Mines

Ruée vers l’or africain (2/5) : au Soudan, l’impossible adieu au système « el-Béchir »

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Mis à jour le 25 novembre 2020 à 09h50
Bijouterie à Khartoum, Soudan

Bijouterie à Khartoum, Soudan © Yasuyoshi CHIBA / AFP

Si l’actuel Premier ministre soudanais, Abdallah Hamdok, est déterminé à formaliser le commerce de l’or, il est confronté à un puissant éventail d’intérêts commerciaux et politiques qui préfèrent le statu quo.

Selon le ministre soudanais des Mines, Adil Ali Ibrahim, le Soudan a produit en 2018 environ 93 tonnes d’or, ce qui le classe au troisième rang des producteurs, après le Ghana et l’Afrique du Sud. Mais, comme pour la RDC, retracer le parcours du métal précieux s’avère compliqué.

Entre 2014 et 2018, le Soudan a officiellement exporté de l’or pour une valeur de 8,6 milliards de dollars, mais ses principaux partenaires commerciaux ont enregistré des importations d’or soudanais pour une valeur de 12,7 milliards de dollars. Cet écart de 4,1 milliards de dollars est très probablement dû à la contrebande et représente une perte de revenus de plus de 550 millions de dollars pour l’État au cours de cette période.

Seigneurs de guerre

Sous le régime du président Omar el-Béchir, de nombreux mineurs artisanaux traitaient avec des seigneurs de guerre ou des fonctionnaires corrompus, ce qui leur évitait notamment de payer des taxes et des redevances locales.

« Il y avait aussi des accords très problématiques entre le régime de Béchir et, par exemple, des sociétés russes qui n’avaient aucune expérience dans le secteur minier. En un seul jour, le gouvernement de Béchir a délivré 50 licences, sans aucun processus de diligence raisonnable [due diligence] », explique Lakshmi Kumar, qui a dirigé une équipe de recherche pour l’ONG Global Financial Integrity, basée à Washington, et dont l’équipe conseille le nouveau gouvernement sur la manière de rendre l’exploitation minière plus sûre et de contribuer davantage aux finances publiques.

Depuis la révolution qui a chassé Béchir du pouvoir en avril 2019, le commerce de l’or au Soudan est devenu un élément central de la politique de pouvoir du pays. Mais si le Premier ministre, Abdallah Hamdok, est déterminé à formaliser le commerce de l’or et à ramener au pays les revenus qui en découlent, il doit faire preuve de prudence dans ses efforts de réforme.

Puissants intérêts

Et notamment tenir compte des intérêts de Mohamed Hamdan Daglo,  alias « Hemetti », numéro deux du gouvernement de transition, dont la famille exploite les mines d’or du Jebel Marra au Darfour, et dont la décision de rompre avec Béchir l’année dernière et de soutenir la révolution a marqué un tournant pour le pays.

Son entreprise familiale, Al Gunade, est spécialisée dans l’extraction et le commerce de l’or, avec des participations détenues par son frère, Abdul Rahim Dagalo, et deux des fils de ce dernier. Hemetti figure sur la liste des administrateurs, selon des documents vus par l’ONG Global Witness.

Hemetti a accédé au pouvoir en tant que général de brigade, commandant quelque 5 000 à 6 000 combattants de la milice Janjawid, soutenue par le gouvernement. Ils ont été rebaptisés « Forces de soutien rapide » (RSF) et, en 2017, ont pris le contrôle de la mine d’or de Jebel Marra au Darfour, ainsi que de trois autres mines.

Les revenus générés par leur exploitation ont été utilisés pour acheter de nouvelles armes et une flotte des milliers de véhicules de combat. Des centaines d’autres mines d’or à travers le pays étaient contrôlées par des sociétés de l’ombre ayant des liens avec les services de sécurité du régime Béchir. Le Parti du Congrès national au pouvoir contrôlait des mines et des propriétés d’une valeur de plus d’un milliard de dollars.

Libéralisation du marché

En se retournant contre Béchir, Hemetti est devenu un acteur clé dans l’éviction du président. Aussi, et alors que l’augmentation des revenus de l’or permettrait de consolider les finances fragiles du gouvernement soudanais, même les plus fervents partisans de la révolution craignent que la détérioration des conditions économiques ne fasse perdre le soutien populaire à la transition, permettant ainsi aux militaires de prendre complètement le dessus et de mettre les élections en suspens.

Ce qui n’empêche pas Abdallah Hamdok d’avancer : ainsi, en janvier 2020, le Soudan a libéraliser le marché de l’or pour augmenter ses revenus, mettant fin au monopole de la banque centrale de Khartoum dans l’achat et l’exportation de l’or.

Et alors que le gouvernement de transition du Soudan négocie des accords de paix avec la myriade de groupes armés, certaines des mines les plus riches du pays peuvent à nouveau être placées sous contrôle civil. C’est loin d’être le cas à quelques milliers de kilomètres à l’Ouest, dans le Sahel, où plusieurs insurrections font rage. (À suivre…).

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