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Ruée vers l’or africain (4/5) : pourquoi Dubaï est pointé du doigt

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Bijouterie dans le souk de Dubaï

Bijouterie dans le souk de Dubaï © Monica GUMM/LAIF-REA

Alors que les Émirats se sont imposés au fil des années comme des acheteurs privilégiés de l’or africain, les contrôles sur l’origine des produits importés laissent à désirer.

Au petit matin du 11 avril 2019, dans les premières heures de la révolution soudanaise, un jet privé a atterri à Khartoum, avec à son bord un émissaire du Cheikh Mohamed Ibn Zayed Al Nahyan (alias MBZ), émir d’Abu Dhabi. Parmi les objectifs de sa mission, préserver l’influence d’Abu Dhabi dans le pays, et veiller sur l’avenir du commerce de l’or entre les deux pays.

Il faut dire que le Soudan a été l’un des principaux fournisseurs d’or de contrebande de Dubaï entre 2012 et 2018, privant Khartoum de plus de 500 millions de dollars de recettes fiscales.

Et alors que les Émirats importent chaque année plus de 450 tonnes d’or en provenance d’Afrique, les cargaisons ne sont soumises qu’à des formulaires rudimentaires, après quoi les négociants sont libres de revendre leur marchandise.

Liens privilégiés avec Khartoum

« Le plus grand écart de valeur entre ce que le Soudan déclare exporter et ce que ses partenaires commerciaux déclarent importer se trouve dans le commerce avec les Émirats arabes unis », relève Lakshmi Kumar, qui a dirigé une équipe de recherche pour l’ONG Global Financial Integrity, basée à Washington DC.

Lorsque le vent a commencé à tourner pour Omar el-Béchir à Khartoum, Dubaï avait su nouer des liens étroits avec l’un des nouveaux hommes forts du pays, Mohamed Hamdan Daglo, dit « Hemetti », numéro deux du gouvernement de transition… et propriétaire, via sa famille, de mines d’or au Darfour.

Les Émirats ont d’ailleurs eu recours à des miliciens de ses Forces de soutien rapide (Janjawid) pour combattre en première ligne dans la guerre que les Émirats et de l’Arabie Saoudite mènent au Yémen.

20 % de l’économie lié à l’or

Ces « liaisons privilégiées » vont bien au-delà du Soudan. Les chiffres de la base de données Comtrade des Nations unies montrent que la part de l’Afrique dans les importations d’or de Dubaï est passée de 16 % à 50 % entre 2006 et 2016.

Le commerce non pétrolier entre Abu Dhabi et les États africains a atteint 252 milliards de dollars entre 2011 et 2018, ce qui fait du pays l’un des principaux partenaires commerciaux du continent.

Les Émirats arabes unis comptent parmi les dix plus grandes sources d’investissement en Afrique, dont une grande partie dans le secteur minier, avec notamment le financement d’une série de mini-raffineries. Le commerce de l’or représente environ 20 % de l’économie du pays.

« Manque de pression nationale et internationale »

Bien que sa principale plateforme commerciale, le Dubai Multi Commodities Centre, affirme satisfaire aux « critères internationaux » d’approvisionnement responsable définis par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) – qui exige une traçabilité complète des produits échangés – des études indépendantes tendent à contester ce point.

En avril, le Groupe d’action financière (Gafi), institution intergouvernementale dédiée à la lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme basée aux États-Unis, a placé Dubaï sur sa liste de surveillance, se plaignant du nombre limité de poursuites pour blanchiment d’argent. Les kleptocrates et les oligarques sont encore moins surveillés à Dubaï que dans d’autres destinations telles que Londres et la Suisse.

Un long rapport sur le secteur financier et commercial de Dubaï, rédigé par la Carnegie Foundation, basée aux États-Unis, conclut que les « institutions hautement personnalisées » de l’émirat et le « manque de pression nationale et internationale » impliquent que « les élites émiraties sont libres de résister aux réformes qui mettent en danger leurs intérêts ou leur vision politique pour Dubaï et l’ensemble des Émirats arabes unis ».

Reconnaissance d’Israël

Les tentatives des gouvernements occidentaux de faire appel à Abu Dhabi pour aider dans la lutte contre les flux financiers illicites tels que la contrebande d’or peuvent se heurter à la nécessité pour eux d’avoir un allié fiable dans le Golfe.

Plusieurs experts régionaux ont déclaré à Jeune Afrique que la reconnaissance d’Israël par les Émirats arabes unis, dans un accord négocié par le secrétaire d’État américain Mike Pompeo, rendrait la pression internationale sur les Émirats encore moins probable en ce qui concerne le contrôle des flux financiers.

Les États africains devront faire des choix difficiles pour gérer le ralentissement économique induit par la pandémie. Nombre d’entre eux chercheront à réduire les pertes de revenus dues à la contrebande d’or, mais ils auront du mal à s’attaquer aux intérêts particuliers qui bénéficient du commerce illicite florissant de la région avec Dubaï.

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