Politique

Quand le prince Bandar Al-Saoud s’en prend aux Palestiniens

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Le prince Bandar d’Arabie saoudite, à Moscou, en juillet 2013.

Le prince Bandar d'Arabie saoudite, à Moscou, en juillet 2013. © Nikolsky Alexei/Panoramic

Sur la chaîne Al-Arabiya, l’ex-ambassadeur d’Arabie saoudite à Washington a fustigé les Palestiniens, auxquels il attribue la responsabilité de l’échec des négociations de paix au Proche-Orient.

Lorsque les dirigeants palestiniens ont qualifié de « couteau dans le dos » les accords d’Abraham (accords de normalisation qu’Israël a signés avec des pays arabes), l’Arabie saoudite n’a pas mâché sa réponse.

« Ce faible niveau de discours n’est pas ce que nous attendons des responsables qui cherchent à obtenir un soutien mondial pour leur cause. Leur transgression contre les dirigeants des États du Golfe avec ce discours répréhensible est tout à fait inacceptable », a répliqué le royaume par la voix du prince Bandar ben Sultan sur la chaîne d’information Al-Arabiya.

Le message est clair : l’Arabie saoudite a toujours soutenu les Palestiniens diplomatiquement, militairement et financièrement, et ce sont eux qui ont toujours fait capoter les accords de paix.

L’Autorité palestinienne n’aurait donc pas son mot à dire sur les accords de normalisation entre Israël d’un côté, et les Émirats arabes unis et Bahreïn de l’autre. Et ce ténor de la diplomatie saoudienne partage toute son expérience pour étayer son propos.

Rendez-vous manqués

Dans une intervention fleuve sur Al-Arabiya – trois parties de 40 minutes chacune, le 7 octobre –, le prince Bandar est ainsi revenu sur les rendez-vous manqués dans le processus de résolution du conflit israélo-palestinien : guerre des Six-Jours, accords de Camp David, conférence de Madrid, accords d’Oslo

Le prince rappelle la patience de l’Arabie saoudite face à un Yasser Arafat « qui en voulait toujours plus »

Le prince égrène les dates, rappelant systématiquement l’engagement de l’Arabie saoudite, laquelle, selon lui, n’a pas manqué de patience face à un Yasser Arafat « qui en voulait toujours plus ».

Sur fond d’images d’archives qui alternent scènes de guerre au Moyen-Orient et dignitaires saoudiens tout sourires aux côtés de présidents américains, le charismatique septuagénaire narre l’Histoire, l’enrichit d’anecdotes et de confidences. D’ailleurs, qui de mieux placé que lui pour raconter tout cela ?

Né de la liaison du prince Sultan ben Abdelaziz Al Saoud avec une esclave éthiopienne, ayant vécu le début de son enfance dans un baraquement, rien ne prédestinait le jeune Bandar à une carrière diplomatique étoilée. La reconnaissance par son père changera tout.

À l’âge de 6 ans, il s’installe chez sa tante, l’influente princesse Lolowah, pour suivre la même éducation que ses cousins. Son père, Sultan, lui rend souvent visite et crée des liens forts avec lui. Bandar s’affirme alors dans le camp royal. « Il était d’un charisme et d’une intelligence exceptionnels », estime une source proche de cette branche de la famille Al Saoud.

Adulte, son oncle le roi Fahd le remarque. Il l’envoie aux États-Unis, en fait son émissaire personnel et le nomme ambassadeur d’Arabie saoudite en 1983.

Pivot des relations entre Riyad et Washington

À ce poste jusqu’en 2005, il travaille avec « cinq présidents américains, dix secrétaires d’État, onze conseillers à la sécurité nationale […] et des centaines de politiciens avides », pour reprendre les mots de David Ottaway, auteur d’une biographie du prince.

Il s’illustre en intervenant dans la signature de nombreux contrats d’armement entre les États-Unis et l’Arabie saoudite – notamment dans la vente d’avions de surveillance AWACS, au grand dam d’éminents sénateurs américains, d’Israël et des lobbies juifs.

