Dieu. Donc chacun peut se proclamer imam, prêtre, gourou, et édicter une règle d’exclusion de l’Autre, de règlementation de la vie quotidienne. En cela est dangereux, puisque la parole non canalisée se fait toujours dans la concurrence extrémiste.

Avec le recul, qui a eu raison entre Huntington (théoricien du choc des civilisations) et Fukuyama (théoricien de la fin de l’histoire) ?

Aucun des deux n’a réellement vu ce qui se passait. Huntington construit un postulat de la guerre de civilisation, mais en partant du principe que la civilisation occidentale serait celle de la paix et que les civilisations musulmane et asiatique seraient structurellement agressives.

Or les Occidentaux ont lancé beaucoup plus de guerres depuis 1991 que les pays qualifiés d’agressifs. Au fond, ces deux théoriciens ont eu pour fonction de garantir la suprématie américaine dans un monde unipolaire. Fukuyama part, lui ,du postulat d’un monde atteignant la paix par un modèle généralisé libéral et démocratique. Mais cela reste utopique.

Comment croire un instant par exemple que les Saoudiens accepteront ce modèle ? Fukuyama basculera ensuite dans le camp néoconservateur en approuvant la guerre en Irak, qui a été mensongère et illégale.

Selon vous, la notion de radicalisation et la lutte contre l’extrémisme n’ont été mobilisées qu’à propos de l’islam. Pourquoi cette non-prise en compte des autres dynamiques religieuses ?

L’islam a généré des attentats, ce qui a attiré l’attention. En France, il y a plus de conversions évangéliques que de conversions vers l’islam. Mais, en Israël, par exemple, on note un déplacement du centre de gravité politique vers les religieux les plus extrémistes.

Certains prédicateurs, musulmans, chrétiens ou autres, ont une assise supérieur à celle des chefs d’État

Netanyahou s’appuie sur cette coalition, qui explique que la terre leur a été donnée par Dieu, qui colonise la Cisjordanie, et qui se refuse à ce titre à toute négociation avec les Palestiniens. Aux États-Unis, Trump a un conseil évangélique autour de lui. Parmi les membres de ce conseil se trouvent des prédicateurs qui ont approuvé la guerre en Irak au nom d’une vision théologique du monde.

C’est là une vision néo-évangélique du monde dont il faut prendre conscience. Tout cela est très sérieux et éminemment politique. Certains prédicateurs, musulmans, chrétiens ou autres, ont une assise supérieure à celle des chefs d’État.

L’Afrique aussi est un continent de prosélytisme religieux, islam comme christianisme. En quoi cela peut-il jouer sur les questions géopolitiques ?

De nombreux acteurs interviennent en Afrique. Les évangéliques sont effectivement très actifs, notamment du côté du Congo. La France a sur ce terrain perdu la main depuis longtemps et se contente d’agir sur le seul terrain militaire.

Au Mali, par exemple, cela a été la seule approche, alors qu’en face quelqu’un comme Mahmoud Dicko, diplômé de l’université de Médine, dénonçait la présence française comme mécréante. La réponse militaire se termine le plus souvent par l’enlisement du fait de l’absence de vision politique et religieuse de la crise.

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