Politique

« Caricatures de Mahomet » : comment Macron tente de se réconcilier avec les musulmans

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Mis à jour le 09 novembre 2020 à 17h25
Interview d’Emmanuel Macron sur la chaîne Al-Jazeera, le 31 octobre 2020.

Interview d'Emmanuel Macron sur la chaîne Al-Jazeera, le 31 octobre 2020. © Alexandre MARCHI/MAX PPP

Emmanuel Macron s’est lancé dans une vaste opération de communication à destination du monde musulman, en colère après le soutien apporté par le président français à la liberté de caricaturer le Prophète.

Dans la dramaturgie macroniste, l’interview donnée le 31 octobre par le président de la République française à la chaine qatarie Al-Jazira aurait dû dénouer la crise. Depuis l’exécution de Samuel Paty et la crise des caricatures du Prophète Mohammed, Emmanuel Macron reste au cœur d’un vortex international.

Entre menaces de boycott économique des pays arabes et cafouillages avec la presse anglophone, l’Élysée sait que le travail de réconciliation sera long et périlleux. Car la défense des caricatures se heurte au principe de réalité… économique et électorale.

Virage à droite

Si la politique était un art du cirque, ce serait sans conteste le funambulisme. Et la corde sur laquelle Emmanuel Macron marche depuis quelques jours est particulièrement raide. Depuis le discours de Mantes-la-Jolie du 16 octobre, consacré à la préparation de la loi contre le séparatisme islamiste, le grand coup de barre à droite de du chef de l’État n’aura échappé à personne.

Les mots du président prononcés au cours de l’hommage à Samuel Paty ont ruiné son image dans le monde musulman

Après l’assassinat de Samuel Paty, enseignant décapité pour avoir montré à ses élèves des caricatures du Prophète Mohammed, et l’attaque de Nice, Macron a incontestablement durci le ton.

Ce durcissement a ruiné son image dans le monde musulman. En cause, les mots du président prononcés au cours de l’hommage solennel à Samuel Paty, le 31 octobre, dans la cour de la Sorbonne. « La France ne renoncera pas aux caricatures et aux dessins », avait-il alors insisté.

Ces propos ont non seulement déclenché la fureur des musulmans à travers le monde, mais aussi une campagne de boycott dans toute l’aire musulmane, dont les pays du Golfe et la Turquie. La France a adressé des messages aux autorités des pays concernés pour tenter de stopper cette vague de rejet qu’elle impute à une « minorité radicale », tandis que le président du Medef Geoffroy Roux de Bézieux s’est montré « solidaire du gouvernement » sur les ondes de RMC, le 26 octobre, incitant les entrepreneurs français à « résister au chantage » tout en restant inflexibles sur « nos valeurs républicaines ». Un appui sans réserve au président, mais qui trahit l’insuffisance de l’interview à Al-Jazira.

Pour contrer la menace économique que fait planer le boycott, Macron a dû déployer des trésors de pédagogie. Avec la volonté de déconstruire, selon l’Élysée, les « différentes contre-vérités qui ont accompagné ses récents discours et réexpliquer les fondements du modèle républicain français ». Comprendre : laïcité et liberté d’expression.

« Macron, tu ne nous tromperas pas »

Excuses pour certains, clarification pour d’autres, l’entretien enregistré à l’Élysée n’en a pas moins déclenché un backlash (réactions violentes) sur les réseaux sociaux, en particulier chez les musulmans composant la base de l’audience de la chaîne arabe.

Dans le sillage de cet entretien, le hashtag « Macron, tu ne nous tromperas pas » enregistrait des pics records sur les plateformes sociales arabes, tandis que le contenu de l’interview était mis en perspective par bon nombre de commentateurs avec la situation des Français d’obédience musulmane, présentés comme étant victimes de préjugés racistes et islamophobes relayés par des faiseurs d’opinion, comme Eric Zemmour sur la chaîne Cnews, voire par le Premier ministre Jean Castex.

Excuses pour certains, clarification pour d’autres, l’entretien accordé à Al-Jazira a déclenché des réactions violentes sur les réseaux sociaux

Pour Eric Schell, fondateur de Global Diwans, un cercle d’affaires international de mise en relation des leaders occidentaux avec ceux du Moyen-Orient, la situation n’est pas aussi grave qu’il y paraît : « Parmi les hommes d’affaires de plusieurs pays, dont des Koweïtiens avec qui j’ai discuté, les réactions sont beaucoup moins fortes qu’en 2005 lors de la publications des caricatures danoises. »

Boycott des cosmétiques français, à Koweït City, le 25 octobre 2020.

