Politique

« Union sacrée » en RDC : quelles options pour Félix Tshisekedi ?

Réservé aux abonnés | | Par - à Kinshasa
Mis à jour le 12 novembre 2020 à 11h35
Félix Tshisekedi, ici à Bruxelles le 10 février 2017.

Félix Tshisekedi, ici à Bruxelles le 10 février 2017. © Colin Delfosse pour JA

Une fois ses consultations politiques achevées, Félix Tshisekedi devrait prendre des décisions fortes pour refonder l’action gouvernementale, qu’il estime bloquée par Joseph Kabila.

Maintien de l’alliance entre le Front commun pour le Congo (FCC) et la Coalition pour changement (Cach) après rééquilibrage du rapport de force interne ? Cohabitation ? Dissolution de l’Assemblée nationale ? Recomposition de la majorité parlementaire, voire démission du gouvernement ? Les consultations ont beau avoir démarré le 2 novembre, Félix Tshisekedi, qui se sait attendu au tournant, est encore très loin d’avoir résolu l’équation politique.

Avec l’annonce, le 23 octobre, de ces consultations politiques, Félix Tshisekedi a osé un véritable pari pour tenter de sortir des tensions qui vont crescendo depuis plusieurs mois avec le FCC de Joseph Kabila : face à l’impossibilité de maintenir le statu quo au sein d’une coalition où les intérêts divergent trop et où la collaboration n’a souvent été qu’un vain mot, le président congolais s’est mis en quête d’une « union sacrée » autour de sa personne, cherchant de nouvelles alliances afin de renverser le rapport de force et de se donner plus de marge de manœuvre pour la suite de son mandat.

Pari risqué

Un pari d’autant plus risqué qu’au moment où il l’a lancé, Tshisekedi ne savait pas encore s’il allait ou non parvenir à convaincre les personnalités et les associations les plus représentatives du pays de répondre à son invitation.

Après une semaine de rendez-vous et de discussions, force est de constater que, si le camp de Kabila a très largement boudé l’initiative du président, ces rencontres ont fait le plein. Le Palais de la nation a vu défiler plusieurs figures politiques de poids et des représentants de la société civile dont la voix porte bien au-delà des frontières de la RDC. Le Prix Nobel de la paix, Denis Mukwege, le cardinal Fridolin Ambongo, les opposants Moïse Katumbi et Jean-Pierre Bemba… Beaucoup ont répondu présent.

Même si les opposants Martin Fayulu et Adolphe Muzito, qui contestent toujours la victoire de Félix Tshisekedi à la présidentielle, et certains membres du FCC, parmi lesquels Jaynet Kabila, sœur jumelle de l’ancien chef de l’État, ou encore l’ex-Premier ministre, Bruno Tshibala, ont décliné l’invitation, ces consultations ont connu une certaine réussite.

À tous ses invités, Félix Tshisekedi a tenu quasiment le même discours. Le président s’est posé en bouc émissaire et a dépeint une coalition à bout de souffle, dont les différentes composantes ne regardent plus dans la même direction.

Près de deux ans après son arrivée au pouvoir, Tshisekedi n’a pas manqué de rappeler les divergences profondes qui subsistent entre ses partisans et ceux de Joseph Kabila sur des dossiers aussi cruciaux que la sécurité, les réformes électorales ou encore la répartition des portefeuilles ministériels… Autant de sujets qui, selon le président, « nécessitent un large consensus ».

Félix Tshisekedi a définitivement tourné la page de la coalition, tout au moins sous la forme qu’elle revêt depuis près de deux ans. « Aucun engagement politique ne saurait primer sur l’intérêt supérieur de la population », avait-il prévenu lors de son discours du 23 octobre, promettant qu’à l’issue des consultations, il ferait part de ses conclusions, et que ces dernières « n’exclueraient aucun cas de figure ».

Volonté de rupture

Lors de ces échanges avec les personnalités qui se sont succédé au palais, dont certains ont fini par un tête-à-tête, comme ce fut le cas avec les opposants Jean-Pierre Bemba et Moïse Katumbi ou avec le cardinal Fridolin Ambongo, Félix Tshisekedi a répété qu’il souhaitait « changer de cap » et « refonder » l’action du gouvernement.

En face, nombreux ont été ceux qui ont plaidé auprès du chef de l’État pour une rupture de l’accord qui le lie à l’ancien président Kabila ou pour la réévaluation des termes de cet accord, dont le contenu a jusqu’à présent été tenu secret.

Certaines personnalités ont conditionné une éventuelle alliance avec Félix Tshisekedi à la fin effective de la coalition FCC-Cach et à la recomposition de la majorité parlementaire.

D’autres, plus radicaux, ont demandé la dissolution de l’Assemblée nationale et la démission du gouvernement Ilukamba, tous deux étiquetés FCC. Une option que certains proches du chef de l’État sont loin d’écarter, selon les confidences recueillies par Jeune Afrique.

« Il faut absolument que nos dirigeants marquent une rupture avec les antivaleurs qui caractérisent aujourd’hui notre pays. Une rupture avec des pratiques de corruption, avec un système de gouvernance qui a conduit notre pays dans ce chaos », a par exemple enjoint le docteur Denis Mukwege à la sortie de son entretien avec le président.

