Politique

Tunisie : pourquoi Lotfi Zitoun a claqué la porte d’Ennahdha

Réservé aux abonnés | | Par - à Tunis
Lotfi Zitoun, ancien ministre des Affaires locales et de l’Environnement.

Lotfi Zitoun, ancien ministre des Affaires locales et de l'Environnement. © Hichem

L’ancien ministre des Affaires locales et de l’Environnement a démissionné du conseil de la Choura, confirmant les dissensions qui règnent au sein du parti de Rached Ghannouchi.

Lotfi Zitoun, 56 ans, est un peu le fils de la maison Ennahdha. Il a pourtant décidé d’en quitter le giron en démissionnant du conseil de la Choura, l’instance dirigeante du parti au référentiel islamique.

L’ancien ministre des Affaires locales et de l’Environnement appartient à cette génération qui a suivi les enseignements des pères fondateurs, liant son destin au leur et à celui du mouvement.

Mais cela n’a pas empêché Lotfi Zitoun de quitter son poste de conseiller politique et de prendre ses distances avec son mentor, le leader d’Ennahdha, Rached Ghannouchi, dès juillet 2019. Seize mois plus tard, comme pour confirmer sa désapprobation quant au devenir du parti, il se désengage de la Choura.

Électron libre

Rien de surprenant à cela, Lotfi Zitoun campe de longue date le rôle d’électron libre dans une structure politique sclérosée par une absence de vision. Il l’explique sans langue de bois, reconnaissant que le blocage de la transition générationnelle et la remise en question du leadership de Rached Ghannouchi occultent la pauvreté de l’offre d’Ennahdha : « La loi électorale et les alliances partisanes ont produit, au fil des mandats, des dysfonctionnements à tous les niveaux et conduit à une catastrophe économique. Depuis les élections législatives et présidentielle de 2019, le parti a un discours non productif, coupé des réalités du pays. Le choix de Habib Jemli comme chef du gouvernement en est la parfaite illustration. »

Dès 2013, Lotfi Zitoun avait appelé Ennahdha à quitter le pouvoir et soutenu l’organisation d’élections anticipées pour en finir avec l’immobilisme de l’exécutif

Dès 2013, Lotfi Zitoun avait appelé Ennahdha à quitter le pouvoir et soutenu l’organisation d’élections anticipées pour en finir avec l’immobilisme de l’exécutif, dont « Ennahdha est responsable en tant que premier parti ». Sa démission, le 2 novembre, et ses déclarations sans concession « sont symptomatiques du malaise qui règne au sein du parti », selon un dirigeant du Courant démocrate.

Lotfi Zitoun occupe une place à part dans la nomenclature de l’islamisme tunisien, n’hésitant pas à pointer les vraies problématiques du pays et à aborder les sujets tabous. Dans un environnement politique très conservateur et consensuel, il soutient les libertés individuelles et prône une amnistie nationale générale pour en finir avec le passé.

Sa voix détonne, mais elle porte suffisamment pour rappeler que la conquête des droits et libertés est une bataille permanente qui a besoin de chantres. Son profil atypique permet à ses détracteurs de considérer qu’il fait cavalier seul, occultant le bien-fondé de ses critiques.

Phase délicate

Ennahdha traverse une phase délicate. Le parti, sorti de la clandestinité en 2011, est celui qui dispose du plus grand nombre de sièges à l’Assemblée, même s’il a perdu plus de 1 million d’électeurs sur les trois derniers scrutins.

Il doit en outre tenir un 11e Congrès qui sera décisif puisqu’il est censé, selon le règlement intérieur, désigner le successeur de Rached Ghannouchi, arrivé en fin de mandat. Depuis plusieurs mois, cette question divise la formation et a entraîné des mises à l’écart, comme celle du militant Abdelhamid Jelassi, ou des prises de distance, comme celle de son ancien secrétaire général Zyed Ladhari.

Ennahdha est rongée par les ambitions politiques personnelles et les batailles internes

« Il n’y a pas de programme, mais des divergences. Ennahdha est rongée par les ambitions politiques personnelles et les batailles internes », reconnaît Lotfi Zitoun, qui refuse d’en dire plus sur les dirigeants et sur un parti dans lequel il a milité quarante années durant.

Cet amateur de musique estime même « que le pays n’a pas besoin d’un parti mais de sécurité », et « qu’il faut avoir le courage de prendre des décisions difficiles » pour sortir de la crise politique. Une position qui en appelle à la responsabilité, mais qui souligne aussi la nécessité d’une vision dont Ennahdha est dépourvue.

Divergences

Lotfi Zitoun note un recul depuis le 10e Congrès et la perte d’un acquis, puisque Ennahdha n’a pas réussi à séparer le politique du religieux : « À force de divergences, l’unique convergence possible est d’ordre idéologique. La religion appartient à tous et a d’autres fonctions entre les individus. Revenir à l’idéologie religieuse ne peut être l’objet d’une bataille politique et ne profitera à personne. »

L’ancien disciple de Rached Ghannouchi estime que le problème de la succession à la tête du parti a pris trop d’importance, qu’il relève désormais « d’une procédure technique et non pas d’un débat d’idées ».

Rached Ghannouchi tient à son siège de président d’Ennahdha, qu’il considère comme sa chose

Pourtant, pour l’avoir longtemps côtoyé, Lotfi Zitoun sait que Rached Ghannouchi tient à son siège de président et qu’il considère Ennahdha comme sa chose.

Pour se convaincre de la volonté du chef historique de conserver sa  mainmise sur le mouvement islamiste, il suffit de se rappeler la manière dont tous ceux qui auraient pu lui faire de l’ombre ont été écartés. « Sadok Chourou, Hamadi Jebali, Habib Ellouze, Abdelfattah Mourou ont dirigé Ennahdha, mais ils n’ont plus voix au chapitre. Ils ont tous été mis à l’écart via des élections, sans réel retour possible », observe un politologue.

Lotfi Zitoun le sait et ne veut pas être témoin d’un passage en force qui imposerait Rached Ghannouchi, 79 ans, à la tête d’Ennahdha pour un nouveau mandat. D’autres attendent légitimement leur tour et l’ont fait savoir, mais le chef n’entend pas céder. « Son rêve et son ambition, commente une ancienne députée, seraient de voir son fils Moadh lui succéder. » Au  grand dam de Lotfi Zitoun…

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

3098_600 devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€
Fermer

Je me connecte