Sécurité

Crise anglophone au Cameroun : le jour où le bruit et la fureur se sont abattus sur Kumba

Réservé aux abonnés | | Par - Envoyé spécial à Kumba
Mis à jour le 05 novembre 2020 à 18h37
Le 25 octobre 2020., au lendemain du massacre de Kumba.

Le 25 octobre 2020., au lendemain du massacre de Kumba. © REUTERS/Josiane Kouagheu

Dans cette ville du Sud-Ouest anglophone endeuillée par le meurtre de sept écoliers, le 24 octobre, le rêve d’indépendance s’est transformé en un long cauchemar.

Le soleil est brûlant mais la foule s’est massée, nombreuse, sur l’esplanade de la morgue de l’hôpital central de Kumba. Ce samedi 31 octobre a été décrété jour de deuil national en la mémoire des enfants tués une semaine plus tôt dans l’attaque de la Mother Francisca International Academy, une école privée située dans le 3ème arrondissement de cette petite ville du Sud-Ouest anglophone. Des centaines de femmes, parfois en pleurs, se sont rassemblées pour leur rendre hommage et la voix forte d’Esther Omam Njomo rythme le recueillement.

Foulard, robe rouge et verres fumés, la directrice de l’ONG Reach Out (l’une des organisations de la société civile à l’origine de la manifestation), égraine un à un les noms des victimes. Celles qui ont perdu la vie (elles sont sept) et celles qui ont été blessées dans l’attaque (douze au total).

Le souvenir de ce qui s’est passé le 24 octobre est encore vif. Ce jour-là, racontent des riverains, des hommes juchés sur des deux-roues font irruption dans les rues de Fiango, un quartier de Kumba. « Ils étaient trois par moto et j’ai compté quatre engins au total, affirme un témoin de la scène. Ils étaient armés d’AK 47 et de machettes. » Fangio est situé non loin de la périphérie de la ville et de la forêt qui la jouxte, au nord. Des groupes armés y ont trouvé refuge, ce n’est un secret pour personne.

Cible initiale

Mother Francisca n’est pas leur cible initiale. Les assaillants se dirigent d’abord vers une autre école de Fiango, la Mother Ann Nursery and Primary School, mais ils n’y trouvent personne. « Il n’y avait aucun élève à Mother Ann car là-bas, ils respectent les consignes des délégués [les chargés de l’éducation], qui ont interdit la classe le samedi. C’est pour ça qu’ils sont ensuite allés à Mother Francisca », explique une source sécuritaire.

« On a entendu des tirs d’armes, des pleurs, des cris de ceux qui demandaient qu’on vienne les sauver. »

Une fois dans l’enceinte de l’établissement, les assaillants pénètrent dans une classe de sixième. L’enseignant vient de sortir, mais Victory Camibon Ngamenyi est toujours tableau, à essayer de résoudre un exercice de mathématiques, lorsqu’ils ouvrent le feu. Il a onze ans et il sera le premier à tomber sous les balles. « On a entendu des tirs, des pleurs et les cris de ceux qui demandaient qu’on vienne les sauver », se souvient un élève d’une classe voisine. Sa voix est tremblante, presqu’inaudible. Les jours ont passé mais la peur ne l’a plus quitté.

Comme Victory Ngamenyi, cinq autres élèves, âgés de 9 à 12 ans, décèderont sur les lieux. Un sixième succombera à ses blessures quelques heures plus tard. Douze autres sont toujours en observation dans divers hôpitaux de la région. Dans la salle de classe où s’est produit le drame, les impacts de balles et les traces de sang sont encore visibles au sol et sur les murs.

Guérilla équatoriale

Le Cameroun est sous le choc. À Yaoundé, les autorités sont convaincues de la culpabilité des Ambaboys, ces groupes armés sécessionnistes qui luttent pour l’indépendance de « l’Ambazonie », mais leurs leaders politiques affirment qu’ils n’y sont pour rien. Dans un communiqué publié les jours suivants, ils ont réclamé l’ouverture d’une enquête internationale. Comme à chaque fois, les différentes parties impliquées dans la crise se renvoient la responsabilité des violences.

Les habitants de Kumba n’ont que faire de ces querelles. Voilà quatre ans que cette localité, un poumon économique du Sud-Ouest jadis très fréquenté par les commerçants opérant entre le Cameroun et le Nigeria, a commencé à sombrer.

Esther Omam Njomo, à Kumba, au Cameroun.

Esther Omam Njomo, à Kumba, au Cameroun. © Franck Foute

Soixante-dix kilomètres séparent Buea, la capitale régionale, de Kumba, la troisième ville la plus importante de l’ancien Southern Cameroon. Mais la route asphaltée qui mène de l’une à l’autre paraît traverser un décor de guérilla équatoriale. De nombreuses maisons, criblées d’impacts de balles, ont été abandonnées aux herbes hautes et, faute d’entretien, la végétation a commencé à dévorer le goudron. Les villes d’Ekona et Muyuka, traversées sur le trajet, ont des allures de villes fantômes.