Boycott des cosmétiques français, à Koweït City, le 25 octobre 2020. © Ahmed Hagagy/REUTERS

S’il confirme bien « des retraits de produits de consommations dans les boutiques de luxe ou des supermarchés », il relativise l’intensité de ces bourrasques médiatiques, affirmant qu’il n’a pas entendu de « grande inquiétude ».

Communication de crise

À ce titre, l’entretien accordé à Al-Jazira constitue un maillon clé de la communication de crise mise en place par l’Élysée dans le vortex de la tempête. Évidemment, « la réaction du président est tout à fait légitime », souligne Eric Schell. « C’est important pour la France de ne pas voir ses parts de marché soustraites pour être redistribuées à d’autres pays concurrents. » Et ce fin connaisseur de milieux d’affaires de noter la relative solidarité de l’Europe avec la France.

« Ses collègues européens ont soutenu les positions de Macron, qui a eu le courage de porter le débat sur le plan culturel », pointe-t-il. Car en creux, la peur du boycott économique effraie moins que la perte symbolique d’un certain « art de vivre à la française », et européen par extension, et qui sonne comme ce terrain d’entente commun qu’il n’est pas toujours aisé de trouver en termes politique, militaire et économique.

D’ailleurs, l’arrivée d’Ursula Von der Leyen à la tête de la Commission européenne en 2019 avait précédé une crise au sein de l’UE. La commissaire avait imaginé baptiser un portefeuille chargé des migrations « protection du mode de vie européen », devenu « promotion du mode de vie européen ». Une séquence qui fait écho aux soubassements de la crise actuelle, culturels d’abord, économiques ensuite. Et en la matière, la Macronie paraît faire feu de tout bois pour défendre le récit médiatique du modèle français.

Une opération de réappropriation du discours sur l’identité française est bien en cours

Dans le sillage de l’entretien pédagogique donné par Emmanuel Macron à Al-Jazira, deux incidents majeurs se sont produits dans la presse anglophone laissant penser qu’une opération de réappropriation du discours sur l’identité français est bien en cours.

Le premier concerne une tribune de Farhad Khosrokhavar, éminent spécialiste à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) du jihad et de la radicalisation. Dans un texte (op-ed) publié le 31 octobre sur le site américain Politico, il critiquait la « dangereuse religion de la laïcité en France ». Dépublié depuis, il a été remplacé par une tribune de Gabriel Attal, porte-parole du gouvernement, titrée : « La laïcité française garantie la liberté et la protection de tous… »

Le second incident s’est déroulé dans les colonnes du prestigieux Financial Times. Le 5 novembre, un article de Merheen Kahn, correspondante du FT à Bruxelles, étrille la stratégie de Macron contre le séparatisme. Il n’en fallait pas plus pour faire réagir le chef de l’État et entrainer la publication d’une lettre du président, le 7 novembre.

Pression de l’Élysée sur les médias ?

Dans la missive, Macron dénonce une désinformation manifeste. Relégué à la rubrique Archives du FT selon Checknews de Libération, le texte de la journaliste britannique est pourtant introuvable sur le media. À l’Élysée, on l’assure : « Ce sont les journalistes de ces médias qui, étonnés des propos attribués au président dans les tribunes en question, nous ont alertés. » L’affirmation balaie d’un revers de la main l’idée d’une censure exercée par un pouvoir empêtré dans les rets d’une crise inédite pour Macron.

« Aucune pression n’a été exercée sur ces médias. Vous vous rendez compte de ce que cela signifierait dans une démocratie ? » s’agace-t-on. D’autant que ces deux affaires éclaboussent d’une certaine manière l’interview à Al-Jazira. Et donc potentiellement ses effets. « Cela a été utile. Le travail de pédagogie autour du modèle français est toujours en cours. Les propos du président suffisent… », résume-t-on, sibyllin, à l’Élysée.

« Il y a bien une opération de communication en cours et elle va dans le bon sens. Compte tenu de la configuration du pouvoir, l’Élysée doit en être l’unique pilote », souligne Georges Malbrunot, journaliste au Figaro, expert du Moyen-Orient.

Plus que Jean-Yves Le Drian, « il faudrait des émissaires type Hubert Védrine pour aller porter la bonne parole auprès des chefs d’État concernés

« Macron doit rompre avec l’image d’un président en guerre contre l’islam. C’est dommage car il avait réussi à dissocier islam et islamisme. Or dans son discours des Mureaux contre le séparatisme et en disant “nous ne renoncerons pas aux caricatures” lors de l’hommage à la Sorbonne à Samuel Paty, il a dilapidé le capital sympathie qu’il avait dans ces pays, mais aussi auprès de nombreux Français de confession musulmane », analyse-t-il.