Des mouvements citoyens, dont la Lucha et Filimbi, très actifs sous l’ère Kabila, ont demandé à Félix Tshisekedi de privilégier les réformes électorales pour éviter au pays « des élections chaotiques comme celles de 2018 ». « Le peuple attend beaucoup de ces consultations », a pour sa part insisté le cardinal Fridolin Ambongo.

En parallèle de ces consultations, l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS, de Félix Tshisekedi), a lancé l’offensive à l’Assemblée nationale, où il est en minorité. Un groupe de députés UDPS a lancé une pétition réclamant la déchéance de Jeanine Mabunda de son poste de présidente de l’Assemblée nationale. L’initiative, appuyée par la direction de l’UDPS, a cependant peu de chances d’aboutir, le FCC disposant d’une écrasante majorité au sein de l’Assemblée.

Offensive diplomatique

La bataille qui fait rage entre Félix Tshisekedi et Joseph Kabila a en outre dépassé les frontières du landerneau politique congolais, et se déplace désormais sur le front diplomatique. Plusieurs envoyés de Tshisekedi, dont Tete Kabwa Kabwe, directeur de cabinet adjoint de François Beya, son conseiller spécial en matière de sécurité, et Fortunat Biselele, son conseiller privé, ont été dépêchés au Rwanda et en Égypte, où ils ont rencontré Paul Kagame et Abdel Fattah al-Sisi.

Une seconde tournée d’émissaires de Tshisekedi en Angola et dans plusieurs autres pays de la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC) est également en cours, avec un seul point à l’ordre du jour : obtenir des soutiens extérieurs en vue de tourner la page de la coalition FCC-Cach, qui « bloque » l’action de Félix Tshisekedi.

Joseph Kabila n’est pas en reste sur le front diplomatique. Des émissaires de l’ancien président congolais ont interpelé le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, ainsi que les autorités des pays « partenaires » de l’accord FCC-Cach, ceux que Kabila qualifiaient de « témoins » de la signature de l’accord. Objectif affiché : que ces derniers fassent pression sur Félix Tshisekedi pour le forcer à respecter l’accord. « Il faut que nos partenaires comprennent que la coalition doit se maintenir, et que l’instauration d’une cohabitation ne les arrangera certainement pas », glisse à JA un proche de l’ex-président.

Au sein du FCC, qui vient de terminer une « retraite politique » de deux jours, la consigne a été passée de ne pas répondre à l’invitation de Félix Tshisekedi. Le parti se dit favorable à des élections générales anticipées, mais de tous les types, y compris présidentiel.

Les scénarios possibles

À l’issue de ces consultations, plusieurs scénarios sont donc possibles.

Félix Tshisekedi peut choisir de maintenir la coalition après un rééquilibrage des forces en sa faveur : en clair, nommer plus de ministres du Cach et limiter le nombre de ministres du FCC. Mais cette option est peu plausible. Cela obligerait en effet le président à accepter de retourner vers le FCC, présenté auprès de ses interlocuteurs comme la cause des blocages et accusé d’être le principal responsable des résultats mitigés de sa présidence. Et de cela, les proches de Tshisekedi, qui poussent à la rupture, ne veulent pas entendre parler.

En outre, le FCC n’a aucune raison d’accepter de renoncer à sa prépondérance actuelle au sein du gouvernement et de l’administration, justifiée par son poids au Parlement. Ce rééquilibrage était d’ailleurs l’un des points de blocage des négociations entre FCC et Cach, avant que la situation ne se dégrade, chaque camp ayant de plus en plus en tête la présidentielle de 2023.

Seconde option, la cohabitation. Mais cela signifierait que le FCC, majoritaire dans les deux chambres, gèrerait seul le gouvernement. Cette option paraît donc tout aussi improbable que la précédente, Félix Thisekedi ayant dans cette configuration encore moins de marge de manœuvre qu’actuellement.

Troisième option, la dissolution de l’Assemblée nationale, qui semble recueillir une large adhésion parmi nombre de personnalités reçues par le président ces derniers jours. Mais cette dissolution ne serait pas sans risques, tant elle ouvrirait la porte à une longue période d’incertitude et d’instabilité, la RDC n’étant pas prête à organiser des élections dans de brefs délais. Outre le coût d’un nouveau scrutin, la controverse autour de la Commission électorale nationale indépendante (Ceni) est encore entière. La bataille pour la présidence de l’instance chargée d’organiser les élections, qui souffre d’une importante crise de confiance après plusieurs processus électoraux contestés, est toujours en cours.

Quatrième scénario possible : tenter de constituer un nouvelle majorité au sein de l’Assemblée nationale. La Constitution autorise le chef de l’État à désigner un « informateur », chargé de l’identifier. Mais, y compris dans l’hypothèse où il récupèrerait les élus de Moïse Katumbi et de Jean-Pierre Bemba, il faudrait que Félix Tshisekedi parvienne à débaucher de très nombreux députés FCC pour reprendre l’Assemblée. Ce qui semble pour le moins aventureux.

Reste, enfin, l’hypothèse d’une démission du gouvernement. La rumeur a beaucoup circulé à Kinshasa, et l’option avait notamment été appuyée par certaines chancelleries, avant que Félix Tshisekedi ne lance les consultations. Le président n’y aurait, pour l’heure, pas renoncé.

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