À Kumba, des blindés de la gendarmerie et du Bataillon d’intervention rapide (BIR) patrouillent dans le centre-ville.

« La ville est minée d’indics de l’armée et de ceux des Ambazoniens. »

L’omniprésence des soldats a fait taire les débats aux relents sécessionnistes qui animaient les conversations des habitants. « La ville est truffée d’indics, confie Franklin, propriétaire d’un bar à Krammar Junction. Ceux de l’armée, ceux des Ambazoniens… Mieux vaut éviter de parler des sujets controversés. »

Chaque lundi, pendant des mois, Kumba – que l’on surnomme ici K-Town, a respecté l’appel à la journée « ville morte » lancée par les milices ambazoniennes. Mais aujourd’hui, c’est moins par conviction que par crainte des représailles.

La répression, prétexte des groupes armés

On est loin de la mobilisation massive observée au début de la crise, le 22 septembre 2016. Ce jour-là, les habitants de Kumba étaient sortis nombreux pour manifester pacifiquement et se retrouver au lieu-dit « Bicec Junction », rejoignant dans leur combat les avocats de Bamenda et les étudiants de Buea. L’idée de la sécession, que prônaient certains leaders politiques, tels l’avocat Eyambe Elias, un natif de la ville, paraissait à l’époque séduisante.

Mais la violence a fini par déferler sur Kumba. En octobre 2016, trois manifestants sont tuées par les membres du GMI, une unité de la police venue en renfort depuis Buea. De cette violente répression, les groupes armés feront leur meilleur argument.

Une semaine plus tard, le premier camp ambazonien voit le jour à Teke, un autre quartier du troisième arrondissement de Kumba. Les « Ambaboys » se présentent comme des justiciers et gagnent la sympathie des populations. Ivo, un chauffeur de moto-taxi originaire de la province voisine du Nord-Ouest, prend le grade de général et prête allégeance au leader des Ambazonia Defense Force (ADF), Lucas Ayaba Cho. Sous son impulsion, les campements de groupes armés se multiplient autour de la ville. En 2018, on en retrouve jusqu’à Diffa, Kosala, Kake, Cassava farm, Matoh ou encore Kogne.

En face, l’armée camerounaise déploie rapidement les forces dites de troisième catégorie, les mêmes que celles qui sont envoyées pour lutter contre Boko Haram. La crise atteint son paroxysme en août 2018. Pendant près de trois semaines, des combats quotidiens rythment le quotidien de Kumba, jusqu’à ce que la confrontation tourne à l’avantage de l’armée, les milices sécessionnistes enregistrant de lourdes pertes.

En décembre 2018, le général Ivo est abattu par l’armée camerounaise. Les camps sont progressivement démantelés. Affaibli, le mouvement ambazonien se radicalise davantage encore : il ne cible plus les militaires, mais les civils, accusés d’être des « black legs », autrement dit des traîtres.

Rejet de la République

Ces dernières années, la multiplication des enlèvements et des assassinats ont presque anéanti la sympathie dont jouissaient initialement les combattants séparatistes. En février 2019, un incendie a ravagé une partie de l’hôpital de Kumba, tuant quatre personnes. Un drame à mettre sur le compte des « rebelles sécessionnistes », selon le gouvernement camerounais.

Des groupes d’auto-défense sont apparus, se donnant pour mission d’épauler les militaires dans leur lutte contre les Ambaboys. « Au départ, on avait affaire à des illuminés qui croyaient pouvoir réussir une sécession, explique une source sécuritaire. Aujourd’hui, il s’agit surtout de bandits qui veulent tirer profit de la situation pour se faire de l’argent à travers des kidnappings avec rançons. Les populations doivent collaborer avec les forces de maintien de l’ordre afin qu’on les débarrasse efficacement de ces hors-la-loi. »

Mais les opérations parfois violentes de l’armée alimentent aussi un sentiment de rejet de la République. « L’armée a commis des bavures, raconte un journaliste local qui ne souhaite pas être identifié. Comme avec le meurtre, en août 2018, du pasteur Tom, un évangéliste réputé qui avait été confondu avec un sécessionniste. Ces bavures ont créé une sorte de défiance et compliqué la collaboration avec les forces de défense. »

Les sept écoliers de Mother Francisca ont été enterrés, le 5 novembre. Deux jours plus tôt, une autre école a été attaquée, dans la ville de Kumbo cette fois, dans la région du Nord-Ouest. Des sources locales ont immédiatement pointé la responsabilité des Ambaboys.

Pour panser les plaies de la guerre, une opération de réconciliation paraît inévitable. Mais Yaoundé peine à envisager une autre stratégie que la manière forte. Prise dans le tumulte des armes et des larmes, Kumba n’aspire pourtant plus qu’à la paix.

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