Et pour le reconstituer, Emmanuel Macron compte sur Jean-Yves Le Drian, ministre de la Défense. En visite d’État au Caire ce dimanche, Le Drian a déployé le vocable adéquat pour « entamer un travail d’apaisement » avec son allié égyptien et, par capillarité, avec le monde arabe.

Parmi ses interlocuteurs, Ahmed Al-Tayeb, grand imam d’Al-Azhar qui avait dénoncé les « insultes des religions » faites « au nom de la liberté d’expression comme un double standard intellectuel et un appel à la haine ».

Mais au-delà de la rencontre avec le dignitaire religieux, c’est son entretien de deux heures avec le président Abdel Fattah Al-Sissi qui marque l’acmé du déplacement du ministre de la Défense. Les deux hommes entretiennent en effet de très bonnes relations, nouées durant le mandat de François Hollande, quand Le Drian avait piloté la vente d’armes, dont des Rafales, à l’Égypte. Lors de la venue d’Al-Sissi à Paris, en 2017, la complicité n’avait échappé à personne dans la cour des Invalides.

Mais cette fois, la crise est sérieuse, protéiforme. Plus que Jean-Yves Le Drian au Caire, « il faudrait des émissaires type Hubert Védrine pour aller porter la bonne parole auprès des chefs d’États concernés… », poursuit Malbrunot. Une façon aussi de convoquer les vieux liens entre la France et les pays arabes si souvent incarnés à travers la figure de Jacques Chirac.

Raisons électoralistes

« On a un courant mainstream français qui associe la liberté d’expression à une absence de limites. Or, comme disait Chirac en 2006, elle implique un devoir de responsabilité. Macron semble avoir épousé la version maximaliste du concept pour des raisons électoralistes », conclut Malbrunot.

S’il faudra du temps pour mesurer les répercussions de la communication de la France dans les pays musulmans, Macron peut-il compter sur les Français de culture musulmane pour éteindre l’incendie ? Le sociologue Vincent Geisser est nuancé : « Rappelons-nous qu’il a été élu sur un programme pas du tout anxiogène. Ce qui a pu laisser croire que son approche libérale ne s’arrêterait pas à l’économie et qu’elle s’étendrait aux questions liées à la culture, l’identité, l’immigration, l’islam, etc. »

Au-delà des attaques terroristes, « quand on analyse ses discours de campagne, on constate que Macron est un personnage hybride qui articule toujours un discours libéral avec la question du passé colonial ou de l’islam, sur le le registre de la France mythique entre Vercingétorix, Jeanne d’Arc et le Puy du fou ».

Un constat dans lequel Karim L, banquier de 41 ans, se reconnaît. « Je suis un libéral. J’ai voté pour Macron en 2017 car il est pro-investissement, il connaît la gestion des entreprises, leurs enjeux en termes de créations d’emploi. Mais avec les attaques terroristes, il a radicalisé son discours », regrette-t-il. De là à déceler chez Macron de l’islamophobie…

Au-delà des quartiers populaires, Macron est en train de perdre les classes moyennes supérieures, séduites en 2017 par un discours moins crispé sur les questions identitaires

« Il s’est loupé sur la forme, mais je ne le crois pas du tout, sauf erreur de ma part, raciste ou islamophobe », maintient le financier, qui pointe « ses conseillers et leurs mauvaises expertises, certainement ». Un point clé pour comprendre les errements actuels de Macron. « Il a certes un rapport ambivalent à l’altérité, mais, surtout, son environnement intellectuel pose un diagnostic anxiogène et identitaire sur la situation », estime Vincent Geisser.

La question de l’entêtement du président à agir seul est un secret de polichinelle. « Le problème, c’est que quand Macron s’entoure, il le fait mal, souligne le sociologue. Il n’a plus les bons capteurs pour saisir les mouvements profonds de la société française, notamment dans les classes populaires et post-coloniales… »

À dix-huit mois de la présidentielle, Macron pourrait se voir amputer d’une frange non négligeable de son électorat. « Au-delà des quartiers populaires, il est en train de perdre les classes moyennes, voire très supérieures, séduites en 2017 par un discours moins crispé sur les questions identitaires », analyse Geisser.

Un point de vue que ne partage pas Karim L. « Honnêtement, je ne pense pas », pondère le banquier. Et d’ajouter, ironique, « même si je connais un chef d’entreprise franco-maghrébin qui vient de tout lâcher pour quitter la France vu le contexte… »

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