Sa place dans les hautes sphères de la Maison-Blanche assurée, le prince Bandar s’impose en pivot des relations entre Riyad et Washington. Lorsque Washington refuse une transaction à Riyad, il commande des missiles à la Chine, ce qui provoque la fureur de la CIA et du département d’État, sans pour autant remettre en question son aura.

Grand ami de George W. Bush, il est l’un des architectes de l’invasion américaine de l’Irak de 2003

« Il faisait tourner l’Amérique sur son petit doigt », poursuit cette source. Grand ami de George W. Bush, il est l’un des architectes de l’invasion américaine de l’Irak de 2003. « Il était si proche des Américains que le reste de la famille royale craignait un coup d’État de sa part à la mort du roi Fahd. »

 

C’est ainsi par la voix de ce personnage emblématique que l’Arabie saoudite présente son soutien historique à la Palestine, minée par les erreurs de ses dirigeants. « La cause palestinienne est juste, mais ses partisans accumulent les échecs […]. Cela résume les événements des 70 ou 75 dernières années », estime Bandar.

Comment mettre en doute la parole de celui qui a vécu les coulisses de la diplomatie ? Ainsi, après les accords d’Oslo, Yasser Arafat lui aurait confié : « Bandar, les conditions de Camp David étaient dix fois meilleures que celles d’Oslo. »

« La Palestine est libre ! »

Lorsqu’il lui demande pourquoi il les avait à l’époque refusées, Arafat répond : « J’y étais favorable, mais Hafez el-Assad avait menacé de me tuer si je signais. » La vie d’un homme n’aurait-elle pas valu celle de millions de Palestiniens, s’interroge alors le prince ?

Bandar affirme qu’à deux reprises lui-même et le roi Fahd auraient réussi à convaincre les administrations américaines, celle de Carter puis celle de Reagan, de reconnaître l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) comme représentant officiel du peuple palestinien. La condition était que l’OLP applique la résolution 242 de l’ONU, qui inclut le droit à chaque État de la région de vivre en paix.

À chaque fois, raconte-t-il, Yasser Arafat se serait mis à danser en chantant : « La Palestine est libre ! ». Avant de revenir, la première fois, vers son médiateur saoudien avec une liste de conditions inacceptables pour les Américains. Puis, la seconde fois, il aurait demandé à Bandar un avion pour aller remercier en personne le roi Fahd. Avion avec lequel il aurait finalement fait le tour du monde jusqu’en Corée du Nord, rentrant un mois plus tard sans avoir rien signé, essuyant alors le refus des Américains.

Les Palestiniens ont rendu Bandar fou. Je l’ai vu rentrer un nombre incalculable de fois en traitant Arafat de tous les noms

« Vous voyez ces cheveux blancs, indique Bandar en montrant sa barbe. C’est à cause d’eux et de toutes ces occasions perdues. » « Les Palestiniens ont rendu Bandar fou, assure une source ayant vécu auprès de la famille royale. Je l’ai vu rentrer un nombre incalculable de fois en traitant Arafat de tous les noms, l’accusant de vouloir simplement mettre plus d’argent dans sa poche au mépris des accords de paix. »

L’intervention de prince Bandar sur la chaîne d’information Al-Arabiya s’inscrit dans la continuité d’un rapprochement que manifeste l’Arabie saoudite à l’égard d’Israël depuis le début de l’année : ouverture de son espace aérien à l’aviation israélienne, invitation d’un rabbin de Jérusalem à Riyad, diffusion de Makhraj 7, une série télévisée identifiant les Palestiniens comme les « vrais ennemis » qui insultent le royaume malgré l’aide qu’ils en reçoivent, révision des manuels scolaires où les juifs et les non-musulmans étaient traités de « singes » et de « porcs », etc.

Ce rapprochement a donné lieu à des spéculations sur la normalisation des relations entre l’Arabie saoudite et Israël. Les accords d’Abraham ont remis cette idée sur sur la table.

Mais, la normalisation étant très mal accueillie par l’opinion publique arabe, il sera plus difficile pour l’Arabie saoudite, gardienne des deux premiers lieux saints de l’islam – La Mecque et Médine –,  de la mettre en place